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22 décembre 2012 6 22 /12 /décembre /2012 17:42
Alexandre
le bienveillant 
VIALATTE Alexandre
 
Il est rare qu’une année passe sans nous apporter des nouvelles d’Alexandre Vialatte. En 2011, à l’occasion du quarantième anniversaire de sa disparition, c’est le critique littéraire qui faisait sa réapparition avec la publication, chez Arléa, d’un recueil de chroniques [1] où notre auvergnat confessait sa coupable indulgence pour les écrivains de race et pour les bons livres. Cette année, c’est une autre sympathique maison d’édition, le Dilettante, qui offre une nouvelle pierre au tombeau d’Alexandre. Ce Cri du canard bleu [2], petit inédit de 1933, n’est ni un traité d’ornithologie ni un guide de voyage dans les lointaines iles Chatham. C’est une trame de roman, laissée à l’état d’ébauche, qui ressort brusquement d’une malle ou d’un tiroir. On y trouve avant la lettre, et comme en miniature, les personnages, les paysages, l’atmosphère enchantée des Fruits du Congo, du Fidèle Berger ou de la Dame du Job. L’auberge, perchée en haut de la montagne, où, le dimanche, « l’accordéon ronfle en tempête, les couples tournoient dans la salle, un chien aboie dans les guérets »; l’affiche, ici celle d’une écuyère de cirque, qui fascine Etienne, le fils de l’auberge; Amélie, sa compagne de jeu, « charmante, modeste et singulière avec ses petites nattes ridicules de poupée alsacienne et ses yeux d’orpheline chinoise »; l’institutrice, belle et fantasque, qui s’évanouit un soir dans la montagne, après avoir partagé entre les écoliers tous les trésors de la vitrine de la classe. Etienne y gagnera ce canard bleu de Colombie, dont le cri, entendu en rêve, l’emportera chaque soir vers d’autres horizons. On y trouve l’enfance, si chaude et si secrète… Et l’adolescence, si dure au rêveur jusqu’à ce qu’elle s’éclaire du visage de l’amitié… Qu’importe si les livres de Vialatte nous racontent toujours les mêmes histoires – la jeunesse, ses sortilèges et les traces qu’elle laisse dans nos pauvres vies. Il suffit que l’auberge apparaisse, avec ses poutres et ses horloges, que les grands sapins s’agitent dans le vent du soir, que la vieille école embaume l’encaustique, que l’odeur des tilleuls parfume la cour du collège et que « la neige des mois noirs tombe derrière les vitres jaunies de l’étude » pour que l’on succombe à nouveau au charme, que l’on soit conquis à nouveau, définitivement conquis. Quel sera le sort d’Etienne, que Vialatte laisse ici au seuil de l’adolescence ? Ira-t-il vivre ses rêves ailleurs, sur les mers bleu d’azur ? Finira-t-il, comme Battling le ténébreux, pauvre victime des amours de jeunesse ? Sombrera-t-il dans la folie, comme le soldat Berger, au spectacle de son pays défait et vaincu ? Ou vivra-t-il comme nous assez longtemps pour lire et relire cette complainte des enfants frivoles que nous reprenons chaque fois avec la même tristesse et avec le même plaisir ?

Eugène Charles



[1]. Alexandre Vialatte, Critique littéraire (Arléa, 2011).

[2]. Alexandre Vialatte, Le Cri du canard bleu (Le Dilettante, 2012).

 
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28 septembre 2012 5 28 /09 /septembre /2012 21:45
Portrait
 
Une nouvelle d'Alain-Fournier               
 
ALAIN-FOURNIER.jpg
 
Le futur auteur du Grand Meaulnes publie cette courte nouvelle dans la NRF de septembre 1911. "Gide l'accepte avec compliments", nous dit Fournier, "mais sans enthousiasme" car le jeune écrivain ne fait pas vraiment partie de ses disciples. Le titre du récit ainsi que la citation en exergue sont inspirés de Péguy (Oeuvres choisies (1900-1910). "Portraits d'homme"), que Fournier lit alors avec passion et qui sera jusqu'au bout un de ses grands inspirateurs. L'actualité lui fournit le sujet de la nouvelle  : il apprend par la presse au printemps 1911 le suicide d'un jeune enseigne de vaisseau, Yves-Marie Pony, qui avait été son condisciple à Brest, lorsqu'il préparait l'Ecole Navale. Et voilà les souvenirs qui resurgissent : la vie de lycéen, que Fournier a détestée, Brest, ville froide et morne, loin de sa famille, "les âmes brutales" de ses camarades, futurs officiers de marine. Le texte est achevé en juin 1911. L'auteur l'adresse à l'un de ses amis : si la fin du récit lui semble raté, il est satisfait de plusieurs belles pages, ce qui l'encourage à écrire un ouvrage plus complet. De fait, Fournier est en pleine rédaction du Grand Meaulnes et ces courts récits lui fournissent la matière du futur roman. On trouve ainsi dans Portrait l'ambiance du lycée de province, la féerie du cirque, la nostalgie de l'enfance, les amitiés adolescentes, l'ombre du suicide. On y trouve aussi, sous forme de trace, les deux figures de femmes qui hantèrent l'existence d'Alain-Fournier : la jeune fille des rencontres miraculeuses, qui préfigure "la demoiselle du Pays sans nom" [1]; l'amie ou la confidente, que l'on traite parfois durement, et qui servira de modèle à la Valentine du Grand Meaulnes. On y trouve enfin la marque étrange de cette génération de poètes ou d'écrivains - Alain-Fournier, Paul Drouot, Ernest Psichari, Jean de La Ville de Mirmont, Gustave Valmont, André Lafon, Emile Despax, Louis Pergaud, Paul Gilbert, et combien  d'autres - hantée très tôt par cette guerre qui allait les faucher en peine jeunesse.
Eugène Charles.
 
 
Portrait
 
 
Nous savons ce que c'est que d'avoir du regret, du remords... de la contrition sans avoir failli et sans rien avoir à se reprocher; du péché sans avoir péché et que ce sont les plus profonds et les plus ineffaçables
Charles Péguy.
 
 
Il se nommait Davy. Je l'avais connu, à quinze ans, au lycée de B., où j'ai préparé — dix mois — le concours de l'Ecole Navale. Il devait être fils de pêcheur ou de matelot. Il portait, à la promenade, une pèlerine trop courte, comme nous tous, mais la sienne laissait passer deux énormes mains gourdes et gonflées.
Il était peu remarquable. A voir sa petite tête basse et son corps d'adolescent, vous n'eussiez pas deviné sa vigueur extraordinaire. Sa laideur même était insignifiante. Il avait les traits courts, et la bouche avancée, comme un poisson ; des cheveux sans couleur qu'il lissait avec sa main lorsqu'il était perplexe...
 
J'ai vécu longtemps près de lui sans le voir. Il était vétéran dans ce lycée où j’arrivais. Il fréquentait un groupe où je n'avais nulle envie d'entrer. C'étaient une dizaine d'anciens mousses de « La Bretagne », grossiers et taciturnes, préoccupés seulement de fumer en cachette. Ils ne s'appelaient entre eux que par leurs sobriquets : La Bique, Coachman, Peau-de-chat... Et lorsque, pour la première fois, je m'adressai poliment à Davy : « Dis donc, Davy, s'il te plaît... » il me regarda d'un œil morne, et, se frottant d'une main la peau du visage qu'il avait fort déplaisante, il me donna ce renseignement :
— On ne m'appelle pas Davy; mon nom, c'est Peau-de-Chat.
Puis, se tournant vers son voisin, il se prit à rire lourdement.
 
Longtemps, j'évitai de lui parler. Je l'apercevais parfois dans un groupe, faisant des tours de force ou donnant à la ronde des claques, avec ses larges mains molles qui faisaient rire tout le monde. Il semblait aimer sa misère. Je lui en voulais de n'être pas plus malheureux. Et je passais les récréations avec des externes distingués qui m'interrogeaient sur Paris, les théâtres...
 
Vers le mois de mai, Davy qui travaillait son examen avec application fut classé premier, en même temps que moi, dans une composition, française ou latine, je ne me rappelle pas. Ceci nous rapprocha. Parfois, en étude, il venait comparer sa version à la mienne ; et nous causions un instant. Il n'était pas satisfait comme je l'avais cru. Il avait, comme tous les autres, l'immense désir d'être un jour officier de marine, mais il n'espérait pas y parvenir. Je n'ai même jamais vu de jeune homme à ce point dépourvu d'espérances. Il parlait de lui-même avec un mépris absolu. Et lorsque je lui faisais quelque éloge, il avait une façon de hocher la tête et de souffler du nez... Pourtant je lui ai connu aussi des instants d'abandon, des gestes pleins de douceur et de gaucherie ; il faisait l'aimable, le plaisant ; il disait de petites phrases bêtes qui le rendaient tout-à-fait ridicule.
De ces conversations, maintenant que je sais ce qu'il est advenu de Davy, maintenant, je cherche vainement à retrouver quelques bribes. Nous ne parlions qu'examens et compositions. Il ne me serait pas venu à l'idée de lui parler d'autre chose. Et cependant il me reste, de ces mois d'été 1901, deux ou trois souvenirs que je veux fixer ici pour mon inquiétude et pour mon regret...
 
Le matin, de très bonne heure, nous descendions dans la cour, et l'on nous accordait une courte récréation avant de rentrer en étude. C'était une petite cour pavée, tout entourée de murs. A cette heure, le soleil n’y donnait pas encore. Nous étions plongés dans une ombre glacée. Mais sur le toit voisin de l'Hôtel des Postes, nous apercevions, en levant la tête, les fils du télégraphe bleuis, dorés, rougis par le soleil levant et qui tremblaient sous le chant de mille petits oiseaux.
Personne ne criait ni ne jouait. Certains fumaient une cigarette, cachée dans la creux de leur main, au fond de leur poche, et se promenaient de long en large sous le préau ; les autres s'entassaient auprès d'un portail condamné, dans une sorte de trou formé par une brusque descente qui mettait la cour de niveau avec la rue voisine. On s'asseyait, les jambes pendantes, sur les parapets de ce trou, sur les crochets de fer qui condamnaient le portail. On ne voyait pas dans la rue, mais parfois, contre les battants, tout près, tout près de soi, on entendait le pas de quelqu'un qui s'éloignait...
Tous, nous avions la tête lourde, l'estomac vide, une fièvre lente... Il y avait parfois de brusques réveils de cette torpeur, une poussée, de grandes tapes. « La Bique » interpellait « Peau-de- Chat ». Des rires. On faisait sauter bien loin le livre ou le béret de quelqu'un, et tous couraient après... Puis, lentement, les uns après les autres, ils venaient se rasseoir.
C'est par un de ces matins-là, vers la fin de la récréation, que je découvris, dans une anthologie, une page de Dominique :
 
La distribution avait lieu dans une ancienne chapelle abandonnée depuis longtemps, qui n'était ouverte et décorée qu'une fois par an pour ce jour-là. Cette chapelle était située au fond de la grande cour du collège ; on y arrivait en passant sous la double rangée de tilleuls dont la vaste verdure égayait un peu ce froid promenoir. De loin, je vis entrer Madeleine en compagnie de plusieurs jeunes femmes de son monde en toilette d'été, habillées de couleurs claires, avec des ombrelles tendues qui se diapraient d'ombre et de soleil. Une fine poussière, soulevée par le mouvement des robes, les accompagnait comme un léger nuage, et la chaleur faisait que des extrémités des rameaux déjà jaunis une quantité de feuilles et de fleurs mûres tombaient autour d'elles, et s'attachaient à la longue écharpe de mousseline dont Madeleine était enveloppée... etc.
 
Jusqu'à ce passage, que je cite aujourd'hui par cœur :
 
...Et quand ma tante, après m'avoir embrassé, lui passa ma couronne en l'invitant à me féliciter, elle perdit entièrement contenance. Je ne suis pas bien sûr de ce qu'elle me dit pour me témoigner qu'elle était heureuse et me complimenter suivant l'usage. Sa main tremblait légèrement. Elle essaya, je crois de me dire :
« Je suis bien fière, mon cher Dominique », ou « c'est très bien »
Il y avait dans ses yeux tout-à-fait troublés comme une larme d'intérêt ou de compassion, ou seulement une larme involontaire de jeune femme timide... Qui sait ! Je me le suis demandé souvent, et je ne l'ai jamais su.
 
