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26 juillet 2009 7 26 /07 /juillet /2009 20:00
Sur la mort
d'Henri IV


Henri le Quatrième est étendu, frappé à mort,
De la pire mort, reçue d'une main plébéienne;
Lui qui rompit tant d'armées et versa sur les plaines
Plus de sang que brassa d'onde l'humide Orion :

Glorieux Français, chef illustre,
Conducteur des armées, qui en vain
De lys d'or, le cheveu déjà blanc,
Et de sa garde royale allait ceint.

La témérité ne craint pas les lances,
La trahison trompe mille pensées,
Un seul cheval grec brise les murs de Troie.

Des archers se rit le couteau fatal; Ô, Espagne,
Bellone des deux mondes, que fidèle t'honore,
Et qu'armée te craigne la nation étrangère!






Luis de Gongora y Argote, 1561-1627. Les sonnets (1580-1623).

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24 juillet 2009 5 24 /07 /juillet /2009 21:55
Déconvenues européistes

Pauvres conservateurs européens ! Le ciel vient encore de leur tomber sur la tête ... Ils étaient tellement persuadés d'être sortis grands vainqueurs des élections européennes, qu'à aucun moment ils n'ont pu imaginer que leur candidat, M. Barroso, pouvait ne pas être reconduit à la tête de la Commission de Bruxelles. Tout avait été mis en scène pour celà. Le 18 juin, le sommet des chefs d'Etat et de gouvernement - y compris les représentants de la gauche européenne - adoubait dans l'enthousiasme M. Barroso, sans porter la moindre appréciation sur son bilan et celui de sa Commission. Sur ces entrefaits, le Parti Populaire Européen manoeuvrait auprès de ses partenaires, libéraux, verts et socialistes, pour que l'investiture de M. Barroso ait lieu dès la séance inaugurale de la nouvelle assemblée européenne, le 15 juillet. On imagine le symbole !

Mais voilà, les plus belles histoires ont une fin et le petit monde de Strasbourg n'est malheureusement pas peuplé que de députés godillots de l'UMP ou de la CDU. Tout fiers de leur nouvelle existence politique, les Verts ont sonné la charge contre le président sortant, suivi de près par les libéraux, qui espèrent imposer une autre candidature, "plus centriste et donc plus consensuelle". Restaient les socialistes, tiraillés entre leurs convictions antilibérales et l'alliance "technique" passée dans le passé avec les conservateurs. Cette alliance, forme de cogestion à la strasbourgeoise, qu'ils venaient de reconduire avec le PPE et qui leur valait quelques postes clés au Parlement, d'où une intense réflexion des députés du PSE, qui n'avait, on l'imagine, rien d'intellectuelle et de désintéressée. Finalement, le groupe socialiste se donnait lui aussi le temps de murir sa décision. Le vote est-il simplement reporté en septembre, comme le proclame haut et fort les membres du PPE ? Rien n'est moins sûr. Dans une de ces décisions "byzantines" dont les institutions européennes ont le secret, il a finalement été convenu que le Parlement se prononcerait le 10 septembre prochain pour savoir s'il organise ou non un vote d'investiture le 16 septembre. On appréciera les contorsions ! Les conservateurs, ainsi que les entourages de M. Sarkozy et de Mme Merkel, ne décolèrent pas, d'autant que les derniers pointages faits au sein des groupes n'étaient pas en faveur de M. Barroso. Mais dans les affaires délicates, on sait que la colère n'est pas toujours la meilleure conseillère.

Autre désillusion pour les conservateurs : la résurgence des eurosceptiques. Lors de la séance inaugurale du nouveau Parlement, le 15 juillet, les adversaires les plus virulents du traité de Lisbonne ont réussi à constituer un groupe ("Europe de la Liberté et de la démocratie") qui rassemble plus de 30 eurodéputés. Son président, le britannique Nigel Farage, a promis d'être la voie de l'opposition à l'Europe fédéraliste et de jouer un rôle actif dans la campagne du "non" pour le référendum irlandais. Pire encore, comme nous l'avions annoncé (RCIL des 11 et 23 juin , 55 parlementaires  conservateurs, parmi lesquels l'ensemble des tories anglais, ont décidé de rompre les amarres avec le PPE et de constituer un second groupe eurosceptique ("Conservateurs et réformistes européens"). Si l'on y ajoute le groupe d'extrème gauche, traditionnellement rétif à l'Europe libérale et fédéral, plus quelques non inscrits peu conformistes, ce sont près de 140 députés, soit 20% des sièges, qui porteront à Strasbourg un discours critique vis à vis de l'actuelle construction européenne. Du jamais vu !

Cette situation  ne sera évidemment pas sans répercusion sur la procédure de ratification du Traité de Lisbonne, que Mme Merkel, MM. Sarkozy et Barroso suivent comme "le lait sur le feu". La reconduction de M. Barroso, dès le mois de juillet, à la tête de la Commission pouvait en effet donner le sentiment d'une sorte de retour à la normal, d'une fin du "cycle maudit "commencé avec le reférendum français de 2005 et qui s'est poursuivi avec la consultation irlandaise de 2008. Ce signal n'a pas eu lieu, les contestations du Traité européen ne sont pas éteintes et l'inquiétude commence à gagner les rangs des "Lisbonnards". Il est vrai que le temps joue maintenant contre eux et que d'importants foyers de rébellion  persistent à Londres, à Berlin, à Prague, à Varsovie et à Dublin, ce qui fait beaucoup.

Côté britannique, le sujet est des plus sérieux. On savait, depuis les résultats des élections européennes, que le gouvernement de M. Gordon Brown ne tenait plus qu'à un fil et les Tories avaient clairement indiqué qu'ils soumettraient le traité européen à référendum, au cas où ils arriveraient au pouvoir l'an prochain. Cette menace n'est pas proférée à la légère. M. William Hague, ministre des affaires étrangères du shadow cabinet tory vient même d'enfoncer le clou en déclarant qu'en cas de victoire conservatrice au printemps 2010, le gouvernement reverrait profondément l'orientation de sa politique étrangère, au profit du fameux "air du large".  En bons tacticiens, les Tories savent parfaitement combien ce genre de propositions plait un opinion publique restée très patriote et lassée depuis longtemps de la pétaudière bruxelloise. Le risque est d'importance mais on considère à Paris, à Bruxelles et à Berlin que la crise, si crise il y a, ne se produira au mieux que dans 8 mois et qu'il faut laisser le temps au temps...

Car le péril le plus immédiat n'est pas là, il vient en réalité du coeur de la coalition "européiste", c'est à dire de l'Allemagne elle-même. Bien que les deux chambres, Bundestag et Bundesrat, aient approuvé le Traité, à une majorité assez large, au printemps 2008, plusieurs groupes politiques (CSU bavaroise et gauche radical) ont logiquement saisi la Cour constitutionnelle de Karlsruhe des abus de pouvoir introduits par le texte. Or, ce qui ne devait être, selon l'exécutif allemand, qu'une formalité, s'est transformé une fois encore en une cinglante déconvenue. Les juges de Karlsruhe ont non seulement donné raison aux plaignants, mais ils ont aussi décidé de bloquer la ratification du traité européen tant qu'une loi d'accompagnement garantissant les prérogatives du Parlement allemand ne serait pas votée par le Bundestag [1]. La situation est d'autant plus critique pour l'équipe Merkel que les élections législatives allemandes sont prévues fin septembre, que, pour les gagner, l'actuelle chancelière a besoin des voix de la CSU bavaroise et que celle ci conditionne son soutien à l'adoption d'un texte limitant fortement les effets du traité de Lisbonne. On voit donc que l'affaire est plus que mal partie et qu'il y a fort à parier que le Bundestag sera, au mieux,  saisi d'un texte de loi après les législatives. C'est à dire à un moment où la campagne irlandaise battra son plein.

Car l'autre péril pour le mauvais traité, c'est à Dublin qu'il se situe. Le seul point à peu près sûr pour les irlandais, c'est la date du second référendum, fixée au 2 octobre. Pour le reste, tout est ouvert. Le Premier ministre Brian Cowen se prévaut des garanties qu'il aurait obtenues du Conseil européen de juin dernier sur le maintien de certaines spécificités irlandaise (neutralité militaire, fiscalité, avortement...) et sur les derniers sondages qui donnent une légère avance au "oui". Mais les partisans du "non" font valoir qu'il en était de même quelques semaines avant le premier référendum, qui avait pourtant abouti au résultat inverse, et que M. Cowen sera d'abord jugé sur son bilan économique, qui est encore bien pire qu'en 2008. Prudence donc, disent les analystes, y compris et peut être surtout dans le camp européiste.

Désillusions, déboires, prudence... le moral des conservateurs européens serait décidemment au plus bas, si l'éternelle bonne humeur de leurs amis Lech Kaczynski et Vaclav Klaus n'était pas là pour leur redonner espoir. Il est vrai que sans ces deux provocateurs impénitents, l'Europe serait plus triste! Le président polonais n'a -t-il pas déclaré il y a quelques jours et le plus sérieusement du monde qu'il signerait le traité "le jour même où nos amis irlandais l'accepteraient, dès  l'annonce des résultats officiels" ? Il pourrait utilement y rajouter " et quand les exigences de la cour de Karlsruhe seront satisfaites". Quant à son homologue tchèque, amateur de bons cigares et de bons mots, il cherche encore la transposition dans sa langue de l'expression "quand les poules auront des dents". Promis, juré, dès qu'il en a trouvé une traduction acceptable, il signe tout de suite!

  Vincent Lebreton.

 


[1]. Nous accueillons cette décision avec une joie mélée d'un peu de tristesse. Pour les Allemands, la question de la place du droit européen vis à vis du droit national reste ouverte, ils n'ont aucune honte à tenir ce débat  et il sera particulièrement intéressant de savoir quelles conséquences pratiques ils en tireront. Une preuve supplémentaire que le rôle de la nation et le respect du droit du peuple restent au coeur des institutions allemandes, comme ils sont au coeur des institutions britanniques. On regrettera qu'il n'en soit pas de même en France, où la défense de nos intérêts vitaux a été depuis trop longtemps abandonné à des dirigeants dévoyés, des assemblées de godillots et des juristes indignes. Qui nous dira un jour pourquoi l'Allemagne a le droit de se poser ces questions et pas nous ?

 

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21 juillet 2009 2 21 /07 /juillet /2009 22:40
Carling

Une semaine après  l'explosion qui a causé la mort de deux jeunes ouvriers -  âgés de 22 et 29 ans -  et blessé six autres personnes, sur le site pétrochimique de Total à Carling,  l'heure est à la colère en Lorraine. Syndicats, partis politiques et  associations de protection de l'environnement dénoncent la "négligence" de l'entreprise, sa politique de sécurité incertaine et le manque de moyens consacrés à la modernisation et à la mise en sureté de ses installations.

Comme le rappellaient plusieurs journaux (Le Monde, l'Humanité, notamment), les incidents sur le sites pétroliers de Total ne sont pas rares. Carling est bien connu des associations écologistes et des dégagements de produits toxiques ont été constatés à plusieurs reprises depuis cinq ans : 6 tonnes de styrène en juin 2005, 4 tonnes de benzène en janvier 2007, des rejets d'hydrocarbures en février 2007 et novembre 2008... Le 1er septembre, prochain, Total sera d'ailleurs  convoqué pour infraction à la législation sur les installations classées sur cette plate-forme. La CGT dénonce de son côté "l'allongement de la liste des morts" : deux autres personnes sont décédées sur les sites chimiques de Total depuis le début de l'année.

On stigmatise aussi le "laxisme" et le peu de moyens dégagés par les pouvoirs publics pour contrôler de façon sérieuse de telles installations. Même si le temps n'est plus où le service des Mines était soupconné de collusion avec les grandes entreprises minières, sidérurgiques et chimiques de la région, le personnel affecté aux contrôle des installations classées est notoirement insuffisant : 1200 personnes sur toute la France pour surveiller 51000 installations à risque. La Lorraine n'échappe évidemment  pas à cette pénurie.

L'accident de Carling est-il de nature à faire réfléchir la multinationale pétrolière et son dirigeant, le pontifiant M. de Margerie ?  Chez Total, on se rassure à bon compte en rappellant que 20 M€ ont été investis dans les deux vapocraqueurs de Carling depuis 2002. Notoirement insuffisants, disent les syndicats qui parlent "d'équipements vétustes et de campagnes de maintenance insuffisantes". Même son de cloche du côté des écologistes qui dénoncent : "Un matériel ancien, une absence de volonté d'investir dans la sécurité, et l'importance du facteur humain. Un jeune homme peu expérimenté a été envoyé pour rallumer le surchauffeur". Tout celà dans un contexte  social particulièrement tendu :  le site fait l'objet depuis mars dernier d'un plan de réduction d'effectifs qui porte sur une centaine de postes et cet accident n'est évidemment pas de nature à rassurer sur leur avenir les 850 salariés de Carling.

Pendant ce temps-là, le pétrolier continue à engranger les bénéfices et à choyer ses actionnaires. En 2008, le groupe annonçait des résultats inégalés (près de 14 milliards d'euros, en croissance de près de 14% par rapport à 2007) et versait plus de 5 milliards d'euros de dividendes. Il consacrait dans le même temps moins de 300 M€ à la modernisation de  ses activités chimiques françaises et de l'ordre d'une vingtaine de millions d'euros sur Carling. Total, qui fut jadis un des fleurons de notre industrie, est-il définitivement passé du côté de l'économie de casino ? Ses ingénieurs, ses cadres, ses techniciens et ses ouvriers, et au premier chef ceux de Carling, sont en droit, ce soir, de se le demander.

Henri Valois.

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19 juillet 2009 7 19 /07 /juillet /2009 22:40
Comte de Chambord                  
Journal(1846-1883)


présenté par Philippe Delorme

Mis en ligne : [20-07-2009]

Domaine : Histoire


 

Né en 1960, historien spécialiste des dynasties royales et journaliste à Point de Vue, Philippe Delorme est l'auteur d'une vingtaine d'ouvrages consacrés aux princes et aux grands destins. Il a récemment publié Les Princes de la Mer (Bartillat, mai 2006), Albert II de Monaco (Michel Lafon, juillet 2006),  Les Princes du malheur (Perrin, juin 2008). Il est également le promoteur des recherches génétiques réalisées en 2000 sur le coeur de Louis XVII, qui ont eu un retentissement mondial.


Henri, Comte de Chambord, Journal (1846-1883), présenté par Philippe Delorme, Paris, François-Xavier de Guibert, Juin 2009, 815 pages.

 

Le comte de Chambord, petit-fils de Charles X, a été le dernier roi de France. Mais si le règne de Henri V n'a pas duré une semaine, en août 1830, son influence politique et morale a persisté jusqu'à sa mort, en 1883. Éternel exilé, depuis son château de Frohsdorf en Autriche, il n'a cessé d'incarner le recours à la royauté légitime. On pensait que son Journal intime, tenu quotidiennement et pendant près de quarante ans à partir de 1846, avait été détruit sur son ordre, après sa mort. Il n'en était rien ! Au terme d'une longue enquête, Philippe Delorme l'a heureusement exhumé des archives privées où il sommeillait depuis plus d'un siècle. La redécouverte de ce témoignage essentiel sur l'histoire du XIXe siècle, remarquablement décrypté et annoté, constitue un événement d'une importance majeure, indispensable pour mieux comprendre les origines de la France contemporaine et la naissance de la République. À travers ces carnets défilent tous les grands acteurs de l'époque, les guerres et les révolutions, le règne de Napoléon III et la Commune.En 1873, le comte de Chambord, par son intransigeance, manquera de peu une restauration qu'une majorité de Français semblaient appeler de leurs voeux. Ses refus et ses réticences s'expliquent à la lecture de son Journal. On y découvre également la vie quotidienne, les plaisirs et les voyages, les peines et les devoirs d'un prince persuadé d'incarner la France éternelle, et dont le seul espoir restera jusqu'à son dernier souffle de retrouver le trône de ses ancêtres.

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19 juillet 2009 7 19 /07 /juillet /2009 21:00
L'automne
des Canaries


Voici les seuls coteaux, voici les seuls vallons
Où Bacchus et Pomone ont établi leur gloire;
Jamais le riche honneur de ce beau territoire
Ne ressentit l'effort des rudes aquilons.

Les figues, les muscats, les pêches, les melons
Y couronnent ce dieu qui se délecte à boire;
Et les nobles palmiers, sacrés à la victoire,
S'y courbent sous des fruits qu'au miel nous égalons.

Les cannes au doux suc, non dans les marécages,
Mais sur les flancs de roche, y forment des bocages
Dont l'or plein d'ambroisie éclate et monte aux cieux.

L'orange en même jour y mûrit et boutonne,
Et durant tous les mois on peut voir en ces lieux
Le printemps et l'été confondus en l'automne.





Marc-Antoine de Saint-Amant, 1594-1661. Les Oeuvres, troisième partie (1649).

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15 juillet 2009 3 15 /07 /juillet /2009 18:42
Le colonel               
Lawrence         



 
 

La publication d'une nouvelle traduction des Sept Piliers de la Sagesse, dans la version longue, dite « d'Oxford » fait partie des évènements littéraires de cette année et il faut féliciter les Editions Phébus de l'avoir entreprise [1]. Non que la précédente traduction française fut médiocre, bien au contraire. Rédigée dans les années 1930 par le grand critique Charles Mauron, elle restituait parfaitement bien ce qu'avait été la révolte arabe de 1917, cette moderne épopée du désert, pleine de bruits et de fureurs. Mais on sait que l'œuvre de Lawrence connut de multiples avatars. Le travail de Mauron s'appuyait sur une édition de 1926, profondément revue, simplifiée et compactée par Lawrence. La traduction que nous offre aujourd'hui Eric Chedaille part de l'édition originale de 1922, un texte moins travaillé, moins apprêté, mais qui n'a en rien perdu de sa magie. On y trouve au contraire mille détails, mille explications, mille réflexions sur les évènements en cours que Lawrence, dans un souci presque maladif de concision et de pureté, avait soigneusement élagués. Au final, l'œuvre y gagne en plénitude, en clarté et en humanité. Le style en est plus libre, les récits d'action plus riches, les hommes et les paysages y apparaissent avec plus d'intensité. Des pages, pleines de force, témoignent une nouvelle fois du curieux mélange de guerrier et de poète qu'était Lawrence. D'autres sont empreintes de ce doute et de cette sombre mélancolie qui devaient, une fois la gloire passée, le submerger peu à peu.

Car l'homme qui écrit ces pages au début des années 1920 n'est déjà plus le héros de l'Arabie. Ecœuré par les compromissions des traités de Versailles, où il voit s'évanouir le rêve d'une grande nation arabe, il met fin en 1922 à sa carrière de diplomate et de conseiller de Churchill. L'ex colonel Lawrence prend alors le parti de réintégrer l'armée comme simple soldat - ce qui lui vaudra l'incompréhension de l'ensemble de l'institution militaire - et de se consacrer à ses mémoires. Pendant plus de dix ans, à travers une morne vie de garnison,  le conquérant d'Akaba va chercher à s'effacer du monde des vivants[2]., à retrouver une certaine paix intérieure et à faire de sa légende une œuvre littéraire. La rédaction des Sept Piliers est, pour lui, plus qu'une gageure, c'est un combat permanent contre une partie de lui-même, contre cette nature faible, dilettante et jouisseuse dans laquelle il voit l'origine de ses échecs. Le livre, une première fois écrit dans la fièvre en 1919, perdu, réécrit en un mois en mai 1920, sera maturé, complété, enrichi, jusqu'à lui apparaître comme un monstre, parfaitement « indigeste ». C'est alors qu'un  nouveau démon le saisit, celui de la clarté et de la concision. Il faut, couper, trancher, mettre à angle vif, réduire le texte à l'essentiel : l'avènement d'un peuple, l'histoire d'un destin. C'est à contrecœur qu'il acceptera la publication de cette quatrième version en 1926 et c'est à contrecœur qu'il recevra les félicitations et les signes d'admiration de ses contemporains. Seuls peut-être les encouragements de ses amis les plus proches, les écrivains G.B. Shaw, Thomas Hardy et E. M. Forster, ont pu parfois lui faire admettre qu'il pouvait avoir un destin d'écrivain. Une fois cette épisode littéraire terminé, plus rien n'intéressa vraiment Lawrence, qui mourut, comme on le sait, des suites d'un accident de moto, en 1935.

Tout à son combat contre lui-même, Lawrence eut-il conscience de la valeur de l'œuvre qu'il produisait ? Pouvait-il imaginer que cette oeuvre allait devenir un de ces livres mondes où chacun pourrait trouver, selon son âge, son âme et son état, des pages qui aident à vivre. Les Sept Piliers de la sagesse, c'est d'abord le journal d'un homme de guerre. Il plait aux militaires, aux stratèges, aux hommes de guérilla. Lors d'un entretien avec le général Salan en 1946, le général Giap ne déclarait-il pas «  Le livre de T. E. Lawrence est mon évangile du combat. Il ne me quitte jamais. » ? Il séduit évidemment les historiens et les politiques, et l'on sait que Churchill, pour ne parler que de lui, en fit un de ses livres de chevet. Quant aux poètes, ils ne peuvent être insensibles aux passages où, après le récit dérisoire d'un épisode de la guerre des hommes, le monde des déserts, minéral, inflexible, impose à nouveau sa loi, celle de la beauté. Ainsi de cette arrivée au crépuscule dans l'ouadi Roum :


C'est avec de telles pensées que nous défilâmes dans l'avenue de Roum encore rutilante des lueurs du couchant ; les falaises étaient aussi rouges que les nuages à l'ouest, stratifiées comme eux et comme eux horizontales contre le ciel. De nouveau nous sentîmes à quel point la sereine beauté de Roum apaisait notre excitation. Sa grandeur écrasante nous réduisant à la taille de nains, nous dépouilla de ce manteau de rires qui nous avait enveloppés quand nous marchions par les plaines, hilares.

La nuit tomba, et la vallée devint un paysage de l'esprit. Les falaises invisibles, mais présentes, se chargeaient de présages. L'imagination tentait de reconstruire le plan de leurs remparts, en suivant le sombre contour découpé sur un dais d'étoiles. L'ombre, dans la profondeur, avait une réalité solide - une nuit à désespérer du mouvement. 


Comment ne pas voir enfin dans les Sept piliers une forme d'hymne éternel à la jeunesse ? Lorsqu'il rentre en contact avec l'Orient, Lawrence a un peu plus de 22 ans et il débute ses années de guerre à 26 ans. Aucun des protagonistes de son récit n'est beaucoup plus âgé, à l'exception de l'émir Faycal et d'Allenby, curieuses images l'un et l'autre du père absent. On sait quelle fascination Lawrence et son livre exercèrent sur André Malraux. Rien de plus compréhensible : l'Anglais comme le Français ne rêvaient-ils pas de faire d'une de leurs œuvres un de ces livres géants, en face de Moby Dick, des Karamazov et de Zarathoustra. Fascination d'un destin pour un autre destin, dira-t-on. Mais il y a plus que cela. A la fin du livre qu'il lui consacre, le Démon de l'Absolu, Malraux lève imperceptiblement un des coins du voile qui entoure le mystère Lawrence, et sans doute aussi la propre énigme de Malraux :


Un de ses amis avait dit de lui, quand parut The Boy's Book du Colonel Lawrence : « Même s'il n'était pas allé en Arabie, quoi qu'il fît, il aurait fini par habiter l'imagination des enfants, parce qu'il était un grand homme, mais aussi un enfant lui-même. » [...] La fascination particulière que l'art exerçait sur Lawrence, le choix de ses livres titans, la passion de la poésie, tout cela appartient à la jeunesse : c'est cette jeunesse particulière qui chez les grands artistes survit jusqu'au dernier jour. [...] Il n'y a pas de grand art sans une part d'enfance, et peut être pas même de grand destin.

Eugène Charles.



[1]. Thomas Edward Lawrence, Les Sept Piliers de la Sagesse, édition originale de 1922, traduite de l'anglais par Eric Chédaille, introduction de Jeremy Wilson (Editions Phébus, 1076 pages, Avril 2009)

[2]. Dans la belle biographie qu'il lui consacre sous le titre Lawrence d'Arabie ou le rêve fracassé, Jacques Benoist-Méchin imagine le parallèle suivant : "A Clémenceau, âgé de plus de quatre-vingts ans, qui revenait d'un voyage aux Indes, un journaliste avait demandé : - Et maintenant, que comptez-vous faire? - Je vais vivre jusqu'à ma mort, avait répondu le Tigre. Si l'on avait posé la même question à Lawrence, il aurait pu répondre : - Je vais agoniser jusqu'à ma mort - car les années qui lui restent à vivre ne seront plus qu'une longue agonie."

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12 juillet 2009 7 12 /07 /juillet /2009 22:40
Histoire                        
du snobisme


de Frédéric Rouvillois

Mis en ligne : [13-07-2009]

Domaine : Histoire



Né en 1964, professeur de droit public à l'Université Paris-V, Frédéric Rouvillois est spécialiste des questions institutionnelles. Bibliophile et collectionneur de traités de savoir-vivre, il a publié de nombreux ouvrages d'histoire des idées, notamment une Histoire de la politesse (Flammarion, 2006) qui a rencontré un grand succès en France, et est en cours de traduction dans de nombreux pays étrangers.


Frédéric Rouvillois, Histoire du snobisme, Paris, Flammarion, Septembre 2008, 408 pages.


Février 1914 : une grande enquête est lancée pour déterminer le sujet le plus " parisien " du moment. Alsace-Lorraine, tensions avec l'Allemagne, poudrière des Balkans ? Erreur. La réponse est : Bergson. Les élégantes qui se pressent aux cours du philosophe s'arrachent d'ailleurs la dernière robe du grand couturier Worth, joliment appelée " M. Bergson a promis de venir... " Chers snobs, que le Collège de France préoccupe davantage que la guerre qui menace. Bergsoniens à la Belle Epoque, ils ont été amateurs de loirs au miel dans l'Antiquité, bourgeois gentilhommes ou précieuses ridicules au Grand Siècle, Incroyables ou Merveilleuses sous le Directoire, fashionables sous la Restauration... Mais il leur a fallu attendre le milieu du XIXe siècle pour connaître la consécration, grâce au livre du romancier anglais Thackeray, Le Livre des snobs, acte de baptême du snobisme. Dûment nommés, nos snobs s'habillent à l'anglaise et courtisent les clubs chic, convoitent l'onction du titre de noblesse ou de la particule, s'émerveillent de la mise du comte d'Orsay, de Boni de Castellane, d'Oscar Wilde ou du prince de Galles. Après la Grande Guerre, la séduction du grand monde finit par se tarir. Fleurit alors un snobisme nouveau, aujourd'hui plus vivace que jamais : il faut être dans le vent, ou mourir ! Goûter l'art cubiste puis abstrait, quand la foule en est aux impressionnistes ; s'affoler de la cuisine dite nouvelle pour, quand elle vieillit, célébrer les élucubrations chimiques de chefs inspirés... Ridicules, les snobs ? Avant de leur jeter la pierre, faites votre examen de conscience, en méditant le propos du maître en snobisme que fut Robert de Montesquiou : " il faudrait manquer d'esprit pour ne pas être snob "....

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12 juillet 2009 7 12 /07 /juillet /2009 14:35

Paysages français               

Textes choisis

par André du Colombier

 

Léon-Paul Fargue publia cette petite merveille en 1946, au sortir de la Guerre. Il y est question de la France, de paysages qui nous sont familiers, d’une certaine douceur de vivre qui finit toujours par avoir raison de l’aigreur des hommes. Un texte d’espérance, qui trouve toute sa place dans ce premier numéro, qu’on lira sans bouder son plaisir.
 

Tout simplement.

 

En dépit de ce qui se passe, comme disent, sans le dire, tout en le disant, les flâneurs des deux rives, les gens du voyage et les compagnons de la solitude, en dépit du malaise menaçant, qui, de la distance d’un oiseau planant, se rapproche jusqu’à celle d’une brosse dure ; en dépit de l’écