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15 juin 2009 1 15 /06 /juin /2009 10:30
Idées-Histoire         

par
Eugène Charles
et Vincent Maire
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Le Colonel Lawrence. - Actualité de Proudhon. 


I

La publication d'une nouvelle traduction des Sept Piliers de la Sagesse, dans la version longue, dite « d'Oxford » fait partie des évènements littéraires de cette année et il faut féliciter les Editions Phébus de l'avoir entreprise [1]. Non que la précédente traduction française fut médiocre, bien au contraire. Rédigée dans les années 1930 par le grand critique Charles Mauron, elle restituait parfaitement bien ce qu'avait été la révolte arabe de 1917, cette moderne épopée du désert, pleine de bruits et de fureurs. Mais on sait que l'œuvre de Lawrence connut de multiples avatars. Le travail de Mauron s'appuyait sur une édition de 1926, profondément revue, simplifiée et compactée par Lawrence. La traduction que nous offre aujourd'hui Eric Chedaille part de l'édition originale de 1922, un texte moins travaillé, moins apprêté, mais qui n'a en rien perdu de sa magie. On y trouve au contraire mille détails, mille explications, mille réflexions sur les évènements en cours que Lawrence, dans un souci presque maladif de concision et de pureté, avait soigneusement élagués. Au final, l'œuvre y gagne en plénitude, en clarté et en humanité. Le style en est plus libre, les récits d'action plus riches, les hommes et les paysages y apparaissent avec plus d'intensité. Des pages, pleines de force, témoignent une nouvelle fois du curieux mélange de guerrier et de poète qu'était Lawrence. D'autres sont empreintes de ce doute et de cette sombre mélancolie qui devaient, une fois la gloire passée, le submerger peu à peu.

Car l'homme qui écrit ces pages au début des années 1920 n'est déjà plus le héros de l'Arabie. Ecœuré par les compromissions des traités de Versailles, où il voit s'évanouir le rêve d'une grande nation arabe, il met fin en 1922 à sa carrière de diplomate et de conseiller de Churchill. L'ex colonel Lawrence prend alors le parti de réintégrer l'armée comme simple soldat - ce qui lui vaudra l'incompréhension de l'ensemble de l'institution militaire - et de se consacrer à ses mémoires. Pendant plus de dix ans, à travers une morne vie de garnison,  le conquérant d'Akaba va chercher à s'effacer du monde des vivants[2]., à retrouver une certaine paix intérieure et à faire de sa légende une œuvre littéraire. La rédaction des Sept Piliers est, pour lui, plus qu'une gageure, c'est un combat permanent contre une partie de lui-même, contre cette nature faible, dilettante et jouisseuse dans laquelle il voit l'origine de ses échecs. Le livre, une première fois écrit dans la fièvre en 1919, perdu, réécrit en un mois en mai 1920, sera maturé, complété, enrichi, jusqu'à lui apparaître comme un monstre, parfaitement « indigeste ». C'est alors qu'un  nouveau démon le saisit, celui de la clarté et de la concision. Il faut, couper, trancher, mettre à angle vif, réduire le texte à l'essentiel : l'avènement d'un peuple, l'histoire d'un destin. C'est à contrecœur qu'il acceptera la publication de cette quatrième version en 1926 et c'est à contrecœur qu'il recevra les félicitations et les signes d'admiration de ses contemporains. Seuls peut-être les encouragements de ses amis les plus proches, les écrivains G.B. Shaw, Thomas Hardy et E. M. Forster, ont pu parfois lui faire admettre qu'il pouvait avoir un destin d'écrivain. Une fois cette épisode littéraire terminé, plus rien n'intéressa vraiment Lawrence, qui mourut, comme on le sait, des suites d'un accident de moto, en 1935.

Tout à son combat contre lui-même, Lawrence eut-il conscience de la valeur de l'œuvre qu'il produisait ? Pouvait-il imaginer que cette oeuvre allait devenir un de ces livres mondes où chacun pourrait trouver, selon son âge, son âme et son état, des pages qui aident à vivre. Les Sept Piliers de la sagesse, c'est d'abord le journal d'un homme de guerre. Il plait aux militaires, aux stratèges, aux hommes de guérilla. Lors d'un entretien avec le général Salan en 1946, le général Giap ne déclarait-il pas «  Le livre de T. E. Lawrence est mon évangile du combat. Il ne me quitte jamais. » ? Il séduit évidemment les historiens et les politiques, et l'on sait que Churchill, pour ne parler que de lui, en fit un de ses livres de chevet. Quant aux poètes, ils ne peuvent être insensibles aux passages où, après le récit dérisoire d'un épisode de la guerre des hommes, le monde des déserts, minéral, inflexible, impose à nouveau sa loi, celle de la beauté. Ainsi de cette arrivée au crépuscule dans l'ouadi Roum :


C'est avec de telles pensées que nous défilâmes dans l'avenue de Roum encore rutilante des lueurs du couchant ; les falaises étaient aussi rouges que les nuages à l'ouest, stratifiées comme eux et comme eux horizontales contre le ciel. De nouveau nous sentîmes à quel point la sereine beauté de Roum apaisait notre excitation. Sa grandeur écrasante nous réduisant à la taille de nains, nous dépouilla de ce manteau de rires qui nous avait enveloppés quand nous marchions par les plaines, hilares.

La nuit tomba, et la vallée devint un paysage de l'esprit. Les falaises invisibles, mais présentes, se chargeaient de présages. L'imagination tentait de reconstruire le plan de leurs remparts, en suivant le sombre contour découpé sur un dais d'étoiles. L'ombre, dans la profondeur, avait une réalité solide - une nuit à désespérer du mouvement. 


Comment ne pas voir enfin dans les Sept piliers une forme d'hymne éternel à la jeunesse ? Lorsqu'il rentre en contact avec l'Orient, Lawrence a un peu plus de 22 ans et il débute ses années de guerre à 26 ans. Aucun des protagonistes de son récit n'est beaucoup plus âgé, à l'exception de l'émir Faycal et d'Allenby, curieuses images l'un et l'autre du père absent. On sait quelle fascination Lawrence et son livre exercèrent sur André Malraux. Rien de plus compréhensible : l'Anglais comme le Français ne rêvaient-ils pas de faire d'une de leurs œuvres un de ces livres géants, en face de Moby Dick, des Karamazov et de Zarathoustra. Fascination d'un destin pour un autre destin, dira-t-on. Mais il y a plus que cela. A la fin du livre qu'il lui consacre, le Démon de l'Absolu, Malraux lève imperceptiblement un des coins du voile qui entoure le mystère Lawrence, et sans doute aussi la propre énigme de Malraux :


Un de ses amis avait dit de lui, quand parut The Boy's Book du Colonel Lawrence : « Même s'il n'était pas allé en Arabie, quoi qu'il fît, il aurait fini par habiter l'imagination des enfants, parce qu'il était un grand homme, mais aussi un enfant lui-même. » [...] La fascination particulière que l'art exerçait sur Lawrence, le choix de ses livres titans, la passion de la poésie, tout cela appartient à la jeunesse : c'est cette jeunesse particulière qui chez les grands artistes survit jusqu'au dernier jour. [...] Il n'y a pas de grand art sans une part d'enfance, et peut être pas même de grand destin.

Eugène Charles.



II

 

On fête cette année le bicentenaire de la naissance de Proudhon et force est de constater que cet anniversaire ne suscite que peu d'intérêt dans le monde universitaire ou chez les essayistes. Alors qu'en 1909, lors du premier centenaire, et dans les années qui suivirent, on assista à une véritable débauche de livres, de brochures, d'articles et de conférences sur notre penseur, que des groupements politiques, aussi opposés que possible, se réclamaient de lui et de ses écrits, le cru 2009 est des plus médiocres. Raison de plus pour relever les quelques productions qui méritent l'attention.

C'est le cas du petit livre publié par Edouard Jourdain aux Editions Michalon et qu'il intitule Proudhon, un socialisme libertaire[3]. En guère plus de cent pages, et dans un format que nous aimons - celui sous lequel Robert Chenavier nous donna l'an dernier  une lumineuse Simone Weil et Arnaud Teyssier un excellent Richelieu - l'auteur nous restitue l'essentiel de la pensée de Proudhon. Non pas la caricature, celle qui veut que Proudhon reste à la postérité pour quelques formules expéditives "La propriété, c'est le vol !", " Dieu, c'est le mal !", mais le penseur complexe, original, salué par Sainte Beuve comme le plus grand prosateur de son époque et par Georges Sorel comme l'esprit le plus éminent du XIXe siècle.

