mare caeruleum | ||
Ramenez-moi, disais-je, aux bords où Terracine, Descendue à demi sur son golfe argenté, Regarde, avec un air d'indolence divine, La grève déclinante et la vague marine Faire à sa rêverie un rivage enchanté, Et, ces jardins peuplés d'une ombre rougissante Où, chargeant de langueurs la mer qui lui sourit L'orange à ses rameaux pressée et mûrissante, Près d'éclore toujours et toujours florissante, Rend au ciel les senteurs dont le ciel la nourrit, Que je voudrais encore, à l'heure où le jour baisse Et cherche pas à pas le silence et le frais, L'âme pleine d'amour et de tendre paresse, Goûter secrètement l'odorante jeunesse Et la sombre verdeur de leur feuillage épais, Et dans l'herbe où partout nageait en abondance, Il flotte à chaque branche un songe printanier, Sentir, sur la lenteur d’une molle cadence, A ma bouche exprimant leur plus suave essence, Toutes seules venir des fleurs de citronnier. Maintenant c’est la fin d’une heureuse journée, Lorsque, au rythme accouplé de leurs souples rameurs, Laissant pendre sur l’eau leur voile retournée, Comme une aile qui traîne au soir abandonnée, Commencent de rentrer les barques des pécheurs. C'est l’heure complaisante aux rumeurs coutumières, Déjà l’air qui fraichit prend la couleur du lin, Et, de la rue obscure et tintant sur ses pierres, Entends-tu ces enfants dont les voix familières S’en vont frapper l’azur sonore et cristallin ? Puis, dans l’ombre bientôt phosphorescente et pâle, La luciole au vol innombrable et léger, Ivre de flamme errante et d'ardeur nuptiale, Danse sans se lasser sa danse triomphale Sous la nuit qui se meurt d'un parfum d'oranger, Jusqu’à ce qu’au matin, sur la mer blanchissante Dont l’écume invisible expire faiblement La lune vers Circé confuse et décroissante S’efface devant l’aube à peine bleuissante, Et semble avec le ciel se fondre en s'endormant. Si tu passes jamais par la roche sublime Où ce temple, élevant son front chauve et fendu, Couronne au pied des dieux la pointe de l'abîme, Arrête au moins un jour et monte vers la cime Qui tient à sa hauteur le monde suspendu. Là, tout en gravissant la pente élyséenne, Tu verras, à travers des branches d'olivier, Se jouer dans sa fleur l'onde céruléenne Qui, sur son étendue ineffable et sereine, Passe et vient au soleil transparaître et briller, Ici tu connaîtras la douceur de la terre, L'air qu'ici l'on respire a le goût du lotus, Et l'on y sent toujours couler dans la lumière, Comme au printemps doré de sa splendeur première, Le souffle ambroisien de l'antique Vénus. Alors, au plus profond de la vie éternelle, Tu pourras absorber, sans l'épuiser jamais, La coupe de saphir inextinguible et belle Où la force et l'esprit de la mer éternelle Te verseront sans fin l'universelle paix. | ||
françois-paul alibert (1873-1953). La Revue hebdomadaire (mai 1925). | ||
ainsi tombent les feuilles | ||
Nulle feuille, au même rameau, Ne subsiste, une fois fanée, Et, soit de saule, ou bien d’ormeau Chacune, un peu moins d’une année Ne connait qu’un seul temps nouveau. Mais, à la branche verdissante D'une printanière foison, Après l'autre une autre naissante Montre sa tendre feuillaison Au même point recommençante. Ainsi tout arbre aux justes lois Du déclin ne se subordonne Que pour renaître, et, chaque fois, D'une intime et neuve couronne. Ceindre le front des jeunes mois. Et nous, aussitôt terminée Notre florissante saison. Jamais de l'humaine journée Ne revient la germinaison Nous faire une autre matinée. Ni jamais le même berceau Nous faire goûter d’âge en âge Le retour d’un printemps plus beau, Et, comme un annuel feuillage, Remonter du même tombeau. Or, avant la chute prochaine, Toute feuille, à I’ arbre natal, Desséchée ou naissante à peine, Ne subit qu’un sort inégal Et qu’une durée incertaine. L'une, dans sa faible primeur. Au gel attardé s'abandonne ; L’autre, ayant fini sa verdeur, Jusqu’au bout, de l’extrême automne Eprouve l’exact longueur. Mais le vent non plus, ni l'orage, N'épargne, au plus fort de l'été, A celle qu'un superbe ombrage Préservait du ciel irrité, La rigueur du commun naufrage. Et, froissée au rude élément Où sa maturité succombe, Sous le coup d'un souffle inclément Elle meurt, se détache et tombe. Et s'abîme en un seul moment. | ||
françois-paul alibert (1873-1953). Odes (1922). | ||
l’heure virgilienne | ||
Le crépuscule traîne au bas de l'horizon Un règne finissant de lumière déclive, Et délaisse la grève où cette molle rive Nous offre plus d'un siège incliné de gazon. Les collines glissant du ciel tout d'une chute Dépouillent la ferveur accablante du jour, Et vers l'azur candide expriment leur contour Sur un mode alangui comme un souffle de flûte. Par les chaumes encore assoupis de chaleur, Vois les meules tourner longuement par la plaine, Et leur ombre, toujours plus étroite et lointaine, Poursuivre une fuyante et suprême lueur. Le soir avec amour à nos têtes s'abaisse, Et ta première étoile hésite à s' allumer : Voici l'heure indistincte et lente où va fumer La verte humidité de ta prairie épaisse. L'air passe et, d'un frisson faiblement agité, Parmi la chevelure ineffable du saule, Dévoile une fluide et frémissante épaule Que trahit le soupir d'un sommeil argenté. Un reste décroissant d'obscures transparences Lutte contre la brume à la cime des bois, Et la terre qui tremble évapore à la fois Un bruit mystérieux fait de mille silences. Une rougeur dorée afflue au firmament Où la nuit, par degrés confuse et blanchissante, Annonce que déjà la lune, même absente, Sur la campagne verse un tendre enchantement. Ne parle pas plus haut que l'air et le feuillage. Ecoute dans nos cœurs marcher un pas divin. Puis tais-toi, voici l'heure où je puis voir enfin Ton âme affleurer toute à ton calme visage. | ||
françois-paul alibert (1873-1953). Le Buisson ardent (1912). | ||
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