| Carnets noirs 2007-2008 | ![]() |
Critique de Christopher Gérard - Le Magazine des Livres, n°17, mai 2009.
Le roman d’un pécheur. Avec les Carnets noirs, son Journal des années 2007-2008, Gabriel Matzneff livre son testament, le livre ultime. A la date fatidique du 31 décembre 2008, l’écrivain a en effet décidé de mettre un point final aux fameux moleskines que, depuis 1953, il remplissait de son écriture dansante. Cinquante-cinq ans de confidences prennent fin avec ce qu’il appelle son « chant du cygne », où il convoque tous ses « spectres chéris ». Raison de plus pour lire ces cinq cents douze pages sans dispersion aucune.
Débutant à Venise, les Carnets se terminent sur une note funèbre, celle des gondoles tendues de noir. Le désespoir de l’esthète et de l’esprit rare révulsé par la crétinisation globale, les désillusions de l’écrivain qui se croyait chéri des éditeurs et découvre – un peu ingénument - la prévisible duplicité d’un milieu, les aigreurs de l’amant revenant sur ses multiples échecs, les colères du Bon Européen devant la lâcheté de nos élites qui rampent aux pieds de l’hyperpuissance, tout serre le cœur. A plusieurs reprises, Matzneff s’exclame qu’il a raté sa vie… sans pour autant le regretter, car il fait sienne la déclaration d’un sénateur vénitien du XVIII° : « ho rinunciato a tutto, tranne a me medesimo ». J’ai renoncé à tout, sauf à moi-même. Aveu plein de panache, qui nous le rend plus aimable encore. Nous, ses cadets, qui sommes nombreux à avoir trouvé en lui un fringant éveilleur, un professeur d’énergie et un intercesseur (combien de lettrés n’ont-ils pas découvert Chestov ou Schopenhauer, Léontiev ou Cioran, par le truchement de Gabriel Matzneff ?), comment ne serions-nous pas bouleversés de le savoir blessé, tel un mousquetaire qui aurait pris un mauvais coup contre les gardes du Cardinal ? Comment ne pas lui témoigner notre gratitude, et notre fidélité ?
Toutefois, sympathie au sens grec de souffrance partagée ne signifie pas pitié. Notre loyauté - il nostro Onore si chiama Fedeltà - nous interdit de masquer notre perplexité, déjà sensible à la lecture des Demoiselles du Taranne. Matzneff entend relever un défi, un de plus : tout se permettre, et tout dire (ou presque). Ce n’est pas l’aimer moins que d’avouer ceci : la comptabilité maniaque des dîners en ville ou au restaurant, le catalogue – si peu érotique – de ses étreintes avec telle pimbêche et/ou telle tendre amie, la liste de ses rencontres avec des notables du Tout-Paris (que nous distinguerons des vrais amis, les Mousquetaires par exemple), lassent le lecteur le mieux disposé. Cristallin, le style sauve l’œuvre, dieux merci, car Matzneff demeure un maître, qui plane haut. Mais, par Jupiter, quelle énergie gaspillée à tant de futilités ! Pas un mot, ou presque, sur la Journée Montherlant, qui rassemble deux cents passionnés devant lesquels Matzneff sanglote en évoquant son ami. En revanche, des pages et des pages sur les « émiles » (les courriels des puristes) et les coups de fil d’une snobinarde, qui se révèle une traîtresse. Quelle complaisance, quel apitoiement sur soi, exprimés avec une naïveté de grand dadais. Quel badinage entre pulsion nihiliste et tentation théologique.
La question que se pose Matzneff, et à laquelle il répond par l’affirmative, est de savoir s’il vaut la peine de (presque) tout transcrire, de tout figer sur le papier, même les ébauches de pensée, parfois mesquines ou tout simplement dénuées d’intérêt (comme chez chacun d’entre nous). Faut-il tout écrire ? Peut-être, par une sorte de catharsis et si l’on est tenaillé comme Matzneff par la hantise de l’oubli – mais feindre une perte de mémoire n’est-il pas parfois préférable au ressassement ? En revanche faudra-t-il publier les dix ou douze volumes qui dorment dans un coffre-fort ? Mystère et confiture, comme dirait Gabriel le Styliste, célèbre anachorète. Des fragments de Journal, reprenant la quintessence des réflexions, ne sont-ils pas préférable à une litanie, monotone comme l’est souvent toute vie ?
Heureusement, il y a the Matzneff touch. Le style, impérial. Impossible de ne pas y revenir, car chez lui, le style sauve l’homme de la folie et l’artiste du néant. Un style qui justifie une existence. Polémiste de race, romancier du bonheur, Matzneff peut nous agacer dans quelques pages de récents Journaux, alors que les plus anciens ne cessent de nous enchanter. Quoi qu’il arrive, il continuera de nous charmer, de nous fortifier par son énergie à combattre l’imposture aux mille faces (ses propos si justes sur la russophobie à la mode, sur les menées américaines dans les Balkans), par son humour ravageur et par ce génie si singulier qu’il illustre dans la transmission d’une flamme, celle de l’éternelle jeunesse. Irremplaçable Matzneff !