Proudhon est en réalité victime de sa légende, d'une certaine légende, fabriquée de toutes pièces par des libertaires approximatifs, qui en firent une sorte de Bakounine, de Kropotkine ou de Max Stirner français. Rien n'est plus faux, et loin de ces figures de l'intellectuel confis ou aigri, qu'il soit russe ou allemand, Proudhon fut un de ces autodidactes matois et débrouillard, comme les campagnes françaises en fabriquaient encore il y a un siècle. Né à Besançon d'un père tonnelier et d'une mère cuisinière, il a comme le rappelle Edouard Jourdain "la particularité d'être, parmi les socialistes de son époque, le seul d'origine populaire". Il fit tous les métiers, du gardien de vache jusqu'à l'imprimeur, avant d'entreprendre de solides études philosophiques et linguistiques, puis de poursuivre une carrière de révolutionnaire, de journaliste et d'homme politique sous la deuxième République et le second Empire. Proudhon n'est ni un bourgeois installé comme Marx, ni un pilier de brasserie comme Lénine ou Trotsky, il paie de sa personne, subit plusieurs condamnations, est emprisonné, souvent réduit à vivre misérablement. Ce qui ne l'empêche pas de garder un morale d'acier et d'écrire juste et clair.

Notre franc-comtois n'est pas non plus "l'homme d'un seul livre", dont se méfiait Thomas d'Aquin. Son oeuvre est importante, complexe, multiple, parfois contradictoire, comme la réalité. Il refuse les systèmes de pensée fermés, les mécanismes de l'esprit trop huilés, il s'insurge contre Saint-Simon, Fourier ou Cabet, qu'il prend pour des charlatans ou des vendeurs de nuées. Il discerne chez Marx, qu'il a, dans un premier temps admiré, cet engourdissement progressif de l'intelligence  et une certaine dérive sectaire qui toucheront plus encore les disciples que le maître.  Car si Proudhon est un authentique révolutionnaire, s'il développe une critique radicale des institutions et des moeurs de son temps, c'est d'abord et avant tout un homme libre, un de ces hommes de l'ancienne France qui pense que c'est par le travail, non pas subit mais voulu, aimé, et par une intelligence des choses conquise avec persévérance, que l'on gagne son indépendance. Daniel Halévy, soulignant avec justesse que Proudhon avant d'être un théoricien est un travailleur, le désigne comme "un héros de notre peuple"[4]. Rien de plus vrai.

De cette pensée pluraliste, Edouard  Jourdain dégage plusieurs lignes de force. Si Proudhon fut le critique intransigeant de la propriété capitaliste, de l'Etat qui accapare l'ensemble de la sphère sociale et d'une certaine religion, "ce n'est pas pour promouvoir une anomie généralisée qui tiendrait lieu de politique. Au contraire, en critiquant la Loi pervertie par l'Etat, la religion ou la propriété, il entend redonner toute sa crédibilité et toute sa puissance au droit afin qu'il se rapproche au mieux de la justice". Le point d'entrée de la philosophie de Proudhon, c'est donc la justice. Non pas une justice chimérique et idéelle, mais une justice-force sur laquelle peut se fonder l'ordre humain. Par beaucoup d'aspects, il retrouve Héraclite et les stoïciens : sa justice n'est en aucune façon une posture morale, mais une réalité universelle, tangible, qui  se manifeste, dans la nature, par la recherche permanente d'équilibre des forces et, dans la société, par une réciprocité et une fraternité fondée sur le respect de la dignité humaine. Drôle d'anarchiste que ce Proudhon, qui voit dans le droit et la justice les moyens les plus sûr d'accéder à l'ordre et à la civilisation. Drôle d'athée également, qui reste fasciné toute sa vie par la question de Dieu, le mystère de la foi et la permanence du sentiment religieux. En réalité, dans son combat pour la justice, c'est à dire pour le beau, le juste et le vrai, son véritable ennemi, ce sont les idéologies, de Platon à Marx, des sectes religieuses au libéralisme qui empoisonnent l'humanité avec leurs visions de fin de l'histoire. L'histoire, c'est à dire le mouvement et la vie, reste ouverte et c'est tant mieux pour la liberté de l'esprit.

Cette métaphysique pour homme libre rend logiquement Proudhon méfiant vis-à-vis de la démocratie représentative et de l'Etat. L'une et l'autre ont partie liée, la démocratie reposant sur le système absurde du Vox populi, vox Dei, l'Etat, quant à lui, fondant son autorité, non pas sur la défense du bien commun ou la justice, mais sur sa prétention à incarner la volonté générale. Il y a là en place les mécanismes qui condamneront les hommes à renoncer aux cadres traditionnelles de la vie collective, à abdiquer leurs libertés individuelles au profit d'une soit disante souveraineté populaire, qu'incarne en réalité une oligarchie. On trouve chez Proudhon des accents que n'aurait pas renié Joseph de Maistre, lorsqu'il assène : "on s'est vite aperçu qu'en substituant l'investiture du peuple à celle de l'Eglise, on tombait dans une superstition pire; qu'au lieu d'améliorer le pouvoir et de le consolider on le dépravait; de sorte qu'on se trouvait avoir sacrifié, sans compensation, le fruit de dix siècles d'élaboration politique aux hallucinations d'une démagogie sans tradition, sans idée et livrée à la fureur de ses instincts".[5]. C'est surtout contre l'étatisme jacobin qu'il en a, monstre absolu qui absorbe la puissance des êtres collectifs et détruit tout ce qui s'oppose à lui, véritable Léviathan moderne, "le plus froid des monstres froids" pour reprendre l'expression de Nietzsche. Derrière l'image trompeuse de la défense de l'intérêt général, Proudhon revèle la réalité de la forme de gouvernement née de la Révolution française, une organisation de l'impuissance et de la mort.

Mais Proudhon ne serait pas Proudhon s'il demeurait à l'étage de la critique. Esprit pratique, il cherche, il répond, il propose. Il s'attache à découvrir les conditions de retour à l'ordre, non pas celui de l'Ancien Régime qui lui paraît définitivement perdu, mais d'un ordre pour notre temps. Cet ordre, il sera à la fois socialiste et fédéraliste. Socialiste au sens où Proudhon croit au travail et à la production, qui traduisent le meilleur de l'homme, et qu'il prédit l'avènement d'une société des producteurs, débarassée du salariat et du parasitisme capitaliste, ces deux maux nés de la révolution industrielle. Fédéraliste au sens où il fait confiance au groupe humain, à la collectivité de base, au groupement de producteurs, réunis sur un même territoire ou autour d'intérêts identiques, pour produire les normes qui conviennent, dégager par la libre confrontation le "bien commun" et permettre à chacun de donner le meilleur de lui-même. C'est dans l'ouvrage intitulé Du principe fédératif [6], publié deux ans avant sa mort, que Proudhon exprime sans doute le mieux ce corpus politique et c'est sans doute dans ce texte que l'on percoit le plus clairement ce qui le sépare de Marx et du marxisme. Alors que le philosophe allemand voit dans la révolution industrielle une nouvelle phase positive de l'Histoire et de l'émancipation humaine, le français y perçoit au contraire une dénaturation et un appauvrissement du monde, une régression barbare, qui réduit l'humanité à un seul projet, celui de l'accumulation des biens et de la satisfaction des désirs. Si  Proudhon est révolutionnaire - et toute sa vie, il en revendiquera le titre - son projet vise en réalité à reconstruire un ordre pluraliste du monde, fait de mesure et d'équilibre, où l'homme serait à nouveau maître chez lui. Cette pensée, comment ne pas la rapprocher là encore de celle des grecs et, incontestablement aussi, d'un certain traditionalisme.

Qu'importe finalement que la pensée de Proudhon soit un peu tombée dans l'oubli. On n'en savourera que mieux ce qu'elle a de pleinement actuelle. Qu'il s'agisse de la crise de la démocratie représentative, des difficultés dans laquelle se débat la social-démocratie européenne, de l'effondrement du marxisme ou du naufrage d'un certain capitalisme financier, Proudhon est partout chez lui. Quant à l'élaboration d'un projet politique et social pour notre temps, comme l'indique fort justement Edouard Jourdain dans sa conclusion " dans tous ces domaines, l'enjeu n'est pas de revenir à Proudhon mais de le rejoindre, tant, à maints égards, il se trouve toujours devant nous". Alors, suivons Proudhon.

Vincent Maire.




[1]. Thomas Edward Lawrence, Les Sept Piliers de la Sagesse, édition originale de 1922, traduite de l'anglais par Eric Chédaille, introduction de Jeremy Wilson (Editions Phébus, 1076 pages, Avril 2009)

[2]. Dans la belle biographie qu'il lui consacre sous le titre Lawrence d'Arabie ou le rêve fracassé, Jacques Benoist-Méchin imagine le parallèle suivant : "A Clémenceau, âgé de plus de quatre-vingts ans, qui revenait d'un voyage aux Indes, un journaliste avait demandé : - Et maintenant, que comptez-vous faire? - Je vais vivre jusqu'à ma mort, avait répondu le Tigre. Si l'on avait posé la même question à Lawrence, il aurait pu répondre : - Je vais agoniser jusqu'à ma mort - car les années qui lui restent à vivre ne seront plus qu'une longue agonie."