Lecture comme une longue épingle fine enfoncée dans le cœur de l'adolescent que j'étais... Je ne pus supporter de la garder pour moi seul. Je me levai. Je marchai un instant, tenant le livre ouvert à la page, et j'aperçus Davy, immobile, adossé contre le mur du préau. Les mains aux poches, enfoncé dans un gros paletot bleu, il semblait grelotter à l'ombre trop fraîche. Je lui dis : « Tiens, lis donc ça ! » Il lut debout, lentement, et leva la tête lorsqu'il eut terminé : son visage n'exprimait pas l'admiration que j'attendais, mais une gêne indéfinissable et insupportable. Il eut un sourire forcé, me mit la main sur l'épaule et se prit à me secouer doucement, en disant :
« Voilà, voilà ce qui arrive !»
Me trompé-je et mes souvenirs sont-ils déformés par ce que je sais maintenant : il me semble qu'à cette époque Davy modifia légèrement ses habitudes. Il quittait parfois ses amis et s'insinuait dans le groupe des externes « pour voir ce que nous disions ». Je le vis s'appliquer à des tâches que l'examen ne réclamait pas. On nous faisait lire à tour de rôle, à la fin des classes de français ; et les anciens mousses, qui n'avaient pas à cet égard comme les externes des prétentions, méprisaient cet exercice. Or on vit un jour Davy s'essayer à bien lire. Ce fut un effort que le professeur encouragea, mais dont l'échec fut complet. Il s'efforçait de lire avec naturel ; c'est-à-dire qu'il donnait aux dialogues de Corneille le ton détaché d'une conversation ; il faisait disparaître tous les e muets avec tant de hâte et tant de gêne que le souffle lui manquait avant la fin des phrases... Dans la cour, le soir, au milieu de ses compagnons ordinaires, il se mit à contrefaire soudain sa lecture essoufflée, puis il se prit à rire follement en distribuant au hasard des bourrades et des coups de pied.
A quelque temps de là, au début de juillet, le Cirque Barnum vint à B. J'errais, un matin de congé, dans la banlieue déserte de la ville, lorsque je rencontrai Davy, désœuvré comme moi, qui me proposa de descendre vers la Place du Vieux-Port, où l'on achevait de monter le cirque américain.
Toute une vie extraordinaire s'était installée sur la place naguère semée de tessons et de cailloux comme un terrain vague. Des personnages exotiques glissaient entre les tentes carrées en nous regardant du coin de l'œil. Des serviteurs, en silence, se hâtaient vers une tâche que nous ne connaissions pas. Tout là-bas, des réfectoires immenses, montait, par bouffées, un bruit énorme de vaisselle remuée.
Ici, à l'ombre des arbres, des chameaux somnolaient ; un grand diable vêtu de toile s'efforçait de les réveiller et leur tenait en anglais un petit discours que Davy et moi nous avons compris. Dans la partie haute de la place, un éléphant poussait un tronc d'arbre et, sous les taches alternées d'ombre et de soleil, deux hommes étrangement enveloppés dans des pagnes, l'encourageaient d'un mot guttural, incompréhensible et toujours le même.
Il était près d'onze heures, lorsque, à regret, nous descendîmes vers la ville, en suivant les grandes tentes blanches et grises, comme un long mur où le soleil donnait. Je commençais à souffrir de la soif, de cette soif du matin, qui ne s'apaise pas avec du vin, mais qui donne le désir de s'asseoir à l'ombre sur l'herbe fraîche et de regarder couler l'eau d'un ruisseau. Je voulais demander à Davy s'il avait soif aussi, lorsque soudain le vent d'été, soulevant un pan du mur de toile, nous découvrit un coin du campement. Tous les deux, nous regardâmes avec curiosité... C'était, entre les tentes, une sorte de cour intérieure, qui me parut immense. Au fond, assise à l'ombre et nous tournant le dos, une jeune fille, qui devait être une écuyère, lisait. Sur son cou délicat retombaient ses cheveux noués. Elle était renversée dans sa chaise et ne nous voyait pas. Elle paraissait si loin de nous, dans un jardin si frais, si paisible et si beau, qu'il nous semblait l'avoir découverte avec une lunette d'approche.
Je me tournai vers mon compagnon et je lui souris. Il me regarda fixement une seconde et leva la main comme pour me dire : Ne fais pas de bruit... Puis, avec précaution, il rabattit le morceau de toile, et nous partîmes tous les deux à pas de loup.
 
C'est peu après que je quittai le lycée de B. En fouillant dans mes souvenirs, je ne revois plus Davy qu'un soir, le soir du 14 juillet de cette année-là. Ce jour de fête s'était terminé par un défilé de gens des faubourgs, sous des lampions enflammés, qui chantaient des refrains ignobles. A onze heures, Davy et moi nous décidâmes de rentrer. Dans la rue du lycée, déserte, des lanternes brûlaient. Ailleurs, bien loin, ce devait être une extraordinaire nuit d'été. Une fille de notre âge, que nous connaissions je ne sais comment, nous rencontra et nous annonça fièrement :
— Vous savez ? J'ai été raccrochée par deux officiers !...
Avec une espèce de rire tremblant et colère, Davy lui répondit :
— Eh bien ! Si jamais j'arrive officier, c’est pas encore après toi que je courrai !
Et il me regarda, sûr de mon approbation, comme s'il voulait dire : « Nous savons bien, nous, après quelles femmes nous courrons… »
 
Il y a dix ans que je n'ai pas revu Davy et je sais maintenant que je ne le reverrai jamais. Je n'ai pas d'autre souvenir de lui que deux anciennes cartes postales auxquelles je n'ai pas songé à répondre, et cette coupure d'un journal récent :
 
Un enseigne de vaisseau, François Davy, âgé de vingt-quatre ans, embarqué à bord du croiseur X., s'est tiré, ce matin, un coup de revolver d'ordonnance dans la bouche. Désolé d'avoir été éconduit par le père d'une jeune fille qu'il aimait, il écrivit à son frère une lettre désespérée et, s'enfermant dans une chambre qu'il avait louée à B., tenta de mettre fin à ses jours.
Il eut la boîte crânienne traversée.
Il a été transporté dans un état désespéré à l'Hôpital Maritime
 
Qui eût jamais pensé cela de Davy ! personne ne comprend. Il avait si bien réussi. Il était si fier. Il avait dit : « Maintenant que je suis reçu, je me fous de tout ! » Son frère voulait arriver comme lui. Ses parents ne faisaient rien sans le consulter...
Il agonise, maintenant, derrière une porte. Il est midi. Les médecins l'ont laissé. Dans le couloir désert, un matelot passe en jetant de la sciure de bois.
Les journaux racontent son histoire. Ce fut l'histoire la plus simple et la plus honnête : Une jeune fille qu'il voulait épouser. Il l’avait aperçue, disent-ils, pendant un congé, dans le pays de ses parents. J'imagine cette promenade où il la rencontra. Par une fin de matinée bretonne, pluvieuse et romanesque, une jeune fille se penche à la balustrade, ou disparaît avec un sourire entre les arbres mouillés du jardin... Ah ! dès ce premier sourire, mon frère, je sais le grand désespoir qui t’a gonflé le cœur !
Il passait, en petite tenue, une badine à la main, sifflotant... Il se trouva soudain affreusement gauche et bête et laid. Il se rappela Dominique ; il se rappela cette matinée où nous avions découvert la jeune fille américaine dans le jardin du cirque. Cette fois, il était tout seul, perdu sur cette route difficile, dans ce pays du romanesque où je l’avais inconsidérément mené. Je n’étais pas là pour l’encourager, pour lui tendre la main à ce dur passage. Rentré chez lui, il pensa m’écrire, puis il se souvint de ses cartes postales restées sans réponse. Alors il décida de ne rien dire à personne...
Alain-Fournier
 

[1]. Il s'agit d'Yvonne de Quiévrecourt, que Fournier croisera dans un éclair le jeudi de l'Ascension et qu'il rencontrera plus longuement le dimanche de la Pentecôte 1905. Elle sera "l'aventure capitale de sa vie" et lui inspirera le personnage d'Yvonne de Galais du Grand Meaulnes


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16 septembre 2012 7 16 /09 /septembre /2012 23:30
Le retour du
Major Thompson
     
DANINOS Pierre Major Thompson
 

On ne félicite jamais assez les éditeurs qui font œuvre utile. C’est le cas de Bernard de Fallois qui a eu la belle idée de rééditer une douzaine de titres de Pierre Daninos [1], parmi lesquels les fameux Carnets du major Thompson. Voilà une livraison propre à égayer nos longues soirées d’hiver et qui va nous permettre de retrouver, le sourire aux lèvres, le charme tranquille des années cinquante et soixante. Ah ! Le Major ! Sa disparition en 2005, en même temps que celle de son père spirituel, a créé bien des équivoques. Elle a pu laisser penser à certains que nous avions changé d’ère géologique. On nous annonçait un monde où les Anglais ne seraient plus anglais, les Français moins français que nature et les Allemands presque civilisés. On nous parlait d’une Europe sans frontière et sans différences, où les vestes de tweed, les rosettes de la légion d’honneur, les culottes de peau et autres signes distinctifs ne seraient plus que de lointains souvenirs. Tout devait se dissoudre dans la mélasse mondialisée et dans le waterzoi bruxellois. Et puis finalement non, rien ne s’est passé comme on nous le prédisait. L’Angleterre, malgré le Tunnel sous la Manche, continue de rouler à gauche. La livre sterling est plus solide que jamais et la reine Elisabeth, toujours fidèle au poste, vient de recevoir, à l’occasion de son jubilé, l’hommage de millions de braves gens du Royaume-Uni et du Commonwealth. L’Allemagne est toujours en guerre avec le reste de l’Europe et une nouvelle walkyrie, blonde et grassouillette, veille sur la destinée de nos voisins d’outre-rhin. Quant à la France, selon un scénario rodé depuis plus de deux cent ans, elle vient de troquer une équipe de républicains médiocres contre une autre équipe de républicains, tout aussi médiocres, ce qui ne l’empêchera pas de vivre. L’ordre des choses étant respecté, il était naturel que le Major Thompson envisage un jour ou l’autre de faire son retour parmi nous. Nous l’attendions. Le voici.

Les moustaches, le melon, la pipe, la silhouette sportive de l’honorable William Marmaduke Thompson nous sont devenus si familiers qu’on en oublierait presque comment il est entré dans notre univers. Comme les meilleurs choses, il est le fruit du hasard et de la nécessité. Nous sommes en 1954 et Pierre Brisson, alors directeur du Figaro, doit faire face à une offensive de son concurrent l’Aurore qui annonce une grande série d’articles signés Jules Romains [2]. Il faut trouver rapidement la réplique. Brisson imagine une chronique de bonne tenue littéraire, mais qui accroche, passionne et amuse le lecteur. Il fait appel à Daninos, un esprit vif et plein d’humour. Le thème est assez vite trouvé : une satire amusante des mœurs françaises. Daninos ne prend pas de grands risques car il sait que l’autodérision est un de nos sports préférés. Là où il se montre un peu plus aventureux c’est en confiant à un Anglais, personnage inventé de toute pièce, le soin de nous faire la morale. Le Major Thompson est né. Daninos se fait passer pour son traducteur, ce qui lui permet d’intervenir dans les débats par des notes de bas de page, où il se moque à son tour des usages de nos amis d’outre-manche. De ce dialogue du Major et de son traducteur nait une œuvre savoureuse où les deux nations se renvoient la balle, se disputent joyeusement, s’attendrissent mutuellement sur leur passé glorieux ou sur leurs petits travers. Comme les Français sont persuadés que le reste de l’univers a les yeux rivés sur eux, et que les Anglais pensent à peu près la même chose sur leur propre compte, on ne s’étonnera pas que les Carnets du major Thompson aient fait le tour du monde. Traduits dans vingt-huit pays, commentés dans les meilleurs universités, voilà un beau succès pour ce qui ne devait être qu’un simple coup de presse.

