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27 avril 2010 2 27 /04 /avril /2010 10:00

Les impasses de M. Moscovici

Fort de son succès aux dernières élections régionales, le PS vient d’établir son plan de campagne pour la préparation des échéances présidentielles et législatives de 2012. Il y aura bien primaires et on sait même qu’elles seront organisées à l’été 2011. Avec qui ? Selon quelles modalités ? On y travaille, répond la rue de Solférino, mais le processus sera dévoilé en son temps. Pas question de bruler les étapes et de relancer les combats de chefs qui usent la base et font perdre les scrutins les mieux préparés. L’heure n’est ni aux candidats, ni aux concours de beauté, ni aux controverses, elle est aux idées. Pour cette partie du travail politique, c’est Pierre Moscovici, l’éternelle tête pensante de la direction socialiste, qui est aux manettes. Le groupe d’experts qu’il préside, et qui remettra ses travaux fin avril, s’est attelé à une tâche difficile : épousseter le corps de doctrine du parti pour se concilier les nouvelles générations, plutôt écolos, sans pour autant faire fuir la base mitterrandiste. La première synthèse de ces travaux – un texte de 22 pages modestement intitulé « vers un nouveau modèle économique, social et écologique » – brasse large sans rompre réellement avec les vieilles lubies du socialisme à la française.

On ne se laissera pas impressionner par le recueil d’idées phares qui figurent en tête du manifeste. Qui n’applaudirait pas à l’idée qu’il faut donner « la priorité au long terme plutôt qu’à la tyrannie du court terme » ? Et qui pourrait ne pas se reconnaître dans des slogans tels que « le bien-être plutôt que le tout avoir », « les biens publics et la solidarité plutôt que l’individualisme », ou encore « la société de la création plutôt que celle de la fausse performance » ?  La philosophie d’ensemble, en revanche, est assez claire et procède d’une analyse plutôt juste de l’état du pays : après une décennie de libéralisme, de compétition et d’affrontement de tous contre tous, les Français aspirent à une société plus apaisée, plus solidaire, où les valeurs collectives retrouvent leurs places. Le modèle proposé s’efforce de conjuguer le meilleur des expériences françaises, du blairisme et des exemples scandinaves. On regrettera que le PS ne lui donne pas une perspective stratégique plus nette : rien n’est précisé sur la façon dont ce modèle doit se mettre en place, sur ses étapes indispensables, sur les rapports de force à faire évoluer, sur les alliances à tisser entre classe moyenne et défavorisée… Voilà pourtant des sujets de réflexion essentiels pour la gauche, si elle veut éviter de retomber dans les improvisations de la période Jospin.

Autre bonne surprise du document : l’accent mis sur le travail, sur les filières de production, sur l’innovation et la création comme moteurs du dynamisme économique et du changement social. Ici, l’inspiration vient visiblement de la « deuxième gauche » : on répudie les modèles macro économiques keynésiens ou post marxistes qui n’ont plus prise sur le nouveau capitalisme, pour rentrer dans la « boite » de la production et répondre aux demandes des salariés. L’importance donnée à l’industrie, aux petites et moyennes entreprises de production, l’instauration d’une sécurité sociale professionnelle – conjuguant les concepts de formation tout au long de la vie et d’assurance chômage généralisée - , la transformation du capitalisme par l’économie sociale, la participation des travailleurs à la décision, l’intéressement, l’orientation des politiques culturelles, de recherche, de formation et de la commande publique vers la création ne sont pas des idées complètement nouvelles mais elles ont le mérite d’être pratiques et d’avoir été testées ailleurs qu’en France avec un certain succès. Après tout, pourquoi ne pas les essayer ?

Ce que ne dit pas – ou peu - le document, c’est que la réussite de ce modèle ne va pas de soi. Elle suppose d’assez profonds changements dans la mise en oeuvre des politiques publiques, la conduite du changement social et le positionnement de notre économie face à la mondialisation. La remise en mouvement de la société française ne se fera pas par le haut, même s’il appartient à l’Etat de donner l’impulsion ; elle réclame une très vaste décentralisation, sans doute une régionalisation de l’action publique, et ce n’est pas un hasard si le modèle proposé par le PS a essentiellement fait ses preuves dans des pays décentralisés ou organisés de façon fédérale ; elle requiert également une autre vision du monde de la production, dans lequel les concepts de syndicalisme de masse, d’organisation par branche, de cogestion, voire d’autogestion ne sont plus tabous ; elle impose enfin des changements assez radicaux dans les sphères de la recherche de l’innovation, de la formation et de la création, où les modèles bureaucratiques ou dirigistes hérités du passé doivent céder la place à un monde universitaire et académique riche, vivant et libre.

De la même façon, il est illusoire de penser que de tels changements pourront se réaliser sous le bombardement intensif de la mondialisation, de la compétition sans frein et de la dérégulation financière. Pas de politique industrielle sans un minimum de protectionnisme à nos frontières ou à celle de l’Europe, pour permettre aux reconversions de se faire sans casse sociale et aux filières nouvelles d’émerger ; pas de filières nouvelles sans un contrôle public fort des banques et des établissements financiers si l’on veut durablement orienter le crédit vers l’investissement et vers l’innovation ; pas de développement durable sans la capacité de réglementer quant il le faut, d’interdire les modes de production non désirables ou d’encadrer très strictement les secteurs à haute valeur sociale comme l’eau, l’énergie, l’agriculture ou les transports. Or, sur tous ces points, le document du PS est muet ou, au mieux, évasif…

On comprend mieux ce mutisme lorsqu’on parcourt le reste du texte, consacré aux mesures d’application. C’est là que les choses se gâtent et que le bas blesse ! Les experts du PS, sans doute exténués par l’effort intellectuel qu’ils viennent de produire, n’ont pas trouvé mieux que de recycler les bonnes vieilles recettes : dirigisme, jacobinisme, fiscalisme, européisme, mondialisme… - Qui sera en charge de remettre la société en mouvement et de réformer l’économie ? Mais l’Etat bien sûr, avec ses ministères stratèges, ses préfets développeurs et ses banquiers publics innovants ! Il est impotent, impécunieux et ne comprend à peu près rien aux réalités économiques ? Qu’importe !  - Qui va rétablir la croissance, favoriser l’innovation et la création ? Une fiscalité plus juste et mieux répartie ! Elle ne corrige à peu près rien ? Eh bien nous la corrigerons ! -  Comment redresser notre industrie ? par des actions concertées au plan européen ! Les traités l’interdisent ? Nous y pourvoirons ! – Comment maîtriser la spéculation et la concurrence sauvage ? Grâce au G20 et à l’OMC ! Hélas, tout le reste est du même acabit. Lorsqu’il s’agit de passer des paroles aux actes, le PS est vite repris par ses vieux démons.