[3]. Edouard Jourdain, Proudhon, un socialisme libertaine. (Michalon, mai 2009, 110 p.)
[4]. Daniel Halévy, Journal des Débats, 2 et 3 Janvier 1913.
[5]. Pierre-Joseph Proudhon, De la justice dans la Révolution et dans l'Eglise. (1858; Fayard, 1989)
[6]. Pierre-Joseph Proudhon, Du Principe Fédératif. (1863; Tops-Trinquier, 1999)

 

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15 juin 2009 1 15 /06 /juin /2009 10:30
 

L'Europe et le silence des peuples.

Les élections européennes du 7 juin marquent sans doute le déclin d'une certaine Europe, celle de Bruxelles. Si l'on met à part le Figaro et Libération, tout à leur peignage du « phénomène » Cohn-bendit, la presse française a commencé à analyser ce mouvement de fond, sans en tirer toujours les mêmes conclusions.

On sent que sur ce sujet central, qui est une des manifestations d'un phénomène plus général, celui du Retour des Nations, les esprits résistent encore, les discours s'arc-boutent, on a du mal à se défaire de l'utopie d'une Europe fédérale. Mais dans le même temps, les esprits les plus lucides n'hésitent plus à sabrer les vieilles lunes et à dire, clair et net, ce qui se passe et ce qui se prépare.

Le premier à avoir ouvert le feu, c'est Serge Halimi dans le Monde diplomatique [1], qui, dans un article précurseur, puisque publié avant le scrutin du 7 juin, pressentait assez bien ce qui allait conduire des millions d'électeurs à rester chez eux :

Depuis la première élection des députés européens au suffrage universel, en 1979, le taux d'abstention a bondi de 37% à 54%. Les pouvoirs du Parlement se sont néanmoins accrus, et son champ d'action concerne 495 millions d'habitants (contre 184 millions il y a trente ans). l'Europe occupe la scène; elle ne passe pas la rampe. Pourquoi ? Sans doute parce qu'aucune communauté politique continentale n'existe en réalité. L'espoir que la simultanéité de vingt-septs scrutins nationaux, presque toujours disputés autour d'enjeux internes, va déboucher un jour sur la naissance d'une identité européenne continue de relever de la pensée magique.

Quel slovène a une connaissance même approximative des débats électoraux suédois, quel allemand s'informe de la  vie politique bulgare ? Le lendemain d'un scrutin européen, l'un et l'autre découvrent néanmoins qu'à Stockholm ou à Sofia le verdict des urnes peut avoir contredit le résultat de la seule élection à laquelle ils ont prété quelque attention, et que leurs votes à eux n'ont en réalité désigné que 1% (Slovénie) ou 13,5% (Allemagne) du total des parlementaires de l'Union. Comment imaginer qu'une révélation de ce genre n'alimùente pas chez l'électeur le sentiment de son inutrilité relative ? Une impression que les gouvernants européens n'ont pas démentie en ignorant les choix successifs de trois peuples relatifs au traité constitutionnel, à l'issue, à qu'une campagne qui, elle, avait suscité intérêt et passion.

C'est effectivement le paradoxe de ce scrutin européen : plus l'Europe s'élargit, plus elle se rapproche de la fameuse "taille critique" qui devrait la rendre incontournable, moins elle intéresse les peuples, plus ils ressentent vis-à-vis d'elle un sentiment de vacuité et d'inutilité. Hubert védrine allait encore plus loin dans un entretien donné au Monde [2] plus d'une semaine avant le scrutin :

Si la participation baisse régulièrement depuis 1979, c'est sans doute qu'il y a une lassitude des Européens: fatigue des constructions théoriques ou techniques ou des élans lyriques, hors des centres d'intérêt des électeurs. Les controverses générales sur l'Europe se sont épuisées depuis le référendum de 2005. En plus, le rôle précis du Parlement européen n'est toujours pas perçu ni expliqué.

Pour Jacques Sapir, sur Marianne2 [3], l'abstention est le vrai vainqueur de ces élections européennes. C'est un résultat massif, spectaculaire, historique, qui est d'une toute autre importance que la fameuse "vague conservatrice" sur laquelle les commentateurs se sont complaisamment étendus :

On l’a dit, l’abstention a été énorme, et pas seulement en France. C’est chez les nouveaux entrants qu’elle a été le plus spectaculaire avec moins de 30% de votant en République Tchèque et à peine plus de 18% en Slovaquie. La France, avec à peine 40% de votants enregistre ici l’un de ses taux les plus faibles de participations. À peine plus d’un électeur sur trois s’est ainsi déplacé en Europe pour aller voter. Ce phénomène est tellement massif qu’il doit être expliqué en priorité.

Et Jacques Sapir d'avancer les explications qui sont à l'origine de ce rejet de l'Europe bruxelloise : une Europe  incapable de protéger ses ressortissants de la crise et de ses conséquences; une Europe fondamentalement anti-démocratique, qui cherche à se construire sans les peuples;  une Europe égoïste vis-à - vis de ses nouveaux entrants, parfois livrés au FMI; et, enfin, le fiasco de l'Euro. Sur ce dernier point, il relève, que contrairement à l'idée reçue, la monnaie unique n'a en aucune façon protégé l'économie du Vieux Continent :

Enfin, l’Euro lui-même apparaît aujourd’hui comme un facteur de crise. Tout d’abord en raison de son cours. À un taux de change supérieur à 1,35 Dollars US, et aujourd’hui nettement plus proche de 1,40, il plombe les exportations de la Zone Euro, et de l’Allemagne en particulier. Il faut savoir qu’au-delà de 1,20 Dollars l’accroissement de 6% du taux de change est égal à un accroissement de 1% du taux d’intérêt. Cependant, les dégâts de l’Euro ne s’arrêtent pas là. Le phénomène de « L’Eurodivergence » s’est considérablement accru depuis 6 mois. Il touche désormais les écarts de taux sur la dette publique pour les pays membres. Ainsi, l’harmonisation des marchés de la dette, longtemps présentée comme le seul résultat positif de l’introduction de l’Euro, n’aura pas résisté à la première crise sérieuse.

La conclusion de Sapir est on ne peut plus claire :

Nul ne peut prévoir le rythme que prendra cette désaffection. Il est cependant clair qu’elle est profonde et, parce qu’elle à de multiples sources, elle va s’avérer durable. Le 7 Juin est mort le rêve d’une Europe fédérale. Ce n’était qu’un rêve, mais il avait au moins pour lui une certaine cohérence. Il s’est fracassé sur le mur des réalités.

Conclusion que ne partage évidemment pas le Père de Charentenay dans Etudes [4], même s'il ne nie pas l'ampleur des changements qui affectent aujourd'hui la construction européenne :

Des évolutions ont eu lieu ces dernières années, et notamment pendant la présidence française. Nous sommes revenus progressivement à une forme d'Europe des nations, celle-là même que Jean Monnet fustigeait quand il voyait les négociations du Marché commun et la manière dont la France avait joué la chaise vjie en 1962. Aujourd'hui. les institutions communautaires de l'Union, et tout spécialement la Commission européenne, ont perdu beaucoup de leur pouvoir d'initiative. Toutes les décisions remontent aux Conseil des ministres, donnant le pouvoir aux Etats membres, mais aussi la capacité de tout bloquer. La présidence française en a été la plus belle illustration. Présidence qui n'a pas manqué de panache, certes, mais dans la négation de la dynamique communautaire, sans compter les hauts et surtout les bas de la relation franco-allemande sur lesquels nous revenons dans ce numéro.

Cette évolution confirme une tendance déjà ancienne, mais qui devient problématique car elle rend invivable la contradiction génétique de la construction européenne, celle que Jacques Delors a voulu prendre en compte avec l'expression de « fédération d'Etats-nations ». Cette contradiction était vivable tant qu'il y avait une dynamique européenne, car les nations marchaient ensemble dans la construction d'une vraie communauté. Aujourd'hui, dans le surplace politique, même si certains projets communs avancent, la contradiction n'est plus dynamique. Elle est devenue paralysante et déteint sur le moral des citoyens qui ne perçoivent plus l'intérêt de la démarche communautaire et se renferment sur leur pays d'origine. Le vote qu'ils mettront dans l'urne sera inspiré par des considérations partisanes nationales. Tous les discours vont dans ce sens. Chacun veut faire approuver son bilan ou son projet national.Tout simplement parce qu'il n'y a pas de choix européens proposés.