Nous laisserons nos lecteurs se plonger avec délice dans la myriade d’anecdotes, de dialogues, de choses vues qui émaillent ces Carnets. Tout ce qui distingue les Français du reste du monde y passe ou presque : notre méfiance de paysan lorsqu’il s’agit d’argent, notre crédulité toute démocratique lorsqu’il est question de politique, notre goût pour la bureaucratie, les étiquettes et les subdivisions, notre inhospitalité légendaire, notre aversion pour les langues ou les coutumes des autres, notre cuisine magnifique, notre parfaite mauvaise foi au volant, face aux étrangers et dans les mille moments de la vie quotidienne… En contrepoint, l’Angleterre du Major parait plus sérieuse, plus terre à terre, moins rouspéteuse et un peu plus ennuyeuse. Des comparaisons entre les deux peuples, on savourera tout particulièrement les passages concernant l’histoire, l’éducation et les institutions.

En histoire, le Major fait montre d’un parti-pris scandaleux : l’épopée napoléonienne se résume évidemment à Waterloo, Trafalgar et au Bellérophon en route vers Sainte Hélène ; Wellington et Nelson, héros largement surfaits, y tiennent toute la place ; à peine quelques mots d’excuse pour le supplice de Jeanne d’Arc que l’hypocrisie anglaise continue à mettre sur le dos de ses juges français ; quant à la guerre de Cent ans, les chevaliers français, empêtrés dans leurs cuirasses, y ont évidemment le mauvais rôle face à la (déjà) fameuse « flexibilité » anglaise. Est-ce parce qu’un scrupule finit par l’étouffer que le Major se laisse aller, pour quelques instants seulement, à un moment de tendresse franco-britannique ? « Surtout en hiver, à la tombée du jour, il m’arrive encore de penser à la guerre de Cent ans et à ces noms – Crécy, Poitiers, Azincourt – qui dans un collège du Dorset résonnent comme des cris de triomphe tandis qu’à vingt lieues de là, dans un lycée normand, ils sonnent le glas de la chevalerie française. Alors, tandis que tombe le crépuscule et que cinquante fiers petits écoliers anglais sentent couler dans leurs veines le sang du Prince Noir, la tristesse emplit le cœur de cinquante fiers petits Français qui voient Jean le Bon (mais imprudent) emmené en captivité en Angleterre. »

Touchante sollicitude ! Et qui devrait nous valoir logiquement les mêmes prévenances lorsque ces mêmes cinquante fiers petits Français font résonner comme des cris de triomphe les noms de Hastings, de Bouvines, de Patay, d’Orléans, de Formigny, de Castillon, de Fleurus, de Yorktown et de quelques autres lieux et qu’ils sentent couler dans leurs veines le sang de Jean d’Aulon, du maréchal de Luxembourg ou de l’amiral de Grave ! Mais de tout cela, curieusement, le Major ne souffle pas un mot !

L’éducation, cette marque de civilisation qui unit, partout dans le monde, les esprits et les cœurs est elle aussi une source de conflits entre Français et Anglais. Le Major en fait l’expérience à ses dépens : marié à une française, il ressent dans sa chair le drame d’une progéniture binationale,  ballottée chaotiquement entre la rude discipline des collèges anglais et la vie libérale et paresseuse des institutions françaises. Après des années de conflit, le couple Thompson finit par résoudre l’affaire de la façon la plus simple qui soit : ils mettent leurs charmantes têtes blondes en Suisse, « ce merveilleux petit pays qui sait toujours tirer des guerres, intestines ou extérieures, le plus sage parti ». Rien de tel en effet que les collèges suisses pour faire de vrais européens des rejetons partagés de Molière et de Shakespeare.

Reste la politique. Voilà assurément un domaine où les Anglais ont des avantages sur nous. Des institutions populaires, bonifiées par l’Histoire et d’une stabilité à toute épreuve. Une monarchie à la hauteur de sa tâche, libérale, bon enfant, presque invisible, lorsque le pays va bien, farouche, guerrière, prévoyante et organisée, lorsque les frontières du Royaume ou de l’Empire sont menacées. En un mot, le contraire de la République française ! Comment le Français, si cartésien, peut-il accepter de vivre sous un régime qui défit tous les jours les lois de la raison et qui choisit systématiquement ses dirigeants parmi les plus bêtes ou, à défaut, parmi les plus menteurs ? Le Major, bon connaisseur de nos mœurs politiques, a sa petite idée sur le sujet.  En réalité, si les Français n’aiment rien tant que la « ligne claire » en art ou en littérature, ils adorent vivre dans la contradiction en politique. « Ces conservateurs, qui, depuis deux cents ans, ne cessent de glisser vers la gauche jusqu’à y retrouver leur droite, ces républicains qui font depuis plus d’un siècle du refoulement de royauté et apprennent à leurs enfants, avec des larmes dans la voix, l’histoire des rois qui, en mille ans, firent la France – quel damné observateur oserait les définir d’un trait, si ce n’est par la contradiction ».

Notre Anglais y rajoute un autre trait de caractère politique que la plupart d’entre nous ne renieraient pas : le scepticisme, un scepticisme à toute épreuve à l’égard des hommes qui nous dirigent et des idées qui les guident. Qui n’a pas remarqué, parmi les plus républicains d’entre nous, cette ironie, ce sourire aux lèvres, lorsqu’un de nos hommes politiques termine son discours en rappelant les grands principes de 89 ? «  - Vous y croyez, vous ? Pfuitt ! … Des mots ! … Toujours des mots ! » « Envahi, occupé, opprimé, brimé, traînant derrière lui le spleen de 1900 et du franc-or, le Français est un monsieur qui ne croit à rien, parce que, à son avis, il ne sert plus à rien de croire à quelque chose ». Il nous arrive bien, de temps à autre, de considérer que les bornes sont dépassées, que l’incompétence, l’imbécilité du régime ont atteint leurs limites. C’est le moment, comme le remarque le Major, où, autour de nous, un monsieur, d’ordinaire décoré, s’écrit : « Ce qu’il nous faudrait, c’est un homme à poigne, qui fasse un peu d’ordre là-dedans, un bon coup de balai ! », ce qui suffit généralement pour provoquer le mouvement inverse. « Qu’un homme à poigne se signale à l’horizon, qu’il parle de réformer les institutions parlementaires, de mettre de l’ordre, de faire régner la discipline et, pour un satisfait, voilà mille mécontents. On crie au scélérat. On stigmatise la trahison. On veut égorger la République : ils ne passeront pas » et l’on finit par en appeler aux principes de 89 dont on se gaussait à l’instant. Incorrigibles, les Français ? A croire que depuis deux siècles ils sont bien mal gouvernés !

Signalons pour terminer les suites que Daninos donna aux aventures de son Major. Les Editions de Fallois, décidemment pleines de prévenance pour leurs lecteurs, ont eu la bonne idée de les rééditer avec ces Carnets. Dans la première – Le secret du Major Thompson -, on retrouve l’excellent Marmaduke au cœur d’une Amérique qui n’a rien à nous envier en matière d’étrangetés. La seconde – Le Major tricolore – nous emmène dans la France des années de Gaulle et l’on y découvre que si notre Anglais a un petit faible pour le Général, il a peu d’indulgence pour mai 68. Quand aux Derniers Carnets du Major, publiés en 2000, ils concluent sur un ton nostalgique un siècle de chamailleries franco-anglaises, en tapant à bras raccourcis sur les ridicules de la bourgeoisie bohème qui occupent les deux rives de la Manche. C’est drôle, bien vu, réactionnaire à souhait et en même temps plein d’espoir pour l’avenir. Good heavens ! aurait dit le Major, Pourquoi voudriez vous que nous soyons tristes ? Les Anglais ne sont-ils pas définitivement anglais, les Français définitivement imprévisibles et les Allemands définitivement butors ? Et ceux qui nous prédisaient le contraire ne sont-ils pas, à cette heure, en train de cuire à petit feu dans le chaudron infernal de l’euro ? Too bad for them! Quel Trafalgar que leur Europe, old boy ! Même votre Napoléon ne se serait pas laisser embringuer dans un pareil désastre !

Eugène Charles.

 

[1]. Pierre Daninos, Les Carnets du Major Thompson et autre titres, préfacés par Etienne de Montety. (Editions de Fallois, avril 2012). - Pierre Daninos, Snobissimo et autre titres, préfacés par Philippe Meyer (Editions de Fallois, avril 2012).

[2]. Cette époque où la grande presse se faisait concurrence à coup d’articles de Jules Romains, d’André Malraux, d’André Gide ou de François Mauriac peut laisser rêveur, à l’heure où les piliers de notre vie médiatique s’appellent Les Inrocks, Libération, Le Figaro Magazine ou Télérama !  C’est à ces petits détails que l’on mesure combien le monde a progressé depuis un demi-siècle…  

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22 juin 2012 5 22 /06 /juin /2012 16:44
Eloge des forêts               TESSON-Sylvain.jpg
 

Quel beau livre que celui de M. Sylvain Tesson ! On n’est plus tout à fait le même après la lecture de ses Forêts de Sibérie [1]. On en sort regonflé, ragaillardi, presque réconcilié avec le monde. Nous suivions depuis quelques temps ce jeune auteur du coin de l’œil. Nous avions aimé ses premiers livres, son Axe du loup, son charmant Petit traité sur l’immensité du monde. Il avait publié il y a deux ans un recueil de nouvelles – Une vie à coucher dehors – qui manifestait déjà une belle maturité d’écriture et un sens du récit peu commun. Mais son journal sibérien est d’une espèce supérieure, c’est une sorte de petit chef d’œuvre à mettre à côté des meilleurs récits de retranchement, de solitude et d’ermitage. On pense à Jünger, à Stevenson, à Stendhal lorsqu’il n’est pas trop bavard, souvent aussi à notre Giono.

Entendons-nous bien : M. Tesson n’a rien d’un herboriste, ni d’un promeneur, ni d’un touriste. Son départ pour le désert ne s’est pas fait sur un coup de tête et il ne faut y voir aucun prétexte à littérature. C’est d’abord un pari, l’un de ces paris réfléchis qu’on se lance à soi-même lorsqu’on s’aperçoit soudain qu’on est au mitan de la vie : « Je m’étais promis avant mes quarante ans de vivre en ermite au fond des bois ». Certains remâchent ce genre de défi toute leur existence, ils se voient l’an prochain à Jérusalem, s’imaginent l’année suivante à Marienbad mais ne quittent jamais leur deux pièces-cuisine. Pas Sylvain Tesson. Aussitôt dit, aussitôt fait, ses malles prêtes, il attrape le premier vol pour Irkoutsk, fonce en camion sur des étendues gelées pour prendre possession d’une cabane sibérienne au bord du Lac Baïkal. « Un village à cent vingt kilomètres, pas de voisins, pas de route d’accès, parfois une visite. L’hiver des températures de -30°C, l’été des ours sur les berges. Bref, le paradis ». Robinson, parlant de son île, n’aurait pas mieux dit.

Vivre en solitaire n’est ni un jeu, ni une aventure. L’imprévu n’y est pas admis. Il y faut de la discipline et une bonne dose d’humilité. Un certain goût du confort aussi. On s’y lève de bonne heure. On passe ses journées à casser la glace, à couper du bois, à pêcher, à se nourrir et à entretenir sa cabane. On y dort beaucoup, aussi. Les livres, les cigares et la vodka sont les ingrédients indispensables d’une existence où le froid, la neige envahissante, le vent immense, vous forcent souvent à rester entre quatre murs. M. Tesson n’a  rien laissé au hasard : les ouvrages qui vont colorer, saison après saison, sa solitude ont été choisis avec le plus grand soin : « J’ai Michel Tournier pour la songerie, Michel Déon pour la mélancolie, Lawrence pour la sensualité, Mishima pour les froids d’acier, Daniel Defoe pour le mythe », Giono, Jünger bien sûr, l’indispensable Vie de Rancé de Chateaubriand, quelques philosophes, Lao-tseu, Nietzsche, Schopenhauer, Kierkegaard, les stoïciens. Voilà, comme le dit plaisamment M. Tesson, pour combler la pauvreté de sa vie intérieure !

Dans ce paradis du bout du monde, si le travail ne manque pas, les distractions sont rares. Peu d’animaux, très peu d’hommes. Un lynx, quelques ours dont on relève par instant les traces dans la neige. Un ou deux couples de forestiers, commis à la garde d’immensités neigeuses, et qui viennent, de temps à autre, partager la vodka et l’ordinaire de l’auteur. On évoque les rumeurs qui remontent, déformées, de la civilisation, on échange des nouvelles, on s’enivre et on se quitte au plus vite. Le monde du Baïkal retrouve presque immédiatement sa fixité, sa beauté écrasante, la solitude reprend ses droits et la vie se partage à nouveau entre ses deux pôles, la cabane chaude et maternelle, le lac, nappe liquide, puissante, froide et paternelle.