Répondant à une récente enquête de la revue Le Débat [1] sur « le déclin de la gauche occidentale », M. Moscovici conclue par le plaidoyer qui suit : « la dernière « vague » socialiste et sociale-démocrate en Europe s’est produite à la fin des années 1990, dans un contexte de forte croissance, grâce à un renouveau de l’offre partisane et de la communication politique. Elle n’a pas réussi, parce qu’elle est restée exagérément conformiste et s’est vite détachée de ses fondamentaux. (…) La gauche de demain ne sera pas une resucée de la « troisième voie », elle sera une nouvelle voie ou ne sera pas. La gauche, c’est vrai, est au pied du mur. Mais elle a son destin entre les mains. La discussion menée par Le Débat ne m’incite pas à renoncer. Elle montre au contraire les voies d’une rénovation difficile, mais inévitable et possible. C’est la mission de ma génération ». Force est de constater qu’entre cette belle ambition et les vieilles ficelles  du projet socialiste, il y a plus qu’un écart. Celui qui mène aux désillusions… et au discrédit. 

 Hubert de Marans.

  


[1]. Pierre Moscovici, Résister au déclin, Le Débat, n° 159, mars-avril 2010

 

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15 avril 2010 4 15 /04 /avril /2010 10:00
L'entreprenant M. Courbit

On savait depuis quelques temps déjà que la suppression de la publicité sur les chaînes publiques n'était pas purement désintéressée. Le monde télévisuel privé et les amis du pouvoir groupés autour de Bouygues et TF1 s'étaient d'ailleurs bruyamment félicités de cette mesure qui drainait dans leur direction la manne publicitaire de France2 et de France3. Quant au Président de France Télévisions, M. Patrick de Carolis, il avait fait savoir qu'il n'était aucunement dupe de la manoeuvre et qu'il trouverait, le moment venu, le moyen, d'éclairer l'opinion sur ses vraies raisons. 

On savait moins que cette affaire en cachait une autre, celle de la vente de la régie publicitaire de France Télévisions. Malgré la suppression de la publicité après 20 heures, celle ci dégage encore des résultats très substantiels (plus de 20 M€ en 2009). Or, comme le révélait Le Monde jeudi dernier dans un éditorial cinglant, M. de Carolis a été sommé par le pouvoir de se débarrasser de cette "poule aux oeufs d'or", au prétexte qu'elle n'avait plus d'intérêt stratégique pour France Télévisions. "C'est avec Stéphane Courbit, associé à Publicis, que Patrick de Carolis est fermement invité à engager une négociation exclusive. Qu'il soit producteur de télévision et que cela risque de créer un conflit d'intérêt ("un problème déontologique", selon le ministre de la culture lui-même) est sans importance: M. Courbit n'est-il pas un ami du chef de l'Etat, soutenu par Alain Minc, très écouté à l'Elysée et en affaires avec M. Courbit ?"

M. de Carolis a fait éclater l'affaire au grand jour hier, à l'occasion d'un conseil d'administration de France Télévisions. En s'appuyant sur le changement d'attitude du Parlement  qui envisage de revenir sur la suppression de la publicité, et sans doute aussi sur l'affaiblissement de M. Sarkozy, il a fait voter par ses administrateurs la fin de la vente forcée de sa régie au tandem Courbit-Publicis. Stupeur des intéressés, qui étaient persuadés que leur coup était fait.

M. Courbit perd une manche. Il en avait gagné une autre la semaine dernière, en obtenant la fin du monopole des jeux d'argent en ligne, domaine dans lequel il opère également. En bon connaisseur du poker, il sait que l'on ne gagne pas à chaque fois et, sur ce coup là, ses pertes sont minimes. En revanche, elles sont énormes pour le pouvoir dont les réseaux et les jeux d'influence occultes sont une nouvelle fois mis à jour. Et qui ne sait plus renvoyer l'ascenseur aux amis. Sauve qui peut !

   Hubert de Marans.

 

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8 avril 2010 4 08 /04 /avril /2010 10:00
Encore l'abstention

Nos amis du Lyon Royal ont publié hier les résultats d'un sondage Obea-InfraForces pour 20 Minutes et France Info qui désespérera l'oligarchie politicienne et ravira le Parti des Politiques.  Nous renvoyons aux excellents commentaires du Lyon, en ne retenant ici que quatre données. En ce qui concerne l'appréciation des hommes politiques, 67% des Français les considèrent comme en dehors des réalités et près de 60% comme n'ayant aucune vision de l'avenir. Et pour ce qui est de l'abstention, moins de 10% des abstentionnistes déclarent ne pas s'intéresser à la politique et plus de 80% ne votent pas parce qu'ils considèrent peu ou prou que l'oligarchie ne les représentent plus. Intéressant sondage qui confirme, malgré le bourrage de crâne sur le désenchantement des Français pour la politique, que le vrai problème se situe du côté des candidats et non des électeurs. En croisant les différentes réponses, on peut esquisser le portrait robot du candidat idéal selon les sondés : sérieux, concret et visionnaire dans le même temps, préoccupé des intérêts du pays et de ses habitants, intègre, très travailleur, distant à l'égard des partis. Un mélange de Richelieu et de Colbert en quelque sorte ! La classe politique actuelle a un peu de souci à se faire si elle veut que le taux d'abstention se résorbe !

  Hubert de Marans.