Mais après ce beau moment de lucidité, notre jésuite ne peut pas s'empêcher de retomber très vite dans ses marottes européistes :

Qu'est-ce donc qui ne va pas en Europe pour qu'on en soit arrivé là ? C'est que le citoyen français n'est toujours pas vraiment européen. Hormis l'Euro qu'il manipule dans sa poche, il n'apprend toujours pas les langues étrangères, voyage très peu et ne connaît preque rien aux institutions européennes.S'intéresse-t-il à ce qu'il se passe au-delà de l'ancien noyau de pays fondateurs du Marché commun? Il n'a jamais marqué son attachement à l'intégration des anciens pays de l'Est. Quel est le regard qu'il porte sur la Pologne ou les pays baltes? Et il ignore totalement, voire méprise  la Roumanie et la Bulgarie. Combien d'entre eux ont véritablement pris conscience de l'élargissement de l'Union en 2004 ? Pour eux l'Europe est invisible, les pays de l'Est restent une menace pour l'emploi et un poids pour l'économie, Bruxelles une machine anonyme et les parlementaires européens des fantômes.

Bigre ! Quel portrait des Français ! Et quel dépit, quelle râge contenue se dissimulent derrière ces quelques lignes ! On sent que la dissipation des nuées bruxelloises sera pour certains plus qu'un crève coeur, la fin d'une espérance presque "mystique". On retrouve la même dévotion dans le dernier numéro d'Esprit [5] qui consacre un de ces dossiers à « L'Europe: la bonne échelle pour répondre à la crise ? ». L'introduction du dossier est pourtant, elle aussi, parfaitement lucide :

Les élections du parlement de Strasbourg ont donné lieu à un bilan sans concession des institutions et du projet européens. Considéré sans passion comme un fait acquis, le consensus européen souffre-t-il de son prpre succès? Ou les incertitudes sur  son périmètre, ses finalités, ses règles de fonctionnement mêmes, lui seront-elles fatales? Divisée au sujet de ses institutions, de ses alliances, de ses frontières, elle décourage parfois ses plus fervents défenseurs.

On admirera le « considéré sans passion comme un fait acquis » : il y a là le même dépit, la même rage que chez l'éditorialiste d'Etudes (serait-ce le même?). Car là encore, après une analyse parfaite de ce qui s'est passé le 7 juin, on tombe dans les mêmes ritournelles du « plus d'Europe ». L'entretien avec Bruno Lemaire, qui clos le dossier, en est une parfaite illustration. A la question de pleine actualité « la crise économique actuelle ne place-t-elle pas les institutions européennes, voire le projet européen lui-même, en difficulté ? », notre sous ministre du Volapük intégré répond sans rire :

L'Europe est la seule réponse vraiment efficace à la crise. nos concitoyens en ont d'ailleurs conscience. Aujourd'hui personne ne réclame une sortie de l'union européenne; chacun a bien conscience que l'Europe nous protège. Déjà, l'euro a fait la preuve de son rôle contre les turbulences financières très fortes qui ont affecté l'économie mondiale. Durant la présidence française, seule la coordination européenne pour prévenir un effondrement du système bancaire a été en mesure de rassurer les marchés financiers et d'éviter une panique financière généralisée. La dimension européenne n'a plus besoin de faire la preuve de sa pertinence dans la mondialisation.

On est confondu devant tant d'arrogance, d'aveuglement et de langue de bois ! Il n'y a décidemment plus rien à attendre de ces gens, ni clairvoyance, ni contrition. Il n'y a plus rien à attendre non plus des institutions européennes nous dit Bertrand Renouvin, dans l'excellent bimensuel Royaliste [6]. Nous emprunterons sa conclusion, comme toujours lumineuse :

Quand aux institutions européennes, le scrutin du 7 juin ne changera rien. Tout était décidé d'avance et la répartition précise des sièges importe peu. L'alliance entre les libéraux et les socialistes sera reconduite et permettra à M. Barroso de continuer à afficher son insignifiance à la présidence de la Commission européenne - mais un autre ne ferait pas mieux. Le Parlement européen ne reviendra pas sur son atlantisme hautement proclamé et l'idéologie ultra-libérale continuera d'y régner. Il suffira de rappeler de temps à autre que cet organisme perd à chaque consultation un peu plus de crédibilité : cette année, seuls 43% des électeurs de l'union européenne sont allés voter et des listes nationalistes  ont obtenu des succès dans divers pays - ce qui n'est d'ailleurs pas pour nous réjouir. De toutes les manières possibles, y compris les pires, les députés ultra-libéraux majoritaires à Strasbourg, les sociaux-démocrates battus dans presque tous les pays et les Verts qui ont toujours représenté une tendance anti-politique se trouvent aujourd'hui massivement récusés.

L'Europe dite de Bruxelles agonise et la ratification toujours problématique du traité de Lisbonne ne parviendrait pas à la sauver. Contre le nationalisme, face à l'échec du marché globalisé, continons à réfléchir à la refondation de l'Europe continentale selon la perspective confédérale que nous avons tracée.

 

La fuite de la musique.

Que ceux de nos lecteurs qui ignorent encore l'existence de la revue Service Littéraire [7] se précipitent vers leur kiosque habituel. Sa livraison de juin est une véritable caverne d'Ali Baba de trouvailles et de bonnes surprises.

Parmi celles-ci, un billet plein de verve de Philippe Tesson, justement intitulé « Je hais les fêtes ». Du meilleur Tesson, qui prend en chasse façon Philippe Muray « les fêtes d'aujourd'hui que je hais, les fêtes sinistres qui jalonnent notre calendrier civil et que nous imposent les pouvoirs républicains, chacun en rajoutant sur les précédents, moins pour nous divertir que pour faire diversion à leur incurie ». Que tout cela est joliment dit !

Et l'excellent Philippe de détailler plus précisément les raisons de sa colère: juin, mois des beautés, est enlaidi par deux célébrations grotesques, la Fête de la Musique et la Fête des Voisins. C'est surtout la première, création inoubliable de Jack le Mirobolant, que Tesson a en ligne de mire. Il ne passe aucune offense, aucune honte, aucune vexation, aucune humiliation à ce grand moment de vacarme démocratique, collectif et obligatoire. Pour l'exécuter à la fin d'une phrase : « Elle n'est populaire que dans son intention, la joie l'a désertée, le peuple rentre chez lui et ferme ses fenêtres ». Promis, Philippe, ce soir, nous fermerons nos volets, et nous dégusterons, loin du monde, dans un fauteuil moelleux, un bon cigare, quelques pièces de Couperin et une nouvelle d'Eugène Marsan.

Autres sujets de réjouissance de ce numéro de Service Littéraire : un bilan du dernier festival de Cannes, exécuté par Eric Neuhoff, un bel hommage à Pol Vandromme, un portrait en pied de Jean Vautrin, une profusion de grands écrivains montés en notes de lecture (Jacques Laurent, Jean Prévost, Joseph Conrad, Henri Calet, Malaparte, Marc Fumaroli...), et bien sûr les rubriques du mois : « écrits et chuchotements », « les belles histoires de l'oncle Christian Millau », « on trouve ça bien/on trouve ça mauvais », « des poches sous les yeux », « les enquêtes (gatronomiques) de Magret »...

paul gilbert.  

 

[1]. Serge Halimi, « Simulacre européen », Le Monde diplomatique, juin 2009.

[2]. « Entretien avec Hubert Védrine », Le Monde, 31 mai-1er juin 2009.

[3]. Jacques Sapir, « Les commentateurs du 7 juin sont aveugles », www.marianne2.fr

[4]. Pierre de Charentenay, « L'Europe et ses citoyens », Etudes, juin 2009.

[5]. Dossier, « Europe: la bonne échelle pour répondre à la crise ? », Esprit, juin 2009.

[6]. Bertrand Renouvin, « Rien de nouveau », Royaliste , 15 juin 2009, www.narinfo.fr.st.

[7]. Service littéraire, mensuel - 24 rue de Martignac 75007 Paris - www.servicelittéraire.fr

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15 juin 2009 1 15 /06 /juin /2009 10:30
 

Après le scrutin européen.

Le Cabinet de M. Gordon Brown passera-t-il l'été ? On peut sérieusement s'interroger au vu des résultats des deux scrutins - élections européennes et élections locales - qui se sont déroulés la semaine dernière au Royaume Uni. Le Labour y subit deux défaites écrasantes. Aux élections locales, il réunit moins d'un électeur sur quatre et arrive en troisième position derrière les conservateurs de David Cameron, qui tangentent les 40%, et le minuscule parti libéral-démocrate. La potion européenne est encore plus amère à avaler: avec à peine plus de 15%, la gauche britannique se situe loin derrière ses adversaires conservateurs et eurosceptiques; et surtout, elle perd une grande partie de ses positions et de son influence à Strasbourg et à Bruxelles.

Dans ces conditions, on voit difficilement comment le Premier ministre britannique pourrait se remettre durablement en selle.  La semaine dernière, dix de ses principaux ministres et secrétaires d'Etat, parmi lesquels M. Purnell, ministre du travail et étoile montante du blairisme, ont choisi de quitter le navire pour tenter de sauver leur fief aux prochaines législatives. M. Brown a du se contenter vendredi d'un remaniement minimaliste. Au sein du parti et du groupe travailliste du Parlement, de nombreuses voix réclament maintenant son départ, ce qui était impensable il y a encore un mois. M. Brown va sans doute essayer de grappiller quelques semaines ou quelques mois de répit mais il n'a maintenant  plus d'autre choix que de gérer les affaires courantes et d'attendre la nomination de son successeur.