C’est là, entre ces deux points fixes, la cabane et le lac, que M. Tesson va pratiquer son ascèse. L’existence, réduite à l’essentiel, c’est à dire à l’utile et au fécond, se libère de ses pesanteurs. Elle se déleste et se fait progressivement plus libre et plus heureuse. « Habiter joyeusement des clairières sauvages vaut mieux que dépérir en ville », prophétise notre ermite qui n’est dupe ni des plaisirs faciles de la société de consommation, ni du contre discours alternatif ou écologiste qui empeste la fausse morale et le ressentiment. Le rebelle appointé qui s’exprime à la télévision ne vaut pas plus cher que le yuppie festif. Ils sont les deux faces d’un même monde, sordide, sinistre, minéral. L’ermite, lui, n’acquiesce ni ne s’oppose. « Il ne menace pas la société des hommes. (…) Il ressemble au convive qui, d’un geste doux, refuse le plat. (…) Il ne dénonce pas un mensonge, il cherche une vérité. » La solitude agit en profondeur, elle favorise les gestations, les métamorphoses. C’est le même être, non un autre mais meilleur, plus fort, plus libre qu’elle rend à la société des hommes. Après six mois, Sylvain Tesson quittera sa taïga. A son arrivée au désert, il avait trouvé l’air glacé de l’hiver, les épreuves du grand froid, les doutes affreux, le désespoir et les larmes. Il repartira avec l’été, paisible, maître de son temps, homme neuf, délivré des chimères et des amours anciennes, délesté à jamais du sublime mais stérile cocon de la jeunesse.

 « Le luxe de l’ermite, c’est la beauté », nous confie M. Tesson. Il fait mieux que l’affirmer. Il l’exprime dans des pages somptueuses où le cycle de la nature, le rythme des  saisons, l’harmonie du monde sont mis en scène dans une très belle langue. Comme dans ce passage où « la lune rousse est montée dans la nuit. Son reflet dans les éclats de la banquise : une hostie de sang sur l’autel blessé ». Ou dans cet autre encore : « Le soleil de 6 heures a transformé les marais en pièces d’eau de forêt arthurienne. Une vapeur de légende ouate la surface, y ménage des trouées où se fichent mille diffractions. Spectacle pour écrivain gothique victorien. Dans un monde fantastique de la fin du XIXe siècle, les libellules deviendraient les montures ailées de fées, les scintillements de la lumière sur l’eau seraient les baisers des ondines, les brumes l’haleine des sylphes, les araignées revêtiraient le statut de gardiennes des portes du vent, les eaux dormantes abriteraient le caveau d’un dieu tutélaire, et les coulées de soleil, immiscées entre les crêts, symboliseraient la voie pavée d’or vers le royaume du Ciel. Mais nous ne sommes que des hommes dans un monde d’atomes. Il faut rentrer avant la nuit. ». A cette débauche de nature, nous préférons toutefois d’autres images, plus fortes et peut-être plus belles encore : celles de ces matins de froid sec, ensoleillés, où Sylvain Tesson patine, ivre de joie, sur son lac engourdi. Ces matins-là, Nietzsche et son dieu qui danse ne sont pas très loin de lui.

Eugène Charles.

 


[1]. Sylvain Tesson, Dans les forêts de Sibérie (Gallimard, 2011). L'ouvrage a reçu le Prix Médicis essai en 2011.

 

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30 mai 2012 3 30 /05 /mai /2012 22:39
S'engager ?               
                                      
 
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Albert Camus-Michel Vinaver, S'engager ? Correspondance 1946-1947 (Edition établie, présentée et annotée par Simon Chemama). Paris, Arche Editeur, avril 2012, 156 pages.

 

« Venez donc vendredi à 17 heures, chez moi, écrit Albert Camus. Et n’y mettez pas tant de façons, je ne suis pas Greta Garbo. » – C’est la phrase qui ouvre la correspondance entre l’auteur de L’Eté et Michel Vinaver  ; et cette remarque pince-sans-rire n’est pas celle d’un faux modeste, c’est celle d’un homme simple, qui dépassionne la célébrité internationale qui lui est tombée dessus sans crier gare : les lettres que Camus échangera avec Michel Vinaver témoigneront jusqu’au bout de cette simplicité, et de l’attention qu’il porte aux autres.

 

*

 

Nous sommes en 1946, aux États-Unis, où Albert Camus fait une conférence et Michel Grinberg des études. Le premier,qui signera bientôt Vinavert, puis Vinaver, aborde le second, que Le Mythe de Sisyphe et L’Etranger ont rendu célèbre. – C’est le temps des Maîtres, et Camus est de ceux-là, avec Sartre, Malraux et quelques autres, dont la jeunesse recherche les conseils, sinon l’autorité : la vie n’a pas de sens, Dieu est mort, il reste la littérature qui fournit des alibis à l’absurdité d’exister.

Vinaver a dix-neuf ans, et c’est un âge très sérieux (d’autant plus sérieux que l’époque est elle-même très sérieuse : l’intellectuel engagé et le roman à thèse commencent leur pénible règne), où l’on dit avec des mines de pasteur méthodiste les choses les plus définitives, ou les plus baroques (« Seule peut-être l’URSS possède la candeur homérique nécessaire pour la genèse d’un poème épique ») ; et en effet, d’emblée, on sent que l’étudiant n’est pas là pour rigoler : le 15 novembre 1946, il envoie à Camus une longue lettre dont Simon Chemama, qui a annoté le recueil, nous apprend qu’elle est « une synthèse étonnante de George Thomson, de Simone Weil » et de Camus lui-même.

« Chaque homme doit, dit-on, “s’engager”, écrit le jeune intellectuel dans cette lettre. Le seul engagement qui ait pour moi quelque signification c’est celui qui consiste à faire prendre aux hommes la conscience de leur situation. » Bien entendu, c’est aux livres que revient cette tâche, à condition que leur auteur échappe au didactisme ; or c’est bientôt le reproche que Vinaver adressera à certaines œuvres de Camus.

 

*

 

Vinaver a vu Les Justes, et il dit en avoir éprouvé une impression de « décalage » : « Je sais bien que vous avez essayé de montrer comment le meurtre abstrait qui nous caractérise est déjà en herbe dans l’évènement que vous traitez (...). Mais c’est une déduction intellectuelle, dramatiquement peu convaincante sinon pas du tout : il y a pour le spectateur si nettement une différence de nature entre la chose que vous présentez et la réalité qu’il vit, qu’il ne fait pas le lien ».

Davantage, cette pièce n’a même pas la valeur d’une « chronique historique » : « le dialogue a un ton qui ressemble à celui de l’éternité » ; c’est finalement une pièce « nostalgique », qui reflète un temps où l’on pouvait encore « situer tel problème entre tel et tel pôle de la conscience », alors que l’époque voudrait que l’on parlât du « chaos », du « vide au sein de chaque conscience ». Conséquemment, la pièce est « sereine », et non « tourmentée » : « la souffrance de chaque individu est secondaire au fait qu’on sent [les personnages], du début à la fin, en situation de salut. »

Mais Vinaver ne s’en tient pas là ; cherchant les causes de l’échec fondamental – littéraire, théâtral, esthétique – des Justes, il les trouve dans la nasse de la célébrité où Camus s’est trouvé pris, soudainement, au sortir de la seconde guerre mondiale : elle n’a pas seulement fait de lui un écrivain connu, elle en a fait un guide – un « phare », écrit Vinaver.

Ainsi, « vous vous êtes demandé si vous n’aviez pas, vis-à-vis des hommes qui se dirigeaient vers vous, une responsabilité. Vous avez cessé de crier n’importe quoi. » Et tout le problème est là : « Je voudrais, de nouveau, vous entendre crier “n’importe quoi”, sans vous préoccuper d’autre chose que de ce “n’importe quoi”. »

 

*

 

La réaction de Camus est à la hauteur de ce que nous connaissons de lui. (Ce qu’il y a de plus frappant, et de plus touchant, dans ces lettres, c’est Camus lui-même, qui confirme ce que nous savions de sa simplicité, aussi naturelle que sa phrase ; de son absence de dogmatisme, au milieu d’opinions affermies ; de son humilité, maintenue dans sa gloire retentissante ; de sa bienveillance à l’égard d’un débutant qui ne le ménage pas ; et de sa disponibilité, lorsque le jeune auteur cherche du travail – finalement, sans l’aide du maître, il en trouvera dans le rasoir [1] –, puis un lecteur et un éditeur pour ses romans – Lataume sera publié en 1950 et L’Objecteur en 1951.)

La réaction de Camus aux commentaires de Vinaver est donc à la hauteur de ce que nous savions du futur prix Nobel : il donne largement raison à son correspondant. Ce devoir, cette responsabilité qu’il se sent, et qui l’encorde, il l’appelle même une crise. Or « la crise est finie », car, dès qu’il aura publié quelques livres qui correspondent encore à ce rôle qu’il perçoit qu’il doit jouer, il n’écrira plus qu’« au hasard », ce hasard que Vinaver appelle le « n’importe quoi ». (Dans ses Carnets, Camus resserrera en deux phrases cette tension entre devoir et hasard : « L’écrivain est finalement responsable de ce qu’il fait envers la société. Mais il lui faut accepter (et c’est là qu’il doit se montrer très modeste, très peu exigeant), de ne pas connaître d’avance sa responsabilité, d’ignorer, tant qu’il écrit, les conditions de son engagement – de prendre un risque. »)

Cette voie nouvelle, l’auteur de Noces n’aura pas le loisir de la creuser : un autre hasard l’attend, le cherche, et le trouvera dans une Facel-Vega lancée contre un arbre. – Dès lors, et c’est la thèse que défend Simon Chemama dans sa préface, peut-être Vinaver a-t-il « écrit le théâtre de Camus, le théâtre que Camus n’a pas voulu ou n’a pas su écrire » ; à moins qu’il n’en ait pas eu le temps.

 

*

 

C’était le temps des Maîtres, nous l’avons dit, et Camus était de ceux-là ; et ce temps, et Camus, sont morts. Adolescents, nous n’en avions pas conscience : nous vivions encore parmi eux, dont nous vénérions les ombres, car nous n’avions pas consommé toute gratitude ; ou, pour le dire avec les mots de Mauriac, nous bercions encore dans leurs tombeaux ces morts bien-aimés [2].

Nos professeurs nous y aidaient qui nous apprenaient que l’absurdité moderne commençait avec un indifférent qui ne savait pas le jour exact de la mort de sa mère, que le suicide était le seul problème philosophique vraiment sérieux, que Meursault annonçait Robbe-Grillet comme « Misère de la Kabylie » la littérature engagée, et qu’entre la justice des poseurs de bombes et sa mère il valait mieux choisir sa mère.

Certes, Camus était mort, et Bernanos avant lui, et Mauriac après eux, mais ils étaient vivants pour nous ; et puis, d’autres viendraient bientôt. Certes, ceux qui étaient venus, notamment dans les années soixante-dix, nous assommaient, mais nous les regardions comme une parenthèse.

Ils ne furent pas une parenthèse. La figure du grand écrivain français qui nous en imposait, que nous pensions éternelle comme la littérature, est morte depuis longtemps, et toute gratitude est désormais consommée. – C’est aussi un des intérêts de ces lettres : nous ramener au temps où un jeune homme cherchait auprès d’un Maître des raisons d’admirer. 

Bruno Lafourcade.



[1] A partir de 1953, Vinaver sera employé par la société Gillette, où il fera carrière. – En 1955, l’auteur des Coréens écrivait d’ailleurs à Camus qu’il continuait de lier sa vie « aux lames de rasoir ». « Arrachez donc aux rasoirs le temps d’un livre », lui répondait son correspondant.

[2] « Ceux qui l’ont lue n’ont pas oublié cette phrase de Beauvoir : “Le tombeau de Chateaubriand nous sembla si ridiculement pompeux dans sa fausse simplicité que pour marquer son mépris, Sartre pissa dessus.’’ Dans cette volonté d’avilir, où il entre une pompe autrement ostensible, et autrement ridicule, c’est un monde nouveau qui naît, celui où l’on conchie les maîtres, avec leur nom et leur mort. Et c’est un Mauriac, désorienté et atterré par ce geste, qui ajoute dans son Bloc-notes : “Et nous, nous bercions dans leurs tombeaux ces morts bien-aimés... ’’ » (Bruno Lafourcade, Derniers feux, Conseils à un jeune écrivain, Editions de la Fontaine Secrète, 2012).