 

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2 avril 2010 5 02 /04 /avril /2010 10:00
Quand Mme Aubry s'interroge

Est-ce la lucidité ou l'odeur de la victoire et la perspective des postes à prendre qui stimulent l'intelligence des politiques ? On préférerait évidemment la première option mais il existe après tout des grâces d'Etat et l'espoir du succès n'est pas toujours le plus mauvais conseiller. Mme Aubry a dressé ce soir, dans un entretien accordé au site Médiapart, un procès sans complaisance du quinquennat. Peu importe ce qui a motivé cette condamnation.  Elle est claire, sans bavure et le fait qu'elle émane de la principale responsable de l'opposition lui donne une force particulière.

Que nous dit Mme Aubry ?  "Je pense qu'il est bien difficile de changer une société en étant élu pour cinq ans", observe-t-elle. "Il faut donner le temps pour que la réforme soit comprise et que les gens se l'approprient. Pour moi, être à la tête d'un pays, c'est faire en sorte de le projeter dans  l'avenir. Le temps actuel est un temps qui ne permet pas de prendre en considération la complexité de la société, le temps de la démocratie et le temps de l'action", analyse-t-elle. Du coup, on est obligé de faire les choses rapidement et brutalement, car la visée électorale est plus importante que la visée politique".

Il n'y a rien à rajouter ni à retrancher à ces propos. On pourrait même dire qu'ils tombent sous le sens. Combien de Français percoivent aujourd'hui, au travers de la désastreuse expérience du sarkozysme, l'erreur monumentale que nous avons commise en réduisant le mandat présidentiel à 5 ans. On ne pointera jamais assez la responsabilité de Lionel Jospin et de quelques socialistes ivres de pouvoir dans cette décision calamiteuse. La "divine surprise" est que ce soit aujourd'hui la première secrétaire du PS qui mette ce sujet au coeur des débats.

Le diagnostic est bon, il faut maintenant agir. Les socialistes sont-ils prêts à revenir sur la décision prise il y a 10 ans, à susciter un nouveau référendum, à l'inscrire en bonne place dans leur plateforme présidentielle ? " La réflexion n'est pas officiellement ouverte au sein du PS", nous précise Mme Aubry, "et ce ne sont là que des réflexions personnelles". Dont acte et l'on imagine les réactions et les oppositions que cette prise de position va susciter au sein de la maison socialiste, et singulièrement chez les "républicains orthodoxes" comme MM. Montebourg, Peillon ou chez les partisans du régime présidentiel, comme MM. Strauss Kahn ou Fabius. Tant mieux: si la décision est difficile à prendre, c'est précisément qu'elle est importante et attendue. Sur ce sujet capital, Mme Aubry joue sa crédibilité.

   Paul Gilbert.

 

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30 mars 2010 2 30 /03 /mars /2010 10:00
La République des vieux

Quelques chiffres glanés dans les gazettes, qui permettent de mieux comprendre la gravité du  phénomène abstentionniste. Ce qui frappe au premier abord, c'est son caractère massif : près de 54% au premier tour des régionales, c'est à dire plus de 23 millions d'électeurs français qui ont fait la grève du scrutin. Cet brutalité des chiffres a une signification immédiatement politique: si l'on additionne la masse des abstentionnistes, les votes blancs ou nuls et les suffrages qui se sont portés sur des listes d'extrême droite ou d'extrême gauche, 63% des électeurs, c'est à dire près de deux Français sur trois, ne se reconnaissent plus dans le système politique qui prétend les représenter. Quant aux deux groupes politiques dominants, l'UMP d'une part, le PS d'autre part,  ils rassemblent aujourd'hui moins d'un électeur sur quatre. On mesure mieux ainsi la caricature qu'est en train de devenir la démocratie française.

Autre réalité, géographique celle là. La carte de l'abstention record rejoint grosso modo celle de la France industrielle traditionnelle, située au nord d'une ligne Le Havre-Marseille. En Lorraine, dans le Nord, en Champagne Ardennes, en Picardie, mais aussi en Provence, la conjonction de l'abstention, du refus d'expression et des votes aux extrêmes groupe jusqu'à 70% des électeurs. La situation de certains grands bassins d'emploi industriels donne le vertige : près de 80% de votes "hors système" à Roubaix, à Tourcoing, 76% à Saint Chamond, plus de 80% à Vaulx-en-Velin comme dans beaucoup de banlieues ouvrières... Dans une grande partie du territoire, la France officielle, le pays légal sont durablement discrédités.

Mais le phénomène est d'abord et surtout social. Un sondage TNS Sofres/logica (1) réalisé entre les deux tours fournit un portrait robot de l'abstentionniste: il est jeune (72% des électeurs de 18 à 34 ans se sont abstenus!), il appartient à une catégorie sociale défavorisée (69% d'abstentions chez les ouvriers, 64% chez les employés), il est plutôt urbain, et, fait marquant qui confirme l'ancrage de l'abstention dans le corps social français, il s'est déjà abstenu massivement lors des dernières élections de 2008 et de 2007. A l'inverse le portrait du "républicain méritant" renvoie l'image d'une France âgée, plutôt à l'aise, détentrice d'un statut et.... désormais minoritaire. Une République des vieux, des bourgeois et des nantis qui vit en parfaite osmose intellectuelle et politique avec les oligarchies qui nous dirigent. Comment disions nous en 68 ? Démocrates, vous êtes vieux, votre régime aussi ! 

 Paul Gilbert.

 


(1). Sondage effectué les 19 et 20 mars par TNS Sofres/Logica pour Le Monde, Le Point, France 2, France 3

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26 mars 2010 5 26 /03 /mars /2010 11:00
Aveuglements

Même si pouvoir sarkozyste a subi dimanche soir une défaite réjouissante et sans appel,  le grand vainqueur de ces élections régionales reste, qu'on le veuille ou non,  l'abstention. Malgré la mobilisation des états-majors politiques et le bourrage de crâne médiatique, elle s'établit au second tour à un niveau à peine inférieure au premier. Lorsqu'un électeur sur deux refuse de voter, lorsque la gauche régresse globalement en voix par rapport au 2ème tour de 2004 et qu'elle ne doit sa victoire qu'à un reflux encore plus grand des votants de droite, on est vite ramené à cette question centrale : qu'est-ce qui est au coeur de cette "grève du scrutin", qui depuis un peu plus de vingt ans, paralyse, lentement mais sûrement, la démocratie française, au point d'atteindre aujourd'hui de tels records ?