C'est l'usure du pouvoir qui a eu raison des travaillistes. Les britanniques  se sont fatigués de douze années de règne sans partage du Labour et des multiples scandales qui auront marqué la dernière période. Ils ont particulièrement mal vécu l'affaire des notes de frais de Westminster qui a fait rire la moitié de l'Europe au détriment du vieux parlementarisme britannique, et l'on sait que les Anglais n'ont aucun humour lorsque leurs institutions sont en cause. Mais M. Brown paye également au prix fort la "facture sociale" que lui a laissée Tony Blair. Dans un pays qui souffre plus que d'autres de la récession et du chômage, le blairisme a fini par avoir très mauvaise presse. Il est vrai que la « financiarisation » de l'économie, la désindustrialisation, les dérégulations économiques et sociales laissent aujourd'hui un grand nombre de salariés pauvres, ainsi qu'une partie de la classe moyenne, sans perspectives et sans protection. Belle leçon de chose pour ceux, qui, au Royaume Uni ou ailleurs en Europe, continuent à penser que la social-démocratie peut apporter des réponses à la mondialisation ! Les seuls qui pleurent sincèrement le départ de M. Brown, ce sont ces banquiers de la City qui s'inquiétaient hier, dans la presse financière de Londres,  de ne plus voir leurs intérêts défendus à Bruxelles, du fait de la défaite du Labour. On aura vraiment tout vu !

Le retrait de M. Brown est également une bonne nouvelle pour les adversaires du traité de Lisbonne. M. Cameron a d'ores et déjà annoncé que s'il arrivait au pouvoir après l'été, il provoquerait immédiatement un référendum sur le mauvais traité et, au train où vont les choses, cette consultation a toutes les chances d'aboutir à un résultat négatif. Mieux encore, les députés conservateurs européens ont confirmé leur intention de ne pas rejoindre le groupe du Parti Populaire Européen et de constituer, avec d'autres eurosceptiques, un puissant groupe antifédéraliste. Contrairement aux souverainistes français qui sont les champions de l'absentéisme au Parlement européen, on peut compter sur ces anglais patriotes, durs à cuire, retors à souhait, pour mener la vie dure à M. Barroso, sa Commission et la conjuration des cabris. Voilà qui va mettre un peu d'animation et de piment dans les débats à Strasbourg.

Quant au Gouvernement irlandais, son sort n'est guère plus enviable que celui de M. Brown. Alors que le pays s'enfonce, lui aussi, dans une récession sans précédent, l'équipe eurolibérale de M. Brian Cowen n'a pas hésité à sortir le grand arsenal des mesures d'austérité, avec l'appui sans faille des experts de Bruxelles. Résultats : le chômage explose, la consommation s'effondre,  la production plonge et le malade mourra bientôt guéri. L'impopularité du Premier ministre atteindrait, selon les derniers sondages, 86%, niveau au dessus duquel on commence généralement à faire ses valises. C'est d'ailleurs ce que s'apprête sans doute à faire M. Cowen, qui vient de subir lui aussi une défaite retentissante aux européennes. Dans ces conditions, il est quasiment acquis que le nouveau référendum irlandais sur Lisbonne, que toute l'eurocratie attendait avec fébrilité, n'aura pas lieu cette année. Et, autant le dire, sans doute jamais.

L'horizon de Lisbonne s'éloigne et, avec lui,  celui d'une certaine Europe. A cet égard, le scrutin européen de dimanche dernier est sans doute à marquer d'une pierre blanche, dans la mesure où il révèle des mouvements de fond - abstention record, rejet du fédéralisme, montée des formations nationalistes ou populistes - qui ne s'étaient jamais exprimés aussi nettement. Certains vont jusqu'à prédire  la fin de cette Europe que nous n'aimons pas, celle qui s'est construit depuis plus d'un demi siècle sur le mépris des peuples et des nations. N'allons pas trop vite. Comme aurait dit Churchill, « ce n'est certainement pas la fin, ni même encore le début de la fin, mais c'est peut être la fin du commencement 

 

La République de Bernard Tapie.

Allons-nous vivre une nouvelle Affaire Tapie ? On se souvient que l'été dernier notre ex chanteur, ex ministre, ex roi des entrepreneurs avait défrayé la chronique, en retournant à son avantage et contre toute attente, l'inextricable dossier Adidas. Quelques amis bien placés dans les coulisses du pouvoir, une procédure d'arbitrage rondement menée, des créanciers soudain très arrangeants, et l'affaire était faite. « Scandale d'Etat », s'étaient indigné M. Bayrou et quelques autres. Mais tout cela est maintenant oublié et l'ami Bernard devrait toucher à la fin de cette année un très joli magot, de l'ordre d'une centaine de millions d'euros selon la Tribune. De quoi se sentir à nouveau pousser des ailes et se mettre dans le sens du vent.

Certains annonçaient son retour en politique. A la tête d'un ministère « fracassant », créé à sa mesure par son ami Sarkozy, dans le cadre de l'ouverture. « Trop tôt, trop risqué, trop voyant », s'exclama le chœur de jeunes énarques qui monte la garde à l'Elysée. « Une carte utile, mais à sortir plus tard, quand cela en vaudra vraiment la peine », tempérèrent deux ou trois conseillers politiques blanchis sous le harnais. On remisa donc pour un temps le maroquin mirobolant.

A défaut de la politique, il y a les valeurs sûres, les entreprises et le sport. Au registre du football, notre homme a visiblement quelques rachats en tête. « Je commence à avoir ma petite idée » explique-t-il fin juin à l'Express, « il faut que ce soit un club qui n'a pas gagné de trophées depuis longtemps et qui fait du beau jeu » Et de citer « Nantes, Nîmes, Cannes, Nice... et une bonne dizaine d'autres ». Histoire de brouiller les pistes.

Mais c'est dans le monde des affaires que Tapie prépare son grand retour. Avec une cible de choix : le Club Méditerranée, une vieille valeur des années 60 qui peine à se trouver un second souffle sous la houlette d'un fils Giscard d'Estaing. L'offensive de Tapie contre les dirigeants du Club a commencé il y a de deux mois et elle fait déjà les choux gras de la presse économique. Déclarations fracassantes, démentis tout aussi tonitruants, attaques personnelles de part et d'autres, rumeurs et contre rumeurs, insultes, plaintes, manipulations, coups de bourse... Nous voilà subitement plongé dans une atmosphère qui n'est pas sans rappeler les belles heures de l'affairisme mitterrandien. Cette nostalgie là, Monsieur Tapie sait en jouer avec talent.

Ce qui retient l'attention dans ce nouvel épisode du feuilleton Tapie, c'est moins l'acteur-vedette, que nous connaissons par cœur, que le théâtre d'ombres qui s'agite en arrière plan, dans les coulisses, les cintres et les machines. On y rencontre bien sûr l'incontournable Claude Guéant, nouveau Foccart à qui rien n'échappe, qui reçoit, qui conseille et puis dément. Tous les échanges, arrangements et conciliabules se passent naturellement Avenue Georges V, chez Alain Minc, l'entremetteur patenté du CAC 40, Minc à qui Tapie lance, dans une réplique digne d'Octave Mirbeau, « Vous voulez aller dans la gadoue ? Tant mieux, j'y suis chez moi, puisque je n'ai jamais eu le droit de jouer ailleurs ». On y trouve également, parmi les figures méritoires du clan Tapie, un certain Pigasse, ex énarque socialiste, ancien directeur de cabinet de Laurent Fabius aux Finances, qui sévit depuis dans une grande banque d'affaires. Et tant d'autres, avocats mondains, conseilleurs intéressés, banquiers publics plus ou moins assermentés, hommes politiques, petits financiers, grands assureurs, sans oublier les officines de renseignements, les journalistes au noir, les larbins, les faquins, les fakirs et quelques passe-lacets.

Les prises de guerre de Bernard Tapie se limitent pour le moment à quelques fractions du capital du Club Med. Provisoirement. Il attend sans doute les munitions financières que l'affaire Adidas doit lui procurer pour reprendre sa campagne. Gageons qu'il arrivera à ses fins, parce qu'il est tenace, qu'il a une revanche à prendre sur l'establishment financier en place et qu’aujourd’hui il a dans ses mains les meilleures cartes. Car derrière ses allures bonnasses, il y a du Vautrin chez Tapie. Sa République singe chaque jour davantage le petit monde de la Comédie humaine, et chacun peut y désigner son Marsay, son Rastignac, son Ferragus ou son Bibi Lupin. Vous verrez, comme chez Balzac, il finira chef de la police, ou, pour parler comme aujourd'hui, Ministre de l'Intérieur !