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21 avril 2012 6 21 /04 /avril /2012 21:43
Un petit mufle irréaliste
                                      
 
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M. Eric Neuhoff a-t-il déjà péché à la ligne ? Nous n’en sommes pas sûr. D’un corps animé de beaux mouvements, souples et sensuels, l’auteur écrit qu’il « s’agitait comme un poisson sorti de l’eau ». Devant les dons d’observation de ce romancier dans le domaine, assez peu fouillé dans l’ensemble, de la sensualité mêlée de pisciculture, nous sommes restés perplexe.
Notre embarras cependant s’est bientôt étendu à la totalité, ou quasi, des comparaisons de ce très mince roman [1]. Chez M. Neuhoff, en effet, la tristesse et l’angoisse ne se contentent pas d’être bêtement tristes et angoissantes : la « tristesse saute à la gorge avec la vitesse du cobra », et « l’angoisse s’insinue dans les veines comme une armée de vietcongs rampant dans leurs souterrains » ; cela vaut aussi pour les manifestations extérieures des sentiments, où un homme en sueur ne transpire pas mais se révèle « en proie à une mousson intime », tandis que son lit devient « une mare, un pédiluve ». – Cobra, mousson et vietcong... on est prié de noter le tropisme extrême-oriental de l’auteur, avec la croissance de notre perplexité.
Cependant, toutes les jungles où sifflent, rampent et sévissent reptiles, mercenaires et paludisme métaphoriques, toutes les jungles vous le diront dès qu’elles pourront parler : les serpents venimeux, les soldats asiatiques et les moiteurs tropicales, quel que soit le rôle disproportionné qu’on entend leur faire jouer, témoignent d’une volonté de renouveler son stock de clichés – entreposé dans le hangar symbolique où circulent les caristes de l’allégorie,comme dirait à peu près M. Neuhoff si ses goûts le portaient plus vers la manutention que vers l’Asie.
Or ce renouvellement n’a pas été constant ; et l’auteur a eu soin de laisser sa place aux bonnes vieilles perles des nanars de M. Gérard de Villiers. Ainsi, l’amour, c’est toujours un « visage tordu de plaisir » sous des « coups de boutoir », entre autres prouesses de canapé-lit qui ne dépareilleraient pas un antique S.A.S. des Presses de la Cité (Guêpier en Angola ou Panique au Zaïre, par exemple, et bien que nos goûts personnels nous porteraient plutôt vers Opération Matador et Putsch à Ouagadougou[2]).
Dans un autre genre, juste avant que les visages ne se tordent de plaisir, les « baisers » ont eu tendance à « sentir le vertige » : on ne sait pas ce que cela veut dire, mais c’est impressionnant. On sent surtout que l’on a quitté Gérard de Villiers pour la collection Harlequin.
« Il avait du mal à s’installer en plein réalisme », écrit l’auteur de son héros. Nous aussi, nous aussi... – Par souci d’objectivité, nous nous sommes mis en quête d’une comparaison originale, c’est-à-dire, donc, réaliste. Nous avons trouvé celle-ci : « sauvegarder leur union, comme on regonfle un oreiller aplati ». Elle est bien vue, assez jolie (on pense aux « joues de l’oreiller », chez Proust) ; et elle témoigne surtout que, avec quelques efforts, l’auteur aurait pu faire son travail proprement. (Avec simplicité, M. Neuhoff dit aussi de son héros qu’il a peur de « mourir comme un con ». Ce n’est pas original, mais c’est préférable aux excès auxquels il nous avait habitués.)
 
Plusieurs raisons justifient que nous nous attardions sur ces images. Ce bref roman est d’abord minimaliste, écrit en phrases très brèves elles-mêmes cousues sur cet unique patron : sujet, verbe, comparaison. Autrement dit, le récit est quasi entièrement composé de métaphores, et c’est pourquoi celles-ci sautent aux yeux : le regard ne pouvant se porter sur la syntaxe ni sur le choix des mots, également élémentaires, il n’y a que les images à observer.
La seconde raison est que le regard ne peut pas se porter davantage sur l’intrigue elle-même, qui est sans péripéties (ce n’est pas un reproche). Il s’agit du récit d’une obsession : un homme apprend que sa maîtresse le trompe, l’a toujours trompé. Il en devient malade, il en souffre, il en crève ; on comprend sa maladie, sa souffrance, sa crevaison.
On les comprend et on s’en fout ; car, pour rendre cette jalousie monomaniaque, l’économie grammaticale (que l’on rappelle : sujet, verbe, comparaison), qui montre moins un parti pris littéraire que la conscience de moyens esthétiques limités, a obligé l’auteur à rendre tout hyperbolique, et conséquemment cocasse, si l’on veut sombrer dans la gentillesse – notre pente naturelle, comme on ne s’en doute peut-être pas.
Tous ces baisers qui sentent le vertige, ces Vietcongs qui rampent dans les veines, ces lits qui ressemblent à des mares, n’ont d’autre but que de donner chair à des sentiments. Or ceux-ci restent aussi loin du lecteur que la Terre est loin de Saturne ; et M. Neuhoff lui-même de la littérature.
Bruno Lafourcade. 
   

[1]. Mufle, Éric Neuhoff, Albin Michel, 2012.
[2]. Guêpier en Angola, Plon / Presses de la Cité, 1975 ; Panique au Zaïre, Plon / Presses de la Cité, 1978 ; Opération Matador, Plon / Presses de la Cité, 1979 ; Putsch à Ouagadougou, Plon / Presses de la Cité, 1984.
 
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22 mars 2012 4 22 /03 /mars /2012 16:43

Pour saluer

Félicien Marceau           

            

                       
MARCEAU Félicien 2

Si Félicien Marceau prend encore le temps de feuilleter la presse française dans le canton du ciel où il s'est installé, il doit réellement pouffer de rire. La montagne d'éloges que les gazettes viennent de déposer devant sa tombe est non seulement inattendue, mais presque indécente après les démêlés qu'il a eu avec la critique bourgeoise, sa vie durant. Ce concert de louanges est d'autant plus surprenant que, du Figaro à Libération, de Valeurs Actuelles au Nouvel Observateur, les portraits sont, la plupart du temps sans réserve, sans réserve aucune. Seul, Le Monde s'est senti obligé de répandre quelques gouttes de fiel helvétique en tête de sa rubrique nécrologique, mais c'était pour mieux agiter l'encensoir dans la suite de l'article. Nous attendons avec impatience la notice de Télérama qui devrait gâcher cette belle unanimité par deux ou trois colonnes de parfaite mauvaise foi ou du plus mauvais goût. Félicien Marceau n'en saura malheureusement rien car, au ciel, on ne reçoit pas Télérama.
Tout le monde sait que Félicien Marceau ne s'appelait pas Félicien Marceau, mais Louis Carette, qu'il est né à Cortenberg en Belgique le 16 septembre 1916 dans un milieu bourgeois et catholique et qu'il reçut, comme tous les jeunes gens de son époque et de son extraction, une excellente éducation chez les jésuites puis chez les Pères de Louvain. Nul n'ignore qu'il commença sa carrière en 1939 comme journaliste à la radio nationale belge, et qu'après avoir été démobilisé à l'été 1940, il eut la légèreté de donner jusqu'en 1942 quelques émissions radiophoniques qui lui valurent des ennuis à la Libération [1]. "Bêtises, péchés de jeunesse" dira Marceau. Mais l'époque n'était ni indulgente ni miséricordieuse pour la jeunesse. Notre jeune auteur appris à ses dépens que la justice des hommes est faite par des hommes. Il s'exila en France pour y accomplir l'intégralité de son oeuvre. C'est ce qui fait que, né belge, il compte aujourd'hui parmi les plus grands écrivains français. Les bêtises de jeunesse ont parfois du bon.
De Marceau, on retiendra surtout la carrière de dramaturge. Avec l'Oeuf, montée par André Barsacq  au Théâtre de l'Atelier en 1956, il utilise la trame de la comédie boulevardière pour faire oeuvre de moraliste, et de moraliste grimaçant. Magis, son héros, modeste employé, de la race des personnages d'Anouilh ou de Marcel Aymé, découvre que le bonheur, l'amour et la réussite ne sont donné qu'à ceux qui acceptent les règles de la société. Le petit bourgeois naïf va progressivement rentrer dans le jeu, dans l'Oeuf qu'est le système, au prix d'une l'hypocrisie et d'une duplicité sans égale. Il réussira évidemment sur toute la ligne et le joli conte du départ va se transformer, au fil des saisons de la vie, en une comédie féroce et joyeusement cynique où les personnages finiront tous par ressembler à leur caricature. Pièce neuve, écrite dans un style brillant et une forme narrative très libre, l'Oeuf connaîtra un succès mondial et Marceau un début de célébrité.
Suivront d'autres productions, moins emblématiques, mais qui dessineront, de proche en proche, une oeuvre dramatique originale. La Bonne Soupe (1958) raconte, dans un style plein de saveur, la vie d'une jeune fille pauvre, qui accumule les malheurs et finit par préférer le demi monde à la misère. L'Etouffe-chrétien (1960) est une farce en péplum où Néron et sa mère Agrippine tournent en dérision la morale chrétienne. Suivront Les Cailloux (1962), La Preuve par quatre (1964), Madame Princesse (1965), Un jour, j'ai rencontré la vérité (1967), Le Babour (1968), et L'Homme en question (1973), autant de comédies légères mais parfaitement noires, où la nature humaine finit toujours par avoir raison du moralisme et du démocratisme du siècle. C'en était trop pour la critique des années 60, qui avait laissé passer l'Oeuf, mais qui débina tout le reste. Marceau aimait le théâtre mais détestait la critique. Comme il est à peu près impossible dans ce pays d'écrire pour l'un sans subir l'autre, il décida d'aller voir ailleurs et se réfugia à l'Académie française et dans le roman.
C'est dommage. L'oeuvre dramatique de Félicien Marceau reste inachevée, alors qu'il aurait pu nous donner d'autres morceaux de choix. Son petit monde, fait d'ingénus, de cyniques, de jouisseurs, de filles faciles, de ratés, de génies à la dérive, aurait pris de l'épaisseur. Marceau avait un sens aigu du théâtre. Il avait su trouver le bon équilibre entre une forme rapide, brillante, souvent moderniste, et un fond empreint de réalisme et de culture classique. Son oeuvre prolongeait celle d'Anouilh, même s'il ne croyait pas à l'innocence, elle préparait d'une certaine manière celle de Ionesco, même s'il avait horreur de l'absurde et de l'onirisme. Son théâtre eut le privilège d'être servi par une pléiade d'acteurs formidables : Jacques Duby, qui fit pour partie le succès de l'Oeuf, Marie Bell et Jeanne Moreau, excellentes dans La Bonne Soupe, Arletty, Jean-Pierre Marielle, François Périer, Francis Blanche, Jean-Claude Brialy, Michel Duchaussoy, Bernard Blier, et tant d'autres.
Sa passion du théâtre, Marceau l'exercera également dans la traduction. On se souvient de sa belle adaptation de la Trilogie de la Villégiature de Carlo Goldoni, que Giorgio Strelher mit en scène à l'Odéon en 1978. On connaît moins sa traduction du théâtre de Pirandello, publiée à la fin des années 60, qui restitue avec finesse l'oeuvre du grand Sicilien. Amant de l'Italie, amoureux de la liberté, Marceau rêve d'un monde où le conformisme ne tient aucune place, où l'idéologie et la comédie sociale n'ont aucune valeur. Il ne croit qu'à l'homme, à l'homme avec ses hauts et ses bas, il prend tout ensemble, accepte tout, comprend tout, pour peu que la vie soit vécu comme une aventure. Face au système, il prône la rebellion, mais une rebellion de la vie, fraîche et joyeuse, légère, qui ne doit rien aux raseurs, ni aux prêcheurs ni aux faiseurs de doctrine. Son modèle d'homme, c'est Giacomo Casanova, ce Casanova à qui il consacra deux beaux essais - Casanova ou l'anti Don Juan, Casanova ou l'insolente liberté - le cavaliere ruiné, pourchassé, brûlé, boucané par une existence aventureuse, mais qui continue à dresser fièrement sa face au soleil et à faire retentir sur les places sa canne et ses éperons.   

  Eugène Charles.