N'espérez surtout pas trouver des réponses à ces questions dans la grande presse nationale. Ses éditorialistes on très vite repris leurs schémas habituels. Dans un article intitulé "le rebond", Etienne Mougeotte du Figaro ne retenait  lundi matin que l'inquiétude de la bourgeoisie de droite, exaspérée par la taxe carbone, le niveau des charges sociales, l'immigration, et le dirigisme économique et qui exige que le gouvernement revienne à ses valeurs. Pour Libération, dont  les tropismes sont aussi facilement discernables, le vrai problème est moins l'abstention que le retour du Front National, l'hydre que le sarkozysme avait eu la bonne idée d'éradiquer et qu'un peuple ignorant et apeuré est en train de faire renaître.

Le Monde cherche à faire plus subtil, même si on tire finalement assez peu de choses de l'éditorial qu'Eric Fottorino consacre à "la France inquiète". Peut être parce que ses conclusions sont écrites à l'avance. Pour lui, l'abstention est un mal à mettre sur le compte de nos incurables spécificités nationales. Nous sommes en face "d'une France au bord de la crise de nerfs, incapable de se projeter dans un avenir commun, se détournant du collectif et souffrant de se  fragmenter sans trouver dans l'Etat ou la politique un secours adapté à ses maux. [...] Samedi encore, dans nos colonnes, Jacques Attali soulignait à la fois le potentiel industriel de notre pays, sa place de leader dans de nombreux secteurs et sa tendance à l'autoflagellation". Dans un instant de lucidité, Fottorino explore bien une autre piste, "cette crainte du déclassement, plus forte chez nous que partout ailleurs en Europe". Mais, effrayé par ce qu'on pourrait en tirer, notre éditorialiste revient très vite à sa première explication : tout cela est français, irrationnel et donc "très largement inexpliqué et en grande partie mystérieux par sa profondeur".

Conclusion jugée sans doute un peu courte, puisque Le Monde reviendra dans la semaine sur la question de l'abstention, à travers un entretien avec le sociologue Eric Maurin. Celui ci émet d'ailleurs des conclusions très proches de celles d'Eric Fottorini, même s'il cherche à les étayer un peu mieux. L'abstention est un climat "installé depuis longtemps dans le paysage politique français. Il est caractéristique d'une société parmi les plus fragmentées et les plus inquiètes du monde développé". Et notre sociologue de pousser plus avant encore sa pensée : " de fait, à chaque tournant de notre histoire économique, comme celui que nous vivons actuellement, certains métiers, certaines classes sociales voient leur positions s'effondrer. Dans les années 1950, avec l'avènement de la société salariale, cela a été le cas du monde des petits commerçants, des petits artisans - ce qui a donné naissance au poujadisme. (...) Avec la globalisation technologique et commerciale, nous assistons désormais à un nouveau tournant : toute une partie des classes moyennes et du secteur privé - les représentants de commerce, les techniciens, l'encadrement intermédiaire, les contremaîtres, mais aussi les agriculteurs, etc. - se retrouvent en grande difficulté, tant sur le plan du pouvoir d'achat que sur le plan résidentiel".

Ainsi donc tout est clair ! L'abstention reproduit un clivage que nous connaissons bien, celui du monde ancien et du monde nouveau, de la France qui s'adapte et de celle qui s'y refuse, des classes high tech et de celles dont l'avenir est condamné par la mondialisation. Combien de fois l'avons nous entendu cette rengaine :  en 1992 contre la France du non à Maastricht, en 2005 lors de ce référendum si "franchouillard" contre le Traité constitutionnel européen ! La France serait donc une sorte de "mouton noir" du monde occidental,  une mauvaise France, une  France qui pense mal, qui vote mal et qui se conduit mal. Et où se trouverait la cause de cette singularité française ?  Dans ces mauvaises classes, ignorantes, dépassées, qui s'accrochent à leur passé et qui empêchent le pays d'évoluer vers les rivages du capitalisme mondialisé. Qu'on les fusille, comme aurait si bien dit M. Thiers !

La vision du Monde n'est en rien singulière. C'est, avec des mots plus choisis, la même que celle qui sévit à Libération, au Figaro, aux Echos et ailleurs. Celle qui veut que la France soit d'abord malade de son peuple ! Voilà la conviction, la pensée qui est profondément ancrée aujourd'hui dans les cerveaux de l'oligarchie sans âme et sans racine qui détient chez nous le pouvoir. Pour elle, l'abstention n'a finalement qu'une importance relative, elle n'est que le reflet déformé des changements sociaux qui accompagnent la nécessaire mise au pas de la société française. Elle ne voit pas, elle ne perçoit pas, du haut de sa suffisance, que le silence de l'opinion peut être le prélude à de terribles tempêtes. Tant pis pour elle ! 

 Paul Gilbert.

 

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19 mars 2010 5 19 /03 /mars /2010 11:00
Clarifications

Il faut vraiment ne rien comprendre à ce qui se passe dans la tête des Français pour s'étonner  du niveau d'abstention atteint au premier tour des élections régionales. Nous dénoncions ici même il y a quelques semaines le fossé grandissant qui sépare le peuple français de ses classes dirigeantes. En voilà une nouvelle fois la confirmation. Quant aux abstentionnistes, il ne faut pas être grand clerc pour savoir où on les trouve : dans les quartiers populaires, dans les campagnes, dans les régions industrielles où le refus de vote atteint 70, 75%, dépasse même parfois 80%. Pour les habitants de ces quartiers, de ces régions, l'expression démocratique ne répond plus à aucun espoir, ne correspond à aucun besoin. Constat terrible du désenchantement dans lequel vivent bon nombre de nos concitoyens. Et il y a peu de chances que les choses s'améliorent au second tour !