D'ici là, profitez des vacances pour vous plonger dans l'excellente enquête publiée l'an dernier par Laurent Mauduit, Sous le Tapie [1]. La conclusion de l'Affaire Adidas a soulevé chez Mauduit des montagnes d'indignation et il a décidé de ne rien passer à l'ex homme d'affaires et à ses amis. En remontant les fils de ce qu'il appelle « un crime proprement fait », il met à jour un monde de réseaux d'influence dont les affinités ne datent pas d'hier. Les mêmes réseaux qui, après avoir tiré Tapie du Purgatoire, s'occupent aujourd'hui de lui redonner un avenir.

 

Total en procès.

Une semaine après  l'explosion qui a causé la mort de deux jeunes ouvriers -  âgés de 22 et 29 ans -  et blessé six autres personnes, sur le site pétrochimique de Total à Carling,  l'heure est à la colère en Lorraine. Syndicats, partis politiques et  associations de protection de l'environnement dénoncent la « négligence » de l'entreprise, sa politique de sécurité incertaine et le manque de moyens consacrés à la modernisation et à la mise en sureté de ses installations.

Comme le rappellaient plusieurs journaux (Le Monde, l'Humanité, notamment), les incidents sur le sites pétroliers de Total ne sont pas rares. Carling est bien connu des associations écologistes et des dégagements de produits toxiques ont été constatés à plusieurs reprises depuis cinq ans : 6 tonnes de styrène en juin 2005, 4 tonnes de benzène en janvier 2007, des rejets d'hydrocarbures en février 2007 et novembre 2008... Le 1er septembre, prochain, Total sera d'ailleurs convoqué pour infraction à la législation sur les installations classées sur cette plate-forme. La CGT dénonce de son côté « l'allongement de la liste des morts » : deux autres personnes sont décédées sur les sites chimiques de Total depuis le début de l'année.

On stigmatise aussi le « laxisme » et le peu de moyens dégagés par les pouvoirs publics pour contrôler de façon sérieuse de telles installations. Même si le temps n'est plus où le service des Mines était soupconné de collusion avec les grandes entreprises minières, sidérurgiques et chimiques de la région, le personnel affecté aux contrôle des installations classées est notoirement insuffisant : 1200 personnes sur toute la France pour surveiller 51000 installations à risque. La Lorraine n'échappe évidemment  pas à cette pénurie.

L'accident de Carling est-il de nature à faire réfléchir la multinationale pétrolière et son dirigeant, le pontifiant M. de Margerie ?  Chez Total, on se rassure à bon compte en rappellant que 20 M€ ont été investis dans les deux vapocraqueurs de Carling depuis 2002. Notoirement insuffisants, disent les syndicats qui parlent "d'équipements vétustes et de campagnes de maintenance insuffisantes". Même son de cloche du côté des écologistes qui dénoncent : "Un matériel ancien, une absence de volonté d'investir dans la sécurité, et l'importance du facteur humain. Un jeune homme peu expérimenté a été envoyé pour rallumer le surchauffeur". Tout celà dans un contexte  social particulièrement tendu :  le site fait l'objet depuis mars dernier d'un plan de réduction d'effectifs qui porte sur une centaine de postes et cet accident n'est évidemment pas de nature à rassurer sur leur avenir les 850 salariés de Carling.

Pendant ce temps-là, le pétrolier continue à engranger les bénéfices et à choyer ses actionnaires. En 2008, le groupe annonçait des résultats inégalés (près de 14 milliards d'euros, en croissance de près de 14% par rapport à 2007) et versait plus de 5 milliards d'euros de dividendes. Il consacrait dans le même temps moins de 300 M€ à la modernisation de  ses activités chimiques françaises et de l'ordre d'une vingtaine de millions d'euros sur Carling. Total, qui fut jadis un des fleurons de notre industrie, est-il définitivement passé du côté de l'économie de casino ? Ses ingénieurs, ses cadres, ses techniciens et ses ouvriers, et au premier chef ceux de Carling, sont en droit, ce soir, de se le demander. 

  hubert de marans.  

 

[1].  Laurent Mauduit, Sous le Tapie (Stock, Novembre 2008).

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10 juin 2009 3 10 /06 /juin /2009 23:09
Fin de partie
à Londres et à Dublin


Le Cabinet de M. Gordon Brown passera-t-il l'été ? On peut sérieusement s'interroger au vu des résultats des deux scrutins - élections européennes et élections locales - qui se sont déroulés la semaine dernière au Royaume Uni. Le Labour y subit deux défaites écrasantes. Aux élections locales, il réunit moins d'un électeur sur quatre et arrive en troisième position derrière les conservateurs de David Cameron, qui tangentent les 40%, et le minuscule parti libéral-démocrate. La potion européenne est encore plus amère à avaler: avec à peine plus de 15%, la gauche britannique se situe loin derrière ses adversaires conservateurs et eurosceptiques; et surtout, elle perd une grande partie de ses positions et de son influence à Strasbourg et à Bruxelles.

Dans ces conditions, on voit difficilement comment le Premier ministre britannique pourrait se remettre durablement en selle.  La semaine dernière, dix de ses principaux ministres et secrétaires d'Etat, parmi lesquels M. Purnell, ministre du travail et étoile montante du blairisme, ont choisi de quitter le navire pour tenter de sauver leur fief aux prochaines législatives. M. Brown a du se contenter vendredi d'un remaniement minimaliste. Au sein du parti et du groupe travailliste du Parlement, de nombreuses voix réclament maintenant son départ, ce qui était impensable il y a encore un mois. M. Brown va sans doute essayer de grappiller quelques semaines ou quelques mois de répit mais il n'a maintenant  plus d'autre choix que de gérer les affaires courantes et d'attendre la nomination de son successeur.

C'est l'usure du pouvoir qui a eu raison des travaillistes. Les britanniques  se sont fatigués de douze années de règne sans partage du Labour et des multiples scandales qui auront marqué la dernière période. Ils ont particulièrement mal vécu l'affaire des notes de frais de Westminster qui a fait rire la moitié de l'Europe au détriment du vieux parlementarisme britannique, et l'on sait que les Anglais n'ont aucun humour lorsque leurs institutions sont en cause. Mais M. Brown paye également au prix fort la "facture sociale" que lui a laissée Tony Blair. Dans un pays qui souffre plus que d'autres de la récession et du chômage, le blairisme a fini par avoir très mauvaise presse. Il est vrai que la « financiarisation » de l'économie, la désindustrialisation, les dérégulations économiques et sociales laissent aujourd'hui un grand nombre de salariés pauvres, ainsi qu'une partie de la classe moyenne, sans perspectives et sans protection. Belle leçon de chose pour ceux, qui, au Royaume Uni ou ailleurs en Europe, continuent à penser que la social-démocratie peut apporter des réponses à la mondialisation ! Les seuls qui pleurent sincèrement le départ de M. Brown, ce sont ces banquiers de la City qui s'inquiétaient hier, dans la presse financière de Londres,  de ne plus voir leurs intérêts défendus à Bruxelles, du fait de la défaite du Labour. On aura vraiment tout vu !

Le retrait de M. Brown est également une bonne nouvelle pour les adversaires du traité de Lisbonne. M. Cameron a d'ores et déjà annoncé que s'il arrivait au pouvoir après l'été, il provoquerait immédiatement un référendum sur le mauvais traité et, au train où vont les choses, cette consultation a toutes les chances d'aboutir à un résultat négatif. Mieux encore, les députés conservateurs européens ont confirmé leur intention de ne pas rejoindre le groupe du Parti Populaire Européen et de constituer, avec d'autres eurosceptiques, un puissant groupe antifédéraliste. Contrairement aux souverainistes français qui sont les champions de l'absentéisme au Parlement européen, on peut compter sur ces anglais patriotes, durs à cuire, retors à souhait, pour mener la vie dure à M. Barroso, sa Commission et la conjuration des cabris. Voilà qui va mettre un peu d'animation et de piment dans les débats à Strasbourg.

Quant au Gouvernement irlandais, son sort n'est guère plus enviable que celui de M. Brown. Alors que le pays s'enfonce, lui aussi, dans une récession sans précédent, l'équipe eurolibérale de M. Brian Cowen n'a pas hésité à sortir le grand arsenal des mesures d'austérité, avec l'appui sans faille des experts de Bruxelles. Résultats : le chômage explose, la consommation s'effondre,  la production plonge et le malade mourra bientôt guéri. L'impopularité du Premier ministre atteindrait, selon les derniers sondages, 86%, niveau au dessus duquel on commence généralement à faire ses valises. C'est d'ailleurs ce que s'apprête sans doute à faire M. Cowen, qui vient de subir lui aussi une défaite retentissante aux européennes. Dans ces conditions, il est quasiment acquis que le nouveau référendum irlandais sur Lisbonne, que toute l'eurocratie attendait avec fébrilité, n'aura pas lieu cette année. Et, autant le dire, sans doute jamais.