 


[1]. On lira avec beaucoup de plaisir le roman de jeunesse de Félicien Marceau, les Pacifiques, que l'excellente maison De Fallois vient de rééditer, et qui retrace, dans un style plein d'ironie et de légèreté, ces journées de juin 39 à mai 40 et les illusions d'une génération qui allait payer cher le prix de la guerre et celui de la liberté.

 

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11 février 2012 6 11 /02 /février /2012 16:43

Combat

avec l'Ange              

                       
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Nous ne présenterons pas Gabriel Matzneff. Il est ici chez lui et il n'y trouvera que deux catégories de lecteurs: les inconditionnels et les fanatiques. Il y a les matznéviens et il y a les matznévistes, comme il y a les barrésiens et les barrésistes. Les premiers oscillent en permanence d'un livre à l'autre, ils soupèsent longuement les mérites de l'Archimandrite, de Nous n'irons plus au Luxembourg ou de Voici venir le fiancé, ils vérifient quelques notes dans le Carnet Arabe, visitent à nouveau Le Taureau de Phalaris, s'attablent au Diner des Mousquetaires et refont indéfiniment le palmarès de leurs prédilections. Les seconds sont des gens plus simples, ils se refusent à faire des choix, tout bêtement parce qu'ils aiment tout Matzneff, sans ambages, sans détour, sans tourner autour du pot. Ce sont des esprits voraces que ces matznévistes, ils se jettent avec le même appétit sur le premier roman qui passe, le plus petit récit, le dernier essai, le moindre article de revue ou de magazine et lorsque Matzneff ne publie pas, ils leur arrivent d'imaginer ses livres en rêve. Est-il besoin de dire que nous faisons partie de ces lecteurs-là ?

La dernière livraison matznévienne est un recueil de chroniques qui nous ramène aux bienheureuses années soixante[1]. Matzneff fait ses premières armes à Combat, et Henri Smadja et Philippe Tesson ne sont pas peu fiers de leur jeune recrue. A vingt-six ans, il donne chaque jeudi une chronique, publiée en une, où il piétine allègrement les fausses valeurs et étrille les grands de ce monde. Henry Chapier, qui dirige alors les pages artistiques de Combat, lui propose de tenir également une chronique du petit écran où il pourra pourfendre plus commodément encore "le confort intellectuel, les sorcières et les loups-garous". Ce sera La Séquence de Gabriel Matzneff, par référence à la fameuse Séquence du spectateur. L'expérience durera deux ans, jusqu'à cette présidentielle de 1965 qui verra l'échec de François Mitterrand - que Matzneff soutient par amitié - et la victoire du Commandeur. Le chroniqueur, fatigué des joutes médiatiques, songe alors à d'autres horizons. Montherlant le houspille : "Vous êtes un écrivain, ne vous laissez pas bouffer par le journalisme. Vous devez rompre avec l'actualité, prendre le large, vous plonger dans l'écriture de votre roman."  Il file à Tunis et y boucle l'Archimandrite. Sa dernière chronique de télévision, datée de février 1966, marque son adieu au journalisme.

Matzneff est au mieux de sa forme dans ces chroniques, virulent, drôle, impertinent. Sa Séquence est l'occasion de parler de tout, de politique, de moeurs, de religion, de littérature, tout autant que de télévision. Le petit écran n'est qu'un prétexte. Dès le premier billet, notre chroniqueur s'en excuse auprès de son public: il n'a quasiment jamais regardé la télévision, il n'a ni téléviseur, ni l'envie d'en acheter un et l'univers de la rue Cognac-Jay lui est à peu près inconnu. Qu'à cela ne tienne ! Les chroniques tombent, très régulièrement, les unes derrière les autres - plus de cinq cent  au total - pour la plus grande joie des lecteurs de Combat. Le thème de départ a généralement peu d'importance. C'est parfois une émission, parfois un débat, parfois l'intervention intempestive d'un ministre au beau milieu d'une soirée prometteuse, parfois le récit des intrigues picrocholines qui agitent déjà le petit monde de l'audiovisuel. Matzneff fustige, il dénonce, mais pas seulement. Il fait aussi campagne : pour la liberté d'expression, contre le mensonge et le bourrage de crâne, pour la pluralité religieuse à la télévision... Il arrive que sa Séquence prenne des airs de leçon de philosophie où Nietzsche, Spinoza, Lucrèce et Schopenhauer confèrent gravement sur les dangers du petit écran!

Sa première cible, c'est la télévision aux ordres. Celle de l'époque n'est plus brillante que celle d'aujourd'hui et les politiciens s'y conduisent aussi mal. Elle donne des ailes à Matzneff qui n'y va pas de main morte. Un véritable festival d'insolences. Il y a les têtes de turcs de haut vol à qui il réserve ses meilleures formules: Pompidou, Giscard, le ministre de l'intérieur Roger Frey, "tout droit sorti d'un film d'épouvante", celui de l'éducation Christian Fouchet, "une face de gorgone ministérielle et policière", Alain Peyrefitte, "le marsupilami de l'information", sans compter le mirobolant Wladimir d'Ormesson, passé, par le truchement du Figaro, de Vichy au Général et qui préside alors aux destinées de l'ORTF. Il y a aussi toute une basse-cour régimiste et médiatique, beaucoup plus malpropre, qui est traitée avec davantage de rudesse. Certains ont droit à un régime de faveur: Claude Contamine, le grassouillet directeur de l'ORTF, est brocardé à longueur de pages; Léon Zitrone, éternel perroquet des pouvoirs en place, est conspué dès qu'il apparait sur l'écran; Edouard Sablier et Jean Benedetti, les duettistes du journal télévisé, sont promis aux pires supplices, en cas de changement de régime : "ils seront empaillés et exposés à la Maison de la Radio", nous dit Matzneff. "il est vrai qu'empaillés, ils le sont déjà. Traitées chimiquement, leurs peaux pourraient faire d'excellentes carpettes". On ne peut pas s'empêcher de penser à leurs modernes successeurs qu'on accomoderais volontiers de la même façon !

Si la polémique donne le teint frais à Matzneff, la contemplation des programmes de télévision le pousse à l'introspection et à la philosophie. Il a cru, comme beaucoup d'autres, que "la raison d'être du petit écran" était "d'éduquer le public, de l'instruire". Pour déchanter très vite. "La télévision est l'expression la plus poussée du mal qui, tel un cancer, ronge le monde moderne: la culture générale. Rien n'est plus fatal à l'aristocratie de l'esprit, à la haute vie de l'âme, que cette rage de toucher à tout, de toucher un peu de tout, d'être informé de tout. La culture que dispense la télévision ressemble au faux brillant de ces gens qui, dans les cocktails et les dîners, vous expliquent aussi bien le bouddhisme zen que les amours de Brigitte Bardot et les projets agricoles du Marché commun." Un constat sans appel qu'illustre presque chaque jour la Séquence de G.M. Non seulement la plupart des programmes sont nuls, mais plus c'est vulgaire plus le populaire paye comptant. Matzneff qui ne porte ni la démocratie aux nues, ni la Cinquième gaulliste au pinacle finit par se demander si l'ORTF n'a pas été créé pour endormir les masses et les abétir. Il prend pour cible le duo de la vulgarité, Guy Lux et Zitrone, Albert Raisner, triste joueur de flute d'une jeunesse débile, le pauvre Max-Pol Fouchet et ses nivetés staliennes et d'autres, tant d'autres qui sont tombés depuis dans l'oubli médiatique. Seuls trouvent grâce à ses yeux Jean-Chritophe Averty, le plastiqueur du petit écran, Béart, Astruc, Marcel Bluwal, l'immense Jean-Marie Drot, Brigitte Bardot et... les  jambes des jolies speakerines.

A l'image de Combat, qui change chaque jour d'humeur, les billets de Matzneff reflètent, eux aussi, toutes les dispositions d'âme de leur auteur : anarchiste hier, égotiste aujourd'hui, royaliste demain. Elles sont surtout l'occasion de donner libre cours à ses passions - le bonheur, la bonne littérature - de célébrer l'orthodoxie - qui gagnera au passage une émission le dimanche - de défendre ses dissidents russes - qui connaissent pour certains leur premier exil parisien - et de célébrer ses maîtres - de Lucrèce à Montherlant. La Séquence est faite de toutes les couleurs de l'époque, elle exprime une insouciance, une candeur, un provincialisme, une forme de candeur et douceur de vivre qui est alors le visage de la France. Dans sa préface, le Matzneff d'aujourd'hui, contemplant le Matzneff d'hier, se souvient qu'il a souvent souri, parfois jusqu'aux éclats de rire. Ces créatures de télévision avaient si peu d'existence ! Il était juste de s'en moquer, de les conspuer, de ne pas les prendre au sérieux. Mais il faut avoir aussi un peu d'affection pour ce monde englouti, car il fut celui de notre jeunesse, de nos premières émotions d'homme, de nos premières amours. Du persiflage à la nostalgie, il n'y a qu'un pas. Les hommes libres le franchissent sans crainte.

  Eugène Charles.

 


[1]. Gabriel Matzneff, La séquence de l'énergumène, Ed. Léo Scheer, 344 pages

 

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29 janvier 2012 7 29 /01 /janvier /2012 23:40
Limonov                    
 
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Notre ami Bruno Lafourcade vient de publier coup sur coup deux beaux ouvrages : un roman "bernanosien", Le Portement de la Croix (Brumerge, 2011) et, plus récemment, un savoureux recueil de conseils à un jeune écrivain, Dernier feux (La Fontaine secrète, 2011), dont nous avons signalé il y a quelques jours la sortie (La Revue critique du 16 janvier). Il nous donne aujourd'hui une critique roborative du récit d'Emmanuel Carrère, Limonov, qui a été couronné en 2011 du Prix Renaudot. 
 

Emmanuel Carrère, Limonov. Paris, P.O.L., septembre 2011, 488 pages.

 
Nous avions vingt ans, et c’étaient les années quatre-vingt. La mort, alors, semblait loin de nous, qui pourtant vivions des temps résolument funèbres, lourds comme des têtes de marteau, où l’esprit de sérieux et le cul de plomb pesaient de tout leur poids. On nous pressait de suivre des voies qui offraient des débouchés, comme on disait élégamment alors, c’est-à-dire qui nous promettaient un destin de ventouses à désengorger les boyaux. Nous n’étions pas là pour rire, ni même pour vivre : nous étions là pour mourir, et nous mourions.
Les jeunes moribonds se classaient en deux camps : les militants et les managers. Les premiers se laissaient plumer par les organisations antiracistes, les seconds plumaient la volaille consommatrice; ceux-là ne juraient que par Harlem Désir et Julien Dray, ceux-ci par Tapie et Séguéla, – un carré d’opportunistes qui nous crachait ses leçons de vertu, quand même les plus naïfs commençaient de soupçonner qu’il était de l’immortelle corporation des racailles et des charlatans.
Qu’elles fussent de sucre ou de fric, ces ambitions répugnaient au jeune homme que nous étions alors, qui pour avoir lu Bloy et Flaubert voulait de la haine et du style ; en cherchait et n’en découvrait nulle part. Dans les kiosques à journaux moins qu’ailleurs nous en trouvions : les organes de presse également trépanants, misérables et illisibles, qui nous commandaient de penser juste et droit – Globe, Libération, Actuel, etc. –, nous retournaient les doigts de pied ; bien plus que nous les retournait Le Figaro, où Pauwels diagnostiquait volontiers le sida dans les cerveaux de nos pairs  [1] : c’était amusant, bien sûr, c’était toujours bon à prendre, mais cela ne suffisait pas. – Et puis il y eut L’Idiot international.
C’était un hebdomadaire lancé et animé par Jean-Edern Hallier, un polémiste à l’heure de l’audiovisuel [2], c’est-à-dire sans scrupule, et qu’il fallait être journaliste pour prendre pour un écrivain. Cependant, ce fort-en-gueule savait reconnaître chez les autres les dons qui lui faillaient, et comme il ne voulait pas d’un journal de journalistes, il réunit autour de lui des romanciers, des essayistes, des artistes, qui prétendaient en découdre avec l’époque et son humanisme de chanteurs de variétés [3].
Nous nous jetions donc sur L’Idiot. Nous dépliions ses huit grandes pages pour y découvrir des libelles, inouïs de malveillance, contre Georges Kiejman, Françoise Giroud, l’abbé Pierre, Yves Montand, Anne Sinclair ; pour y chercher les noms des pamphlétaires qui faisaient alors notre bien : Philippe Muray, qui déjà nous revigorait, Gabriel Matzneff, qui emmerdait Giscard « à pied, à cheval et en voiture », Marc-Édouard Nabe, dont le mauvais goût ne cherchait pas à se défaire de « l’esprit Hara-Kiri » ; d’autres encore.
Parmi eux, il y avait un Russe du nom d’Édouard Limonov. Il demandait qu’on fusillât Gorbatchev et réhabilitât Staline. Bon. C’était le genre de douceurs que l’on trouvait dans cet ahurissant hebdomadaire, nous ne songions donc pas à nous en offusquer. Plus tard, nous essayâmes de lire un des romans de ce Limonov ; en vain : nous reposâmes le volume et le nom de son auteur disparut et des journaux et de notre mémoire.
Le temps passa. Un jour, nous apprenions que Limonov avait participé à la guerre en Serbie, du côté Serbe ; et, plus tard, qu’une pétition demandait la libération de l’écrivain incarcéré à Lefortovo, une prison russe. Le temps passa encore. Nous vieillissions et la mort n’était plus si loin. Un livre parut alors, dont le titre ramena à nous le jeune homme qui avait eu vingt ans dans les mortelles années quatre-vingt.
 
