La foi et la raison, dans le cas de la pensée chrétienne et plus particulièrement catholique, non seulement se contredisent aujourd'hui moins que jamais, mais la question même de leur supposé conflit n'a aucun sens et ne devrait même pas se poser. Peut-être peut-on perdre la foi (selon l'étrange expression reçue), mais sûrement pas parce qu'on gagne en raison. Il se pourrait que l'on perde en foi, parce qu'on imagine la raison incapable de comprendre une part - et une part décisive, la plus décisive même - de ce que notre vie nous fait expérimenter. Très vite, on fait la part du feu : la raison ne comprend pas tout, il faut donc admettre des espaces immenses qui restent incompréhensibles et irrationnels ; on les abandonne à la croyance et à l'opinion ; et, bientôt, on renonce définitivement à penser ce que nous avons déjà expulsé du champ du pensable. De ce sommeil de la raison, surgissent alors des cauchemars - idéologiques. Ainsi la séparation entre foi et raison, trop vite tenue pour allant de soi et toute naturelle, naît-elle d'abord d'un défaut de rationalité, de la capitulation sans combat de la raison devant l'impensable supposé. Mais si l'on ne perd pas la foi par excès de pratique de la rationalité, il se pourrait au contraire qu'on perde souvent en rationalité, parce qu'on exclut trop vite la foi et le domaine qu'elle dit ouvrir (en l'occurrence celui de la Révélation). Nous perdons de la raison en perdant la foi.
Recension de Gérard de Cortanze. Service littéraire - avril 2010 .
Le Verbe et la Raison. Raison et foi se contredisent. C'est du moins ce qu'on nous enseignait au catéchisme. L'une et l'autre ne pouvant aller l'amble. La raison, qui méconnaît les intérêts du coeur et n'emprunte qu'une seule voie, doit se dissocier de la foi qui est une sorte de folie et s'altère à son contact - et peut nous chaut alors de concéder que la folie ne gagne rien au contact de la raison. Remplacez "folie" par "foi" et le tour est joué. Aron prétend que toute foi nouvelle commence par une hérésie, et Amiel que l'homme de foi ressemble à s'y méprendre à l'homme sans foi. Certains font même de la foi une obscurité ou la consolation des misérables. L'opposition entre raison et foi est tenace. Le grand Pascal énonce : "C'est le coeur qui sent Dieu, et non la raison. Voilà ce que c'est que la foi: Dieu sensible au coeur, non à la raison. " Jean-Luc Marion, de par sa famille catholique et républicaine, de par ses études, d'ingénieur et de philosophe, est un homme de fidélités, un brouilleur de pistes, un réfractaire métaphysique qui refuse toute forme de capitulation. Après une vingtaine de livres et d'incessants voyages d'un bord à l'autre de l'Atlantique, il nous livre dans "Le croire pour le voir" une pensée nouvelle qui est comme une forme d'aboutissement, nous offrant au passage la possibilité d'un savoir nouveau, d'une renaissance, d'une redéfinition de notre rapport au monde. Dans son cheminement, j'entends Montaigne qui nous rappelle que la vraie raison loge dans le sein de Dieu, et de nouveau Pascal qui nous met en garde : exclure la raison, n'admettre que la raison, voilà deux grands excès. C'est la belle proposition de Jean-Luc Marion : n'opposons plus la raison et la foi. C'est une évidence qu'on ne veut pas voir: la raison ne comprend pas tout et la foi peut trouver sa place dans une pratique de la rationalité. Des espaces entre l'une et l'autre existent : l'homme peut s'y révéler. Des zones sensibles où l'art existe, où la chair palpite, où des évènements surviennent. Mon grand-père italien, devenu français en pénétrant dans les tranchées de 14, y avait, me répétait-il souvent, utilisant cette étrange expression, "perdu la foi"; tout comme mon père, qui semblait avoir perdu la sienne dans les combats qui opposaient les Forces Françaises Libres, auxquelles il appartenait, aux Francs Tireurs Partisans français d'obédience communiste...Je suis certain que cet ensemble, habité par la pensée rationaliste et la foi, leur aurait fait recouvrer une croyance en un Dieu qui pense juste, donc en l'homme.