L'horizon de Lisbonne s'éloigne et, avec lui,  celui d'une certaine Europe. A cet égard, le scrutin européen de dimanche dernier est sans doute à marquer d'une pierre blanche, dans la mesure où il révèle des mouvements de fond - abstention record, rejet du fédéralisme, montée des formations nationalistes ou populistes - qui ne s'étaient jamais exprimés aussi nettement. Certains vont jusqu'à prédire  la fin de cette Europe que nous n'aimons pas, celle qui s'est construit depuis plus d'un demi siècle sur le mépris des peuples et des nations. N'allons pas trop vite. Comme aurait dit Churchill, « ce n'est certainement pas la fin, ni même encore le début de la fin, mais c'est peut être la fin du commencement ».

Gildas Keragnel.


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10 juin 2009 3 10 /06 /juin /2009 18:47
Après la crise,
refonder l'Europe


Nous donnons ci-dessous le texte publié le 6 juin dernier par le prince Jean, dauphin de France, duc de Vendôme, à la veille du scrutin européen [1].  Le prince y pointe de la façon la plus précise qui soit les causes de la crise européenne et plaide pour une réforme profonde des institutions et des modes de faire. L'Europe doit sortir d'un processus qui la résume au champ d'entité économique ou cherche à en faire une copie du modèle fédéral américain. Elle doit au contraire s'assumer en tant qu'alliance de nations souveraines, ce qui appelle une nouvelle philosophie d'action.

Ces réflexions prennent une valeur toute particulière maintenant que nous connaissons les résultats du scrutin de dimanche dernier. Ceux-ci semblent en effet  montrer qu'une certaine Europe, celle des Schumann, des Monnet et des Delors, est en train de mourir et que les peuples européens  aspirent à un autre avenir pour le continent. Intuitions fortes, que la réalité confirme, et qui peuvent servir de guides à ce plan de refondation de l'Europe qu'il est maintenant urgent d'entreprendre.

Le constat s'impose : l'Union européenne telle que nous la connaissons s'est révélée incapable de résister à la déferlante de la crise mondiale. Si les causes directes de cette crise qui secoue si durement l'Europe sont bien connues, ses causes profondes semblent encore échapper à la classe politique. Et pourtant, elles sont déjà parfaitement lisibles dans l'onde de choc des évènements.

Une institution prouve sa fiabilité par son aptitude à affronter victorieusement les tempêtes. Pour l'Europe de Bruxelles, la démonstration a été cruelle. Devant l'avalanche des problèmes, les chefs de gouvernement - président Sarkozy en tête - n'ont eu qu'un seul et salutaire réflexe : défendre ardemment leurs intérêts nationaux. L'urgence leur rappelait qu'ils en étaient directement comptables. Quant à la Commission européenne, elle avait disparu de la scène. Ce qui est apparu, c'est que cette situation n'était pas conjoncturelle mais bel et bien structurelle : déjà la machine ne fonctionnait plus, et son inadéquation s'est révélée à travers la persistance têtue du fait national.

C'est pourquoi aujourd'hui, alors que les gouvernements sont acculés à une gestion empirique de la crise, il me faut prendre la parole. Je veux le dire avec force : s'agissant de l'Europe, l'urgence est désormais de trancher dans le vif et de se décider à réformer au fond. Réformer ? Mieux encore : refonder. Sans faire table rase, avec réalisme, lucidité et détermination. L'Europe ne doit être ni réduite à une entité économique ni calquée sur le modèle américain. Elle a une identité profonde fondée sur ses racines culturelles, son cadre géopolitique et l'évolution millénaire de ses structures politiques. Il serait vain, et extrêmement dangereux, de l'oublier ou de le nier.

Ses racines sont chrétiennes : qu'on le veuille ou non, c'est la chrétienté qui l'a fait naître et lui a donné ses assises. Son équilibre géopolitique lui vient de la géographie et de l'histoire, et non des idéologies de passage. Et sa structure politique demeure inséparable - on le voit tous les jours - des nations historiques qui la composent. Reconnaître ces trois faits n'est pas s'enfermer dans un passé révolu, c'est au contraire se donner les moyens de bâtir un avenir durable - en s'appuyant sur le roc du réel et non sur des opinions mouvantes, incertaines et contradictoires.

Vers une alliance de nations souveraines

Aujourd'hui, ma voix est encore peu audible, je le sais. Mais ce que je dis ici, je le fais au nom du principe qui m'habite, dont la légitimité est liée aux fondements et à la continuité historique de la France.

Ce que je veux dire est ceci : l'Europe est aujourd'hui appelée à devenir une alliance de nations souveraines qui, partageant librement une vision concrète et humaniste de la politique, s'attellent ensemble à la réalisation de projets visant au bien commun des pays qui la composent et au traitement résolu des grands problèmes mondiaux. Voilà l'esprit nouveau à communiquer à des institutions européennes à bout de souffle qui exigent une rénovation profonde.

- Pour être viable, cette alliance des nations européennes ne peut que s'appuyer sur les racines culturelles de l'Europe ; s'inscrire dans le cadre des nations historiques, le seul où s'exprime pleinement le lien social ; et limiter son extension dans l'espace, en assumant son équilibre géopolitique propre.

- Son parlement doit devenir représentatif des forces économiques, sociales et morales à l'œuvre au sein des nations associées. Là où, aujourd'hui, les contraintes technocratiques et uniformisatrices ne sont modérées que par les déchirements idéologiques de listes politiciennes rivales, provoquant un absentéisme électoral élevé, le parlement européen doit devenir le lieu d'expression, de dialogue et de coopération des forces vives de nos différents pays.

- Son action extérieure - objectifs diplomatiques et militaires communs, projets communs - doit relever de la seule responsabilité des chefs d'Etat et de leurs ministres réunis en conseil. Fortes d'accords adaptés et pragmatiques, les nations européennes ont naturellement vocation à prendre l'initiative sur les grands dossiers mondiaux : gestion des ressources et maîtrise de l'énergie, lutte antiterroriste et résolution des conflits, aide aux pays en développement.

En février 2008 - avant le déluge, donc ! -, j'avais exprimé mon attachement à l'idée de vérité en matière politique. Au nom de cette vérité même, j'entends aujourd'hui prendre date et affirmer que le temps est venu pour l'Europe de s'assumer dans sa réalité propre, ouverte au monde autant qu'à elle-même, avec tout ce qu'elle a reçu et tout ce qu'elle a encore à donner. Ce qui passe par une réforme institutionnelle profonde. C'est à ce prix qu'elle assurera sa prospérité et son rayonnement.

Jean de France, duc de Vendôme.
 

[1]. Mis en ligne sur le site de l'association Gens de France - www.gensdefrance.com

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7 juin 2009 7 07 /06 /juin /2009 20:57
Les baleines   
       
Du temps qu'on allait encore aux baleines, si loin qu'ça faisait, mat'lot, pleurer nos belles, y avait sur chaque route un Jésus en croix, y avait des marquis couverts de dentelles, y avait la Sainte Vierge et y avait le Roi !

Du temps qu'on allait encore aux baleines, si loin qu'ça faisait, mat'lot, pleurer nos belles, y avait des marins qui avaient la foi, et des grands seigneurs qui crachaient sur elle, y avait la Sainte Vierge et y avait le Roi !

Eh bien! à présent, tout le monde est content, c'est pas pour dire, mat'lot, mais on est content ! ... y a plus de grands seigneurs ni d'Jésus qui tiennent, y a la république et y a l'président, et y a plus d'baleines !
  


Paul Fort, 1872-1960Ballades françaises (1897).

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3 juin 2009 3 03 /06 /juin /2009 20:58
Les socialistes ont-ils besoin de savants ?

Notre chronique politique de la semaine dernière, consacrée à la campagne européenne du PS, ("La chute de la Maison Delors", RCIL du 26 Mai 2009) a suscité de nombreux commentaires, échanges et reprises, au-delà même du cercle encore modeste de nos lecteurs réguliers. C'est sans doute que les mésaventures des socialistes intriguent, que bon nombre de nos compatriotes s'interrogent sur cette capacité du PS à échouer sur toute la ligne, alors qu'il devrait se sentir pousser des ailes. Jamais, depuis les débuts de la Ve République, le chef de l'Etat n'aura été aussi décrié, honni, moqué; jamais sans doute le pouvoir en place n'aura été aussi falot, inconsistant, nul, incompétent; jamais les extrêmes - qu'il s'agisse de la droite ou de la gauche - n'auront été aussi faibles, divisés, privés de toute crédibilité. Et pourtant rien ne réussit à Mme Aubry et à ses  équipes. Rien, au point que l'on se demandera dans quelques semaines pourquoi elle est encore là.

En réalité, si les Français sont aujourd'hui aussi sévères avec les socialistes, c'est qu'ils les trouvent tristes, sans audace et sans idées. Prenez le temps de lire le programme du PS pour le prochain scrutin européen, l'ennui y transpire à chaque ligne, tout y est morne, terne, sans vigueur et sans goût. Quant aux idées, nos amis de la rue de Solférino en sont à ce point privés, qu'ils tressaillent, s'épouvantent et s'enfuient à la moindre thèse nouvelle qui sort un tant soit peu de leur champ de vision habituel.