*
 
C’est un beau volume, où se détachent, en bleu sur fond blanc, Limonov, et au-dessus de lui, dans une police de taille inférieure, Emmanuel Carrère : l’auteur français d’Un roman russe a donc fait de l’écrivain russe qui écrivit en français son nouveau héros. Les vies de Limonov méritaient ce biographe patient et scrupuleux qui a suivi son héros dans les six étapes de son existence : à Kharkov, à Moscou, à New York, à Paris, dans les Balkans et à Moscou encore.
Kharkov, donc, d’abord, et plus largement l’Ukraine, où Limonov a vécu durant sa jeunesse, de 1943 à 1967. Le jeune Édouard Savenko (Limonov est un pseudonyme) est le fils d’un tchékiste de second rang et d’une mère rêche et peu affectueuse. Cette femme coriace, « ennemie de tout attendrissement », humilie volontiers son mari, notamment parce qu’il n’a pas combattu pendant la Grande Guerre patriotique (le nom que les Russes donnent à la Seconde Guerre mondiale). Ce père à l’ambition mesurée, son fils commence par l’admirer, bien qu’il le trouve faible devant sa femme, avant de s’en détacher quand il s’aperçoit qu’il n’est, comme officier, ni plus ni moins qu’un garde-chiourme ; car lui, Édouard, a pris, d’instinct et définitivement, le parti du truand contre le policier.
Davantage, très vite, le garçon est aimanté par deux pôles, adverses d’apparence seulement, qui l’attireront tout au long de son existence : les artistes et les voyous, – où se mêlera plus tard la politique ; et c’est en voyou, en punk, en hooligan, autant qu’en artiste, qu’il fera de la politique. A cet égard, la scène fondatrice aura lieu le jour où le jeune Savenko participe à un concours de poésie, qu’il remporte (et où il gagne – sic – une boîte de dominos) ; le jour même, un truand le fait entrer dans sa bande, et dans la soirée l’entraîne dans un viol collectif, puis un meurtre. Désormais, pour Limonov, tout est joué, car de cet épisode atroce un écrivain irréductible et forcené est sorti tout armé comme Athéna du crâne de Zeus.
Très vite, Kharkov se révèle trop étriqué pour lui, qui est sûr d’avoir un destin ; il s’installe donc à Moscou, où il reste sept ans, de 1967 à 1974. Brejnev exerce alors en Union soviétique son stalinisme mou. Dans la capitale russe, Limonov mène là encore la vie violente, étroite, faite d’expédients et de saouleries, de ces écrivains et de ces artistes que l’Ouest commence à appeler les dissidents. – Or, justement, Limonov n’est pas un dissident, c’est un délinquant, car toute sa vie il gardera l’empreinte indélébile des vauriens de Kharkov.
C’est d’un destin qu’il rêve ; or il sait que la Russie, pas plus que l’Ukraine, ne le lui offrira. Il parvient à quitter l’URSS et s’établit à New York, avec une belle Russe qui rêve de devenir mannequin ; mais ce sont cinq années de dèche qui attendent cet anti-héros. Très vite, la jeune femme quitte Édouard. Celui-ci, seul et désespéré, erre dans les jardins publics, fait l’amour avec des Noirs, ne quitte pas la violence qu’il a toujours connue, et aimée, mais surtout se voit glisser dans la déréliction ; il ne doit plus sa survie qu’à l’allocation versée aux nécessiteux, puisqu’il est au bord de la clochardisation. Il connaît enfin une période de stabilité en devenant le majordome d’un milliardaire. Surtout, de ces années de haine de classe, de rêves de gloire et de diable tiré par la queue, il tire deux livres autobiographiques dont il espère qu’ils seront son salut. Ils le seront, non grâce aux Etats-Unis, mais grâce à Paris.
Jean-Jacques Pauvert publie en effet, en 1980, Le poète russe préfère les grands nègres, dont le titre était, initialement et plus simplement, Moi, Editchka. Le livre est un succès, et la vie de Limonov bascule pour la troisième fois : il s’installe à Paris où il restera neuf ans. C’est ici que se situe l’aventure de L’Idiot international, l’hebdomadaire de toutes les audaces, y compris les plus odieuses, où l’écrivain trouve naturellement sa place.
Limonov n’a publié qu’assez tard dans sa vie, mais une fois qu’il a commencé, il ne s’est pas arrêté. Pendant ses années parisiennes, où il écrivait, outre pour L’Idiot, pour L’Humanité et pour le Choc du mois, il publia en dix ans dix livres essentiellement autobiographiques : il est de ces écrivains qui ont besoin d’avoir vécu pour écrire. – Or, justement, la matière s’épuise, et le tropisme de l’aventure violente l’attire de nouveau. Sa quatrième vie commence, celle de l’activiste politique.
Nous sommes au début des années quatre-vingt-dix. L’URSS se défait et les guerres brûlent les Balkans. Limonov, qui déteste ce Gorbatchev qui a laissé se désagréger l’empire, s’engage du côté des Serbes. Physiquement courageux, à moins qu’il ne veuille simplement mourir (comme Carrère l’écrit), et mourir les armes à la main, il prend donc les armes.
(Au fond, si ce que l’on aime chez lui, c’est sans doute l’indépendance d’esprit, c’est aussi le courage physique, celui qui lui fait comparer la valeur d’un homme à une pièce de monnaie : « La guerre a mordu [certains hommes] entre ses dents comme une pièce douteuse et ils savent, pour n’avoir pas plié, qu’ils ne sont pas de la fausse monnaie. » – Limonov aurait pu devenir, ou plutôt rester, un inoffensif activiste de clavier d’ordinateur dans la tradition française éructante, et d’autant plus éructante qu’elle se sait inoffensive, un mélange de Hallier, de Nabe ou de Soral, si l’on veut, et rien de plus ; mais il est Russe, et il vit sa vie comme celle d’un héros de roman, un héros qui traverserait de part en part, de continent en continent, de dictatures en démocraties, de démocraties en guerres, de l’obscurité à la célébrité, les dernières années d’un siècle et les premières du nouveau.)
Après son engagement en faveur des Serbes, qui lui vaudra d’être mis au ban, il fonde le parti « national-bolchevik » et un journal – Limonka : La Grenade – qui n’arrangent pas sa réputation en France, ce dont il se fout, mais surtout en Russie, où il est devenu célèbre, et où il devient un opposant forcené d’Eltsine d’abord, de Poutine ensuite.
Accusé de fomenter un putsch, imaginaire, avec la minuscule troupe de son minuscule parti, il est incarcéré à Lefortovo au début des années 2000. Il n’en sortira que pour devenir l’irréductible ennemi de Poutine, qui ne cessera de l’envoyer régulièrement derrière les barreaux, pour quelques semaines ou quelques jours.
On le voit : ce livre est d’abord le portrait d’un écrivain à la vie hors norme ; il montre aussi la face inversée de l’Histoire ; il est enfin une autobiographie de Carrère lui-même.
 
*
 
Il y avait du raté chez Limonov, et l’écrivain aurait pu s’y complaire s’il n’avait été tout entier habité par le besoin de reconnaissance : plus que d’argent, c’est de célébrité qu’il a longtemps rêvé, c’est de gloire qu’il a eu toute sa vie besoin ; et ses départs de Kharkov, de Moscou, de New York, de Paris, n’ont eu d’autre but que d’atteindre à l’idée qu’il se faisait de son destin.
Conjointement, il n’a jamais admis que d’autres, qu’il jugeait inférieurs à lui, obtinssent cette renommée qui devait lui revenir en propre : s’il n’admire pas l’écrivain Vénédict Erofeiev, l’auteur du roman culte Moscou-Pétouchki, c’est qu’il trouve d’abord que son récit est l’objet d’une admiration surestimée, c’est surtout « qu’il n’aime pas les cultes voués à d’autres que lui » : « L’admiration qu’on porte [à Erofeiev], ajoute Carrère, il pense qu’on la lui vole.»
Plus généralement, il n’y a pas de mansuétude chez Limonov (sauf, parfois, lorsqu’il pense aux vauriens où il se reconnaît, aux prolos dont il a été, aux femmes qu’il a aimées) et cette froideur le rend peu attachant, attire peu la sympathie. « Il n’y avait en lui aucune trace de bonté, dit un de ceux qui l’ont côtoyé. De l’intérêt pour autrui, oui, une curiosité toujours en éveil, mais pas de bonté, pas de douceur, pas d’abandon.»
Cependant, une amie brosse de l’écrivain, qu’elle connut du temps de la dèche newyorkaise, cet autre portrait : Limonov est, dit-elle, parmi tous les auteurs et même parmi tous les hommes qu’elle a rencontrés, « le seul type bien, vraiment bien » : « Really, he is one of the most decent men I have met in my life. » – Et Carrère de préciser qu’il faut bien entendre decent au sens de la common decency d’Orwell, « un composé d’honnêteté et de bon sens, de méfiance à l’égard des grands mots et de respect de la parole donnée, d’appréciation réaliste du réel et d’attention à autrui. »
Finalement, le cœur de Limonov est peut-être contenu dans cette remarque qui embrasse toutes les lumières et toutes les noirceurs de son tempérament, de sa philosophie, de sa complexion : « Il s’exprimait de façon simple et imagée, avec l’autorité de celui qui sait qu’on ne l’interrompra pas et une prédilection pour les mots “magnifique” et “monstrueux”. Tout était soit magnifique soit monstrueux, il ne connaissait rien entre les deux, et Zakhar, la première fois qu’il l’a vu, a pensé : “C’est un être magnifique, capable d’actes monstrueux.” »
 