Mais cet ultime dimanche d'hiver ne nous a pas livré que ces douloureuses confirmations.  Il nous a également apporté quelques joies. Le plaisir de voir les têtes de MM. Besancenot et Bayrou rouler dans la sciure électorale n'est pas mince. Nous avons savouré avec délectation le score dérisoire de ces deux grandes vedettes de télévision, nourries aux hormones et montées en graine par le buzz médiatique, et qui voient, brusquement, le sol se dérober sous leurs pieds et les caméras se tourner vers d'autres soleils éphémères.

La mine de mauvais perdant de Bayrou, exposée sur toutes les chaînes, était un rare régal. Du haut de ses 4% d'électeurs, le Béarnais feignait encore de crâner. "De tout cela nous ferons l'analyse et nous tirerons les leçons, bien sûr. Et ce que nous devrons changer, nous le changerons", répondait-il invariablement aux journalistes venus lui faire l'inventaire de ses malheurs. Mais on sentait bien que le ton n'y était plus, que le ressort était cassé. Sur les plateaux de télévision,  le MODEM prenait d'ailleurs l'eau de toutes parts. L'inusable Corinne Lepage annonçait le départ de son quarteron de militants, les ex Verts ralliés un peu rapidement au centrisme new age lorgnaient avec envie sur les scores de leurs camarades d'Europe Ecologie. Il y a là une belle curée en perspective et ceux qui dénoncent la mystification barouyste depuis son origine ne la rateront pour rien au monde. Exit enfin la pseudo troisième force sauveuse de Républiques en péril, exit les démochrétiens parés des plumes de la respectabilité et de la modernité, exit l'européisme sournois et l'atlantisme mal dissimulé, exit le mendésisme à peine retouché qui cherchait à se faire passer pour du gaullisme ! Soyons sûr qu'à quelques exceptions près - dont Bayrou lui-même, prisonnier de son personnage - tout ce petit monde aura passé le Rubicon d'ici aux prochaines cantonales, pour retrouver l'UMP, ses investitures, ses postes et ses prébendes.

Autre clarification utile, celle qui concerne le fashion-trotskysme. Besancenot, généralement à la fête dans les soirées électorales, était dimanche dernier le grand absent des plateaux de télévision. Le NPA, qui avait visiblement du mal à digérer son retour au statut de groupuscule, ne daigna même pas nous déléguer Krivine. A l'annonce des résultats de l'ex LCR, les larges sourires qui s'esquissaient du côté du Front de gauche, du PS et d'Europe Ecologie montraient que l'on peut être de gauche sans être obligatoirement bons camarades. Là encore, il y a fort à parier que les lendemains d'élections vont se traduire par des règlements de comptes sanglants et qu'il ne restera plus grand chose du mirobolant parti des travailleurs modernes et branchés et de ses congrès réglés par Jean-Paul Gaultier et Dries van Notten. Dur retour à la réalité pour toute une génération d'extrême gauche, lassée des lectures collectives du Barbichu sanglant et des confrontations stériles avec les automates de lutte Ouvrière, et qui escomptait bien sortir par le haut de la marginalité. Les meilleurs iront grossir les rangs du Front de Gauche et redonner des couleurs à une gauche protestataire qui a toute sa place dans le paysage politique français. Quant à Besancenot, si La Poste n'est pas capable de lui proposer un poste de directeur de la Communication, c'est à désespérer du service public à la française ! 

  Hubert de Marans.

 

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2 février 2010 2 02 /02 /février /2010 11:00
Bonapartismes

C'est le sourire aux lèvres que beaucoup de Français ont accueilli, jeudi dernier, la relaxe de M. de Villepin dans le procès Clearstream. Le personnage, à défaut d'être entièrement sympathique, a du panache et ce pays a encore un certain goût pour le panache, même si, dans le cas d'espèce, l'empanaché n'a ni la sobriété, ni la candeur de Cyrano ou de d'Artagnan. Son "je suis ici par la volonté et l'acharnement d'un homme, Nicolas Sarkozy" a résonné bien au-delà du prétoire et nombre de nos concitoyens, à l'annonce du jugement du tribunal correctionnel de Paris, ont eu le sentiment qu'une certaine justice était passée. Le spectacle du chef de l'Etat, mauvais joueur, emberlificoté dans les questions des journalistes, au fond de lui même vert de rage et noir de colère, ont fait de ce 28 janvier 2010 une belle et bonne journée.

Il est toutefois dommage que M. de Villepin n'en soit pas resté là, en tous cas dans l'immédiat. En se posant tout de suite comme "une alternative",  en proclamant un peu pesamment "vouloir participer au redressement du pays", il a lui-même pris le risque de faire sourire. Sa volte face immédiate, lorsqu'il a appris l'appel du parquet, et les querelles toutes personnelles dans lesquelles il est subitement retombé, ont enlevé beaucoup de crédibilité à ses nobles et gaulliennes déclarations du matin. C'est dommage.

Mais fallait-il attendre autre chose de M. de Villepin ? Les Français n'ont pas toujours la mémoire courte. Ceux là même qui ont salué d'un sourire ou d'un clin d'oeil son jugement de relaxe savent parfaitement à quoi s'en tenir sur le personnage. Sur le ministre des affaires étrangères inspiré au moment de la crise irakienne, comme sur le Premier ministre velléitaire, brouillon et insupportable qui prétendait vouloir "prendre la France comme une femme" et finit par faire descendre toute la jeunesse dans la rue contre son Contrat Premier Emploi. Cette gestion à la hussarde, à coups de menton et sans vrai résultat n'a pas laissé que de bons souvenirs.

M. de Villepin est bonapartiste. Il en fait doublement profession, comme écrivain et comme homme politique. M. Sarkozy lui aussi était bonapartiste, il a fondé toute sa campagne de 2007 sur les postures, les coups de menton et les recettes expéditives, sur les faux discours de grandeur d'Henri Guaino et sur un culte dévoyé de l'action. On voit aujourd'hui les fruits de ces illusions et de cette mauvaise politique. La France ne peut plus se payer le luxe d'une nouvelle expérience césariste, pas plus avec M. Villepin qu'avec M. Sarkozy.

Comme nous l'écrivions dans cette même revue, il y a presque un siècle, en mettant déjà l'opinion nationale en garde contre l'aventurisme politique, " la prétention bonapartiste ne consiste pas en une volonté de faire prévaloir la seule solution exacte du problème français, et à rechercher d'abord le voeu, les exigences des réalités et des intérêts français. Jamais un Bonaparte s'est-il recommandé de l'accord indestructible de sa pensée avec l'intérêt national? Cette dynastie ne propose pas au peuple français une solution de raison, mais d'imagination. Elle a su, en des périodes de crise sentimentale ou d'affaissement nerveux, exploitant le malheur des temps, s'offrir à calmer le trouble des esprit. Toujours, elle fut tributaire des circonstances et vouée à l'opportunisme. (...) La politique française fut dès lors d'imagination, et non plus de raison. Insensiblement son grand caractère s'abaissa à cet indigne emploi : abuser le plus noble des peuples."  (1) Nous n'avons rien à rajouter à ces lignes toujours pleines d'actualité.

 Paul Gilbert.

 


(1). La prétention bonapartiste, Revue Critique des Idées et des Livres. - 10 décembre 1910.

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28 janvier 2010 4 28 /01 /janvier /2010 19:42
Proglios et Antiglios
 

Le pouvoir pensait s'en tirer à bon compte avec l'affaire Proglio. A la fin de l'année dernière, les stratèges de l'Elysée pouvaient espérer, qu'en dehors de quelques escarmouches, tout finisse par rentrer dans l'ombre. Mais c'était compter sans les maladresses et l'ego démesuré du nouveau président d'EDF et sans la malice de ses adversaires. La bombe a fini par exploser et ses dommages collatéraux sont considérables. La presse et les médias tiennent leur scandale d'Etat et, malgré les protestations d'amitié de M. Sarkozy, ils ne lâcheront plus d'une semelle l'ex dirigeant de Veolia. Nous, qui avons été parmi les premiers à flairer les relents nauséabonds de ce dossier, nous serons les derniers à nous en plaindre.

Et ce d'autant que l'agitation médiatique prend un tour qui nous convient assez bien. Contrairement au dossier de l'EPAD, où la presse était restée à la surface des choses, l'affaire Proglio ne se résume plus désormais à des questions de rémunérations et de morale. Elle met progressivement à jour la réalité des milieux économiques qui gravitent autour du pouvoir, les hommes, les méthodes, les réseaux mais aussi les intérêts qui sont derrière. De quoi le sarkozysme est-il le prête-nom ? pour parodier le titre d'un récent et excellent essai d'Alain Badiou. Les développements de l'affaire vont assurément nous permettre d'y voir plus clair. Il est intéressant à cet égard d'observer comment évoluent les positions des différents protagonistes du dossier. Car Proglios et Antiglios s'affrontent désormais à visage découvert. Ou presque!

Commençons par le pouvoir. Le moins que l'on puisse dire, c'est que la belle unanimité qui s'était constituée autour de la nomination de M. Proglio à la tête d'EDF en novembre dernier n'existe plus. Il y a désormais deux camps nettement séparés. Les Proglios fanatisés, constitués autour du clan Sarkozy, n'ont désavoué le président d'EDF qu'à la dernière extrémité et du bout des lèvres. Pour eux, selon l'expression de leur porte-voix Frédéric Lefebvre, M. Proglio ayant renoncé à sa double rémunération, "l'affaire est close". Pas question de lui imposer de calendrier de départ de Veolia, confirme le secrétaire général de l'UMP, Xavier Bertrand, "ce départ est une décision à caractère stratégique et non politique" qui relève des seuls dirigeants de l'entreprise privée. Pour ce groupe, les choses sont claires : il faut tenir, faire le dos rond, attendre que l'orage médiatique passe et reprendre au plus vite le fil de la stratégie, à savoir le rapprochement EDF-Veolia.

A leur côté, mais désormais à bonne distance, se tient le cercle des Proglios modérés, voire franchement tièdes. Il s'est considérablement élargi. Madame Lagarde y est en bonne place, avec son collègue du budget, Eric Woerth. On sait que ces deux là ont très vite pris conscience, via Bercy, du danger de la situation; ils ont été les premiers à pointer les risques de conflit d'intérêt et à convaincre le Premier ministre de garder ses distances avec le montage élyséen. Ce sont eux qui ont poussé M. Fillon à reprendre le contrôle du dossier nucléaire, après le conflit ouvert entre EDF et AREVA du début de l'hiver, et à mettre discrètement sous surveillance les agissements de M. Proglio et de son groupe. Ils n'ont, en revanche, aucun projet industriel de rechange, et leur seule doctrine est celle de la régulation du marché de l'électricité, qui met le service public de l'énergie sous coupe réglée de Bruxelles et des multinationales du secteur de l'énergie. Bien mauvaise réponse à un mauvais projet!

De l'autre côté de l'échiquier politique, se masse logiquement la troupe des Antiglios. Mais là encore, et on peut le regretter, les positions sont plus que diverses. M. Bayrou a pris très vite position contre la nomination du président de Veolia à la tête d'EDF, en distinguant parfaitement les aspects superficiels de cette affaire - les questions de rémunération - et les sujets de fond, liés à l'avenir du service public et de la filière nucléaire. On doit mettre à l'actif du président du Modem de mener une guerre sans merci et très structurée contre l'affairisme sarkozyen, qu'il s'agisse des agissements de M. Tapie, des idées de M. Minc, de l'affaire de l'EPAD et aujourd'hui du dossier Proglio. M. Bayrou a raison de penser que tout cela se tient, qu'il y a là une même stratégie de colonisation du pouvoir et de l'appareil économique par la coterie du Fouquet's. Dommage que cette voix ne porte pas plus fort et que l'ensemble de la gauche ne l'accompagne pas davantage.

C'est le contraire que l'on constate : le Parti Socialiste a été très longtemps le grand absent de ce dossier. A peine une petite phrase de condamnation de Mme Aubry lors de la prise de fonction de M. Proglio, et encore du bout des lèvres. Devant la vigueur du buzz médiatique, le PS se réveille mais tout juste. Sa condamnation est essentiellement morale, aucune analyse de fond ni sur les risques de privatisation rampante d'EDF, ni sur l'avenir de la filière énergie. Il est vrai que la gauche de gouvernement n'est pas à l'aise avec la question nucléaire et que son alliance avec les verts n'est pas de nature à clarifier ses positions. Il est également vrai que M. Proglio n'est pas un perdreau de l'année, que son irruption dans le cercle dirigeant de Veolia ne date ni du règne de M. Sarkozy, ni de M. Chirac. L'homme a vendu ses services à beaucoup de monde, à droite comme à gauche; il fait partie de ces figures de la République, homme d'influence et de réseaux, que l'on ne bouscule pas comme cela. Gageons, qu'à quelques voix libres près,  le PS ne se démènera pas beaucoup sur ce dossier.

Restent les syndicats. Mais peut-on vraiment les assimiler au camp des Antiglios ? Pour la CGT, rien n'est moins sûr. La centrale de Montreuil, majoritaire à EDF, a visiblement pris son parti de la nomination de M. Proglio. Elle préfère sans aucun doute ce patron, roublard, pragmatique, prêt à jouer la carte d'une certaine cogestion, à ses prédécesseurs énarques, entichés des directives bruxelloises. M. Proglio a d'ailleurs pris dès son arrivée la posture du défenseur du service public contre la dérégulation voulue par l'Europe. Il peut aussi se prévaloir de ses bonnes relations avec les syndicats de Veolia qui n'hésitent pas à dénoncer "le lynchage médiatique" de leur ancien patron. On peut également penser que la CGT a reçu des assurances de l'Elysée, avec qui elle entretient des relations suivies depuis l'arrivée de M. Sarkozy. Quant aux autres centrales, si le ton du discours est davantage à la dénonciation, la volonté d'agir reste faible ou nulle. En tout état de cause, c'est maintenant la réforme des retraites qui va les mobiliser à plein temps. 

Paradoxalement, les oppositions les plus résolues pourraient venir des actionnaires de Veolia. Dans le monde feutré des sociétés fermières, on a peu de goût pour les agitations et les grands déballages médiatiques. On s'est d'abord désolé des déboires de M. Proglio; désormais ils indisposent. Quant à sa stratégie de rapprochement avec EDF, elle est jugée brouillonne, peu convaincante et financièrement peu crédible. Vue de l'esprit, folie des grandeurs, commence t'on à dire du côté des administrateurs. Lorsque le chef de l'Etat déclare que M. Proglio est "en transition" entre Veolia et EDF, on a envie de prendre ces propos au pied de la lettre. On suggère  une période de transition aussi courte que possible. On pointe même un conseil d'administration  fin mai où le sort de l'ancien dirigeant pourrait être définitivement scellé.

Le président d'EDF ne l'entend naturellement pas de cette oreille. Il a continué toute cette semaine à communiquer sur son projet. Il fait valoir qu'il a gardé "une présence chez Veolia pour des raisons qui tiennent à une grande ambition de synergies d'objectifs industriels, et pas seulement affectives" et qu'EDF et l'industrie de l'environnement disposent ensemble "d'un énorme potentiel de développement, de création de valeur, notamment à l'international". Il poursuit parallèlement la refonte de l'état major du groupe d'électricité, où l'arrivée de plusieurs ex poids lourds de Veolia est maintenant confirmée, parmi lesquels Thomas Picquemal, ex grand argentier du groupe privé, qui occuperait les mêmes fonctions chez EDF.

Ces renforts seront-t-ils suffisants pour sauver M. Proglio et son projet ? Tout dépend au final du soutien du chef de l'Etat. On dit ce dernier très affecté par la campagne médiatique qui vient de se produire et qui l'a placé une nouvelle fois en porte à faux avec l'opinion sur des questions de pouvoir et d'argent. Si l'Etat devait imposer au président d'EDF de se retirer plus vite que prévu de Veolia, il n'est pas exclu que celui ci en tire les conséquences en démissionnant. Ce serait la fin d'un mauvais projet pour la France et la confirmation que le sarkozysme est bien entré dans sa phase de déclin.  

Hubert de Marans.


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8 janvier 2010 5 08 /01 /janvier /2010 11:00
Fallait-il faire l'âne pour avoir Besson ?

Ce billet s'adresse en premier lieu aux responsables des journaux ou des sites de la mouvance souverainiste ou traditionaliste qui ont cru bon de faire écho au débat sur "l'identité nationale" et qui s'en mordent aujourd'hui les doigts.

La Revue critique.

 

Emmanuel Todd faisait, il y a quelques jours sur FR3, le procès de tous les faux débats, fausses réformes, fausses ruptures dont le sarkozysme nous a abreuvés depuis 2007. La liste en est longue. Et dans chacun des cas le débat politique a été instrumentalisé, pris en otage, détourné par le même petit groupe de sous-politiciens, d'experts stipendiés et de communicants qui assènent leurs idées courtes et leurs vérités simples sur la société française, comme si nous étions revenus à l'époque de Joseph Prudhomme. La république chiraquienne nous avait offert comme maîtres à penser Baverez, Minc et Fitoussi, ce qui était assez pitoyable.  Nous avons maintenant Besson, Hortefeux, Estrosi, Brice Teinturier et Patrick Buisson, ce qui est franchement pire. "Le retour des idiots", résumait Todd d'une formule. Nous préférons, quant à nous, celle du "gouvernement des imbéciles", plus conforme à  notre fidélité à Bernanos et à Léon Daudet. Mais il s'agit finalement de la même chose.