En témoigne l'aventure qui vient d'arriver à l'économiste Jacques Sapir. Sollicité pour donner un entretien à la gazette interne du PS, il développe son argumentaire bien connu sur les délocalisations, les méfaits de l'ultralibéralisme et l'impuissance  des institutions européennes à répondre à la crise. Lorsqu'il finit par émettre l'idée - somme toute assez juste - que l'Europe sociale relève du pur fantasme, c'est "panique à bord" chez "l'interviouveuse" socialiste. Celle-ci finit d'ailleurs par lui préciser qu'elle ne  passera pas l'entretien, pour cause d'incompatibilité avec la ligne du PS, et qu'elle n'était d'ailleurs point là pour faire de l'information mais de la communication. On ne pouvait mieux résumer ce que l'équipe de Mme Aubry entend par débats d'idées!

Hubert de Marans.

 

NB. Pour un récit détaillé de ce grand moment de liberté de la presse ou, plus simplement, pour prendre connaissance de l'oeuvre de Jacques Sapir, nos lecteurs se reporteront avec profit au blog de Bertrand Renouvin, ainsi qu'à la dernière livraison de l'excellent bimensuel Royaliste [1] (n°949, 1er Juin 2009).
 
[1]. Royaliste, bimensuel - 17, rue des Petis-Champs 75001 Paris - www.narinfo.fr.st

 

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29 mai 2009 5 29 /05 /mai /2009 22:40
Discours                       
fondateurs


de Benoît XVI

Mis en ligne : [30-05-2009]

Domaine : Idées



Le pape Benoît XVI, né en 1927,  est un théologien émérite et un auteur prolifique. Il a enseigné la théologie dans des universités allemandes, a été archevêque de Munich et Freising, puis cardinal. En novembre 1981, Jean-Paul II l'a nommé préfet de la congrégation pour la doctrine de la foi. Parmi ses multiples distinctions scientifiques, il est docteur honoris causa en jurisprudence de l'Université libre de Rome et membre associé de l'Académie des Sciences française. Il a récemment publié: Chemins vers Jésus (Parole & Silence, 2004), Valeurs pour un temps de crise (Parole & Silence, 2005), Deus Caritas Est (Emmanuel, 2006), Sacramentum Caritatis (Tequi, 2007), Jésus de Nazareth, (Flammarion, 2008), Saint Paul (Bayard, 2009).


Benoît XVI, Discours fondateurs, Paris, Fayard, Septembre 2008, 280 pages.


Réunies et présentées de 2005 par l'Académie catholique de Bavière, voici plus d'une dizaine de conférences et d'allocutions prononcées entre 1960 et 2004 par le professeur, l'archevêque, enfin par le cardinal qui allait devenir Benoît XVI. Qu'elles portent sur la transmission de la foi et sur l'Eglise, sur le rôle de la foi chrétienne dans le monde, sur les responsabilités des hommes politiques chrétiens ou sur des questions que tous les hommes de bonne volonté (et pas seulement les croyants) se posent, elles sont toutes frappées au coin d'un sens aigu de la pédagogie et du rejet de la langue de bois. Par-delà les décennies, elles offrent aussi une parfaite cohérence avec ce que dit le pape aujourd'hui. Elles constituent la meilleure introduction qui soit à la connaissance de la pensée et de l'action de Benoît XVI depuis 2005.

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25 mai 2009 1 25 /05 /mai /2009 22:32
La chute de la Maison Delors

Avis de tempête sur le Parti socialiste. A moins de quinze jours du scrutin européen, le PS  ressemble chaque jour davantage à un bateau ivre, sans pilote et sans gouvernail, qui s'avance, résigné, vers son triste sort. Mme Aubry a beau s'être mise elle-même à la manoeuvre, elle peut bien décréter le branle-bas de combat, la mobilisation générale, lancer ses ordres du jour et ses directives, plus rien ne répond. Les mauvais sondages tombent les uns derrière les autres, Bayrou menace, Cohn-Bendit grignote, Besancenot ricane et Fillon compte les points. Quant aux militants et aux cadres, ils n'ont jamais vraiment adhéré à cette morne campagne, qui plus est sans enjeu local; ils restent chez eux et attendent le passage du "trou d'air", en croisant les doigts pour que le 7 juin ne ressemble pas à un certain 21 Avril.

Décidément, l'Europe ne porte plus chance aux socialistes. Le référendum européen de 2005, qui avait placé le PS à deux doigts de l'explosion, continue, encore aujourd'hui, à  entretenir un climat belliqueux entre les courants. La querelle a failli repartir en 2008, au moment de la ratification du Traité de Lisbonne, jusqu'à ce que les deux ennemis d'hier, Fabius et Hollande, fassent volte face et sauvent l'unité du Parti au prix d'un déni de référendum. Un épisode peu glorieux, qui a fini par écoeurer et faire partir une bonne partie des nouveaux militants ralliés, pendant la présidentielle, au discours "national" de Mme Royal. Et puis, aujourd'hui, cette campagne décevante des européennes, qui s'achève sans avoir vraiment commencé et dont on pressent qu'il ne sortira rien de bon...

On raconte que, depuis quelques jours, l'ambiance est à nouveau électrique, rue de Solférino. Chacun y va, y compris dans le premier cercle, de ses petites phrases, de ses critiques et de ses mises en garde. Les écuries présidentielles se sont remises au travail :  on scrute les erreurs des clans adverses, on accumule les griefs, on prépare, dans la joie et la férocité, les mises en accusation et les renversements d'alliance d'après scrutin. Sans parler des députés européens sortants, qui s'inquiètent, font et refont leurs comptes et qui mettent déjà sur le dos de la direction aubriste leur mauvais sort électoral !

 Si l'heure est à la querelle, elle n'est pas encore aux explications de fond. On parle bien, ici ou là, d'un vote sanction d'une partie de l'électorat populaire, mais sans vraiment y croire. Personne, parmi les dirigeants du parti, ne semble mesurer le décalage qui existe entre le programme de campagne ripoliné, farci de bonnes intentions, foncièrement "eurobéat", que le bureau national du PS a adopté début mai et l'état d'inquiétude et de colère dans lequel se trouve aujourd'hui le pays. Personne, parmi les dirigeants socialistes, ne paraît comprendre que les dogmes européens d'hier - fédéralisme, mondialisme, libre échangisme, néo-libéralisme - font aujourd'hui l'unanimité des peuples contre eux. La défaite du PS, le 7 juin prochain, si défaite il y a, sera à l'image de ce parti devenu autiste, qui a perdu tous ses repères, qui ne sait plus dans quel monde il est.

Pouvait-il en être autrement? La majorité disparate, constituée en hâte après Reims, pour faire pièce à l'imprévisible Ségolène Royal, ne dispose d'aucune ligne politique, ni sur l'Europe, ni sur le reste. Depuis six mois, elle navigue à vue. Son programme - le même que celui des radicaux d'avant guerre ou de la SFIO sous la IVe République - se résume à un seul mot d'ordre : "durer, durer le plus longtemps possible", en attendant l'alternance qui finira bien, un jour ou l'autre, par ramener la gauche au pouvoir. C'est cette ligne "molletiste" qui risque bien, elle aussi, de faire les frais du scrutin du 7 juin.

     Peut-on imaginer la répétition du scénario de 1994 qui avait vu l'éviction en moins d'une semaine des dirigeants rocardiens, après leur échec cuisant aux européennes ? Rien n'est moins sûr. L'actuelle direction tient encore, d'une main relativement ferme, les barons, l'appareil et les réseaux. Elle jouera sur l'inertie et sur la proximité des élections régionales  pour se maintenir en place jusqu'au printemps 2010. D'ici là, peut-on espérer que tous ceux qui, dans les rangs socialistes, rêvent d'une autre ligne, celle là plus nationale, moins atlantiste, moins libérale, sauront se fédérer, y compris en claquant la porte de la "vieille maison"? Le pays aurait besoin de cette clarification utile.
Hubert de Marans.

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24 mai 2009 7 24 /05 /mai /2009 21:25
Ordonnance pour un festin                              
Pour nous soûler il nous faut des perdreaux, 
Force pluviers, et force cailleteaux;
Mais à cela je veux faire la nique,
Si nous n'avons la bisque magnifique
A double front et triples chapiteaux.

Que l'entremets paraisse des plus beaux,
Suivi de fruits entassés à monceaux;
Car il nous faut une chère Angélique
              Pour nous soûler.

Nous y voulons contes, et mots nouveaux,
Chansons, dizains, ballades et rondeaux,
Et quand et quand excellente musique;
Et plus que tout un broc de vin qui pique;
Que dis-je, un broc? Il en faut des tonneaux
               Pour nous soûler.

































Vincent Voiture, 1597-1648Oeuvres (1650).

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