*
 
A travers le destin de Limonov, ce sont certes les six dernières décennies que nous lisons : la chronique de la Russie des années cinquante aux années actuelles (et avec elles les grands antagonismes entre l’Europe de l’Est et l’Europe de l’Ouest, entre l’URSS et les États-Unis) ; celle de New York dans les années soixante-dix, et celle de Paris dans les années quatre-vingt. C’est surtout, où l’on voit l’originalité de la vie de Limonov et du livre qui la retrace, le visage inversé de l’Histoire qui devant nous se découvre.
La Russie soviétique, les exilés russes aux États-Unis (et même, en filigrane, les hippies des années soixante et les punks des années soixante-dix), la fin de l’URSS, les guerres dans les Balkans, les rôles de Gorbatchev, Eltsine et Poutine, nous avons l’habitude de les voir de notre côté, non toujours faussement, mais partialement. Nous jugeons les anciennes démocraties populaires depuis nos impopulaires démocraties. Limonov retourne le gant ; et l’Histoire ainsi retournée prend un autre sens.
La Russie que nous voyons, par exemple, celle où la Seconde Guerre mondiale s’appelle la Grande Guerre patriotique, où la Maison blanche n’est pas à Washington mais à Moscou, elle n’est pas celle que l’humanisme occidental met complaisamment en scène. Elle est celle de la délinquance, de la violence et du zapoï, – une pratique qui consiste à s’enivrer pendant plusieurs jours, à errer dans un état second, et à attendre que l’alcool se soit dissipé pour s’arsouiller de plus belle. – Pourquoi boit-on ? Parce que l’alcool, paradoxalement, remet à l’endroit un monde qui marche sur la tête, car « dans un monde de mensonge seule l’ivresse ne ment pas. »
Pour nous, les démocraties populaires ont subi la dictature communiste, où les artistes étaient des dissidents ; pour un Limonov, nombre de ces artistes étaient des ivrognes sans talent. Pour nous, Soljenitsyne est un héros ; pour beaucoup de Russes, l’auteur qui revient dans son pays après avoir achevé La Roue rouge, ce monument, est un passéiste  [4]. Pour nous, Gorbatchev est un libérateur ; pour eux, il est l’impopularité même, il est plus impopulaire que ne le sera jamais Poutine.
Pour nous, la Russie soviétique était un immense cachot que nul ne peut regretter ; pour eux, et notamment pour l’écrivain Zakhar Prilepine  [5], comme pour nombre de Russes qui étaient adolescents quand l’empire a implosé, il en va bien autrement : « Ils se rappelaient, écrit Carrère, avec tendresse et nostalgie ce temps où les choses avaient un sens, où on n’avait pas beaucoup d’argent mais où il n’y avait pas non plus beaucoup de choses à acheter, où les maisons étaient bien tenues et où un petit garçon pouvait regarder son grand-père avec admiration parce qu’il avait été le meilleur tractoriste de son kolkhoze. Ils avaient vu la défaite et l’humiliation de leurs parents, gens modestes mais fiers d’être ce qu’ils étaient, qui avaient plongé dans la misère et surtout perdu leur fierté. »
Pour nous, la vie en Occident ne pouvait être qu’enviable. Nos yeux se décillent quand Carrère décrit Limonov revenant chez ses parents, où l’aventurier voit, agacé, « la flamme bleue du gaz, qui brûle en permanence sur la cuisinière ». « Si je faisais comme toi, à Paris, dit l’écrivain, ça me coûterait des milliers de francs ». « Tu veux dire que là-bas, répond sa mère interloquée, l’État est tellement près de ses sous qu’il vous fait payer le gaz ?” » Elle n’en revient pas, note Carrère.
Pour nous, la Russie est un pays avide de livres, de journaux ; et certes, ce fut le cas, mais brièvement, car très vite l’appétit s’est tari.
La vérité est entre les deux, entre eux et nous, quelque part entre une Russie de vitrail et un Occident d’Épinal.
 
*
 
Tous les livres sont autobiographiques ; celui de Carrère n’échappe pas à la règle, qui évoque la vie du biographe parallèlement à celle de son héros. Derrière le destin de l’un, il y a celui de l’autre, qui sourd à intervalles réguliers. Si l’auteur décrit le Russe en prolo violent, c’est pour se montrer lui-même en jeune intellectuel bourgeois et policé ; quand Limonov se demande la raison pour laquelle Brodsky devient célèbre alors que lui végète, le Français se demande s’il pourra devenir un jour écrivain ; lorsque l’un est à Moscou ou à New York, l’autre rentre de coopération en Indonésie ou du festival de Cannes ; et quand Limonov choisit le camp serbe, et se laisse filmer en train de tirer à la mitrailleuse en direction de Sarajevo, son biographe avoue ses incertitudes et ses doutes sur les guerres dans l’ancienne Yougoslavie.
C’est en quoi Carrère est un écrivain, non un auteur qui pense droit quand la vérité peut être oblique ; et, précisément, ce que Carrère a d’attachant, c’est qu’il ne joue pas à l’intellectuel sûr de son fait, c’est qu’il ne pose pas.
C’est un écrivain qui a de précieuses qualités de narration, et notamment le sens aigu de la description, du récit vivant, du tableau brossé largement et clairement : la vie miséreuse à Kharkov ou à New York, le chaos qui règne dans les Balkans après la chute du mur, sa violence inouïe et ses haines réveillées, sont tout à fait saisissants ; sans compter l’histoire de la Russie récente – celle d’Eltsine, puis celle de Poutine avec l’arrivée de ceux que l’on appelle les oligarques, ou les Nouveaux Russes, les Boris Berezovski, Vladimir Goussinski et Mikhaïl Khodorkovski, « ces petits malins, qui se sont en quelques mois retrouvés les rois du pétrole » –, admirablement déroulée sous nos yeux.
Finalement, on referme ce livre convaincu qu’il fallait un bourgeois aussi éclairé que policé pour montrer un moujik aussi bouillant que hooligan ; on doute en effet si un autre que Carrère aurait mieux décrit la vie nerveuse, impatiente et aventureuse d’un forcené qui rêvait d’avoir un destin, et de devenir Édouard Limonov.

Bruno Lafourcade.

 


[1]. Plus on relit le fameux article du 6 décembre 1986, intitulé « Le monôme des zombies », où Pauwels parlait de « sida mental », plus on le trouve juste et réjouissant. La génération des actuels quarantenaires était décrite sans fards comme « les enfants du rock débile, les écoliers de la vulgarité pédagogique, les béats de Coluche et Renaud nourris de soupe infra idéologique cuite au show-biz, ahuris par les saturnales de “touche pas à mon pote”, et, somme toute, les produits de la culture Lang. Ils ont reçu une imprégnation morale qui leur fait prendre le bas pour le haut. Rien ne leur paraît meilleur que n’être rien, mais tous ensemble, pour n’aller nulle part. (...) Ils ont peur de manquer de mœurs avachies. Voilà tout leur sentiment révolutionnaire. C’est une jeunesse atteinte d’un sida mental. (...) Nous nous demandons ce qui se passe dans leurs têtes. Rien, mais ce rien les dévore. » Etc. C’était non seulement bien écrit mais c’était bien envoyé ; et, davantage, c’était vrai.

[2]. Hallier, qui était prêt à tout pour passer à la télévision, avait été jusqu’à dire qu’il avait un chien, qu’il en avait toujours eu un, qu’il n’avait jamais rien écrit hors de la présence de ce chien adoré (bien entendu, de sa vie entière il n’avait eu de chien), – et ce dans l’unique but de passer dans l’émission Trente millions d’amis. L’émission est programmée, un ami prête son chien à Hallier; en conséquence de quoi, au cours de l’émission, le chien pas dupe finit par mordre Hallier. Une conclusion morale, donc.

[3]. Entre 1984 et 1985, Band Aid, Chanteurs sans frontières et USA for Africa sirupèrent Do They Know It’s Christmas ? SOS Éthiopie et We Are the World ; les ventes des trois disques allaient bénéficier aux victimes d’une famine en Éthiopie. – Nous vivions alors dans cette atmosphère étouffante de culpabilité occidentale fondée sur la déchristianisation de la charité.
[4]. On a d’ailleurs l’occasion de comparer les destins parallèles, aussi parallèles qu’incomparables, de Limonov et de Soljenitsyne – les deux écrivains quittent la Russie la même année, en 1974 –, de Limonov et de Brodsky ou de Limonov et de Siniavski ; c’est-à-dire les vies des anciens zeks, héros et martyrs, et les vies des voyous marginaux.
[5]. Zakhar Prilepine, journaliste à Novaïa Gazeta, où travaillait Anna Politkovskaïa, a publié trois livres traduits en Français : Pathologies, San’kia et Le Péché.

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16 janvier 2012 1 16 /01 /janvier /2012 00:20
Conseils à un jeune écrivain
 
Notre ami Bruno Lafourcade vient de publier une étude charmante et pleine d'humour sur l'apprentissage du métier d'écrivain, les joies de l'édition et les pièges qui guettent les jeunes auteurs [1]. Nous le remercions d'avoir bien voulu nous l'adresser et sommes heureux d'en publier ci-dessous l'avant-propos. Rappelons que Bruno Lafourcade est l'auteur de plusieurs romans, de nouvelles et d'essais [2], qu'il a postfacé la réédition de  Monsieur Ouine de Georges Bernanos et qu'il contribue régulièrement à notre revue, pour le plus grand bonheur de nos lecteurs. Nous reviendrons prochainement sur ce bel essai.
La Revue critique. 

On dit que tout le monde écrit; c'est pire : tout le monde publie. "Quelle rage de productions, écrivait déjà Antoine Albalat en 1903. Quel entassement de volumes ! A force de vouloir écrire, on finit par ne plus savoir écrire; on cherche vainement une oeuvre dans toutes ces oeuvres. " Et il ajoute excellemment que "personne n'a plus de talent, depuis que tout le monde en a trop".
La situation n'a pas changé, elle suit même démocratiquement l'ascension démographique. Ce que Cervantès disait des familles plébéiennes ("Je n'ai rien à [en] dire sinon qu'elles servent à augmenter le nombre de gens qui vivent"), on a envie de le dire des livres : ils servent seulement à augmenter le nombre d'ouvrages publiés.
Quiconque a écrit trente poèmes (si possible en alexandrins, avec rimes embrassées et coupure réglementaire à l'hémistiche) veut les voir reliés ou brochés;  et y parvient tant bien que mal, au prix plus ou moins fort. C'est une vanité où chacun succombe; mieux que quiconque, le jeune littérateur la connaît et la comprend. C'est pourquoi, pour tant d'auteurs réels ou putatifs, un manuel d'apprentissage ne semble pas superflu. 
On doute pourtant si un livre serait plus inopportun que celui qui s'intitulerait, par exemple, Conseils à un jeune écrivain. Son auteur pâtirait d'une double illégitimité : la sienne, et celle de son sujet. Qui êtes-vous pour prétendre guider les aspirations à la page noircie? A quoi servent des conseils dans l'art d'écrire ? Les lecteurs auront tout loisir de répondre à la première question; mais c'est la littérature qui répond à la seconde, tant cette entreprise appartient à une tradition, sinon à un genre.
Ce type d'ouvrages possède en effet sa manière savante : celle des grammairiens, des lexicographes, des linguistes et des historiens de la langue (et c'est d'ailleurs à l'intimité la plus étroite avec les travaux de MM. Furetière, Grevisse, Larousse et Littré, par exemple, que pourraient se limiter les recommandations présentes); il connaît aussi une variante plus "pédagogique", que figure bien l'estimable Antoine Albalat; mais il est avant tout un phénomène littéraire. 
Les écrivains (Gourmont, Gide et Baudelaire si l'on s'en tient à quelques Français récents, Swift et Rilke si l'on élargit un peu le périmètre) y trouvent l'occasion de jouer le rôle d'aîné ou de maître; ou plus sûrement de feindre de le jouer, car si dans ce type de livres, souvent de circonstance par ailleurs, on donne des recommandations, on y règle assez souvent ses comptes (on paie mal, on comprend peu, on lit rarement) avec l'éditeur (pingre), la critique (ignorante), le public (vulgaire), - et c'est ce solde qui par défaut fait figure de conseils. Si l'on peut y apprendre l'art d'écrire, c'est plutôt en creux
J'ai donné quelques noms illustres qui ont servi le genre, mais la liste est extensible à loisir, et pourrait se confondre avec celle de tous les écrivains eux-mêmes. Ce type de livres, pour peu que l'on accepte d'en élargir le cadre étroit, est rarement absent des bibliographies. Que sont, par exemple, Le romancier est ses personnages, Qu'est-ce que la littérature ?, sinon, d'un certain point de vue, des Conseils (romanesques, philosophiques) à un jeune écrivain ?
Quoi qu'il en soit, pareils ouvrages, de science ou de littérature, ont toujours répondu à plusieurs nécessités. Gardons-en-deux : la jeunesse  se doit d'être enseignée, comme l'art d'écrire d'être appris. Cette double exigence, il ne serait pas impossible que l'époque, tant elle idolâtre ses homoncules et valorise l'inspiration, la jugeât absurde, inadéquate, artificielle. L'objet de ces pages est aussi de démontrer qu'elle a, sur ce point comme sur d'autres, tort, radicalement.
Bruno Lafourcade.

 


[1]. Bruno Lafourcade, Derniers feux, Conseils à un jeune écrivain (Editions de la Fontaine secrète, juillet 2011, 222p.). L'ouvrage peut être commandé aux Editions de la Fontaine secrète, "Fonsegrède". - 33350 -  Saint Magne de Castillon. 
[2]. Etché, roman (Ed. de la Fontaine secrète, 2009). - Le Portement de la croix, roman (Edilivre, 2008). - L'Ordre, roman (Brumerge, 2010). - Les Boues profondes de Georges Bernanos, essai. - La Javellisation, pamphlet. - Les Bostoniens, nouvelles.  

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