Parmi les controverses lancées l'an dernier par le gouvernement, celle sur l'identité nationale a battu tous les records de stupidité. Elle semble avoir fait long feu. Si l'on en croit les gazettes, y compris celles qui mangent dans la main du pouvoir, le vaisseau Besson commence à couler par le fond. Selon le dernier sondage réalisé par CSA avant Noël, deux Français sur trois souhaitent qu'on tire un trait sur ce débat calamiteux, qui nous range au même niveau que la Suisse. A l'exception du chef de l'Etat et de son ministre de "l'intégration nationale" qui persistent, signent, et nous promettent une poursuite des festivités jusqu'à mi 2010, les rats commencent à quitter le navire, ce qui est généralement mauvais signe. Alain Juppé, Jean-Pierre Raffarin, les villepinistes ont déjà pris leurs distances. Le groupe parlementaire UMP et les députés du Nouveau centre ont discrètement demandé à François Fillon d'abréger leurs souffrances. Les élus locaux désertent à pleines brassées les réunions organisées par les préfets, quant ils n'organisent pas eux-mêmes leur boycott.

Ce qui inquiète en réalité ce petit monde, c'est que l'opinion réagit mal sur le terrain. Entre ceux des Français qui ont parfaitement flairé les raisons  électoralistes de cette initiative, ceux qui considèrent qu'il s'agit d'une énième manoeuvre de diversion pour éluder le débat sur la crise, et ceux qui refusent de résumer l'appartenance à la nation à des questions de race ou de religion, il ne reste plus grand monde pour jouer le jeu. Le dernier carré - essentiellement des personnes âgées, nous dit-on - a toutes les chances de préférer "l'original à la copie", selon la formule bien connue de M. Le Pen. Autant dire que les farces et attrapes de M. Besson ne font plus recettes chez nos dirigeant umpistes, surtout à quelques semaines d'échéances électorales de première importance. De là à ce qu'on trouve au Ministre de nouvelles occupations, il n'y a qu'un pas. Un peu de courage, que diable, il faut le franchir!

Cherchons, malgré tout, à dégager quelques enseignements de ce débat, même s'il se termine en pantalonnade. On a beaucoup commenté les risques qu'il comportait, du fait de questions mal posées. Inutile d'y revenir. En revanche on n'a pas assez insisté sur le fait que  l'intitulé  lui-même du débat posait problème.  Identité nationale ? Comme si la France, si riche, devait se résumer à une quelconque identité, comme si les Français avaient vocation à se ressembler, comme de tristes objets issus d'une même série, comme des numéros enfermés dans la même boite. Ce qui caractérise en réalité la France, lorsqu'on consulte les bons manuels, c'est son incroyable diversité, géographique, sociale, humaine et culturelle. C'est sa capacité à rassembler des talents divers, des hommes du nord et du sud, des montagnards, des marins et des terriens, à rameuter chez nous des gens venus d'ailleurs, pour certains de très loin, désireux d'apporter  leur part de rêve au rêve national. Diversité française dans l'unité française: voilà la difficile alchimie qu'à su construire ce pays depuis deux millénaires, depuis que nous avons reçu en héritage une partie du patrimoine, lui aussi éminemment cosmopolite, de l'immense empire des grecs et des latins. Diversité et unité:voilà qui est nôtre, notre part de civilisation, notre façon de contribuer au génie humain.

Diversité, unité, c'est à dire projet collectif. Car il n'y a que le mouvement qui puisse faire tenir ensemble toutes les composantes de la diversité française. Comme le soulignait si finement et si justement le rabbin Berheim dans la belle contribution qu'il a donné fin novembre au Monde (cf. RCIL du 23 décembre 2009), la France n'est pas, ne peut pas être simplement un patrimoine que nous recevons en héritage, il faut que nous en fassions une idée vivante, utile au monde d'aujourd'hui. "La France par le rêve" : telle est la formule que Gilles Berheim propose et que nous avons envie de faire nôtre. Pendant les périodes difficiles de notre histoire, ce rêve français fut celui du combat commun, des victoires, des misères et des défaites que nous partagions ensemble. On le retrouve tout entier dans le superbe slogan dont de Gaulle ponctua en 1942 son célèbre discours de l'Albert Hall: "Un seul combat pour une seule patrie!" (1) Et puis le rêve français, ce fut la Libération, la reconstruction, cette explosion des énergies nationales qui marqua, au moins dans ses débuts, la république gaullienne. Ce fut aussi, durant trente ans, la construction européenne, jusqu'à ses dérives maastrichiennes, puis lisbonnardes.  

La vraie question, la seule qui devrait faire aujourd'hui débat, c'est l'incapacité de notre classe politique à proposer quelque projet que ce soit. C'est vrai du sarkozysme qui illustre dans toute sa vacuité et jusqu'à la caricature l'état de décomposition intellectuelle qui caractérise la droite française depuis la fin du gaullisme. C'est vrai aujourd'hui de la gauche de gouvernement, elle aussi sans projet autre que gestionnaire et ralliée sans conditions à la nouvelle vulgate du développement durable. Tant que ce seront les mêmes, issus des mêmes écoles, de la même oligarchie, qui tiendront la plume pour rédiger les mêmes discours et les mêmes programmes, rien ne changera vraiment. Inutile de chercher, ce constat politiquement incorrect ne figure pas dans les attendus du débat proposé par M. Besson.

Le salut viendra sans doute d'ailleurs. En agitant le fantasme de l'islamisme, en grossissant à souhait la question du foulard et aujourd'hui de la burqa, le gouvernement ne cherche pas  seulement à jouer sur les peurs rentrées de la société française. Il agit aussi en honnête serviteur de cette vieille morale républicaine, uniformisatrice, pour qui l'appartenance religieuse est depuis toujours un obstacle de principe à l'identité nationale. C'est cette vision sectaire, archaïque, appauvrissante de la laïcité, qui conduit à mettre au ban de l'école et parfois à rejeter hors du débat politique ceux de nos concitoyens qui se réclament d'une appartenance spirituelle. Bon nombre de responsables chrétiens, juifs ou musulmans refusent aujourd'hui cette logique. A l'occasion du débat Besson, ils ont une nouvelle fois exprimé leur rejet de toute  "confrontation des religions" et leur volonté au contraire de promouvoir ensemble les valeurs spirituelles dont ils sont porteurs. Gageons qu'il y a là une des sources du projet français que nous appelons de nos voeux.

  Paul Gilbert.

 


(1). Général de Gaulle, Discours du 11 Novembre 1942, Albert Hall de Londres.

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N°1 - 2009/01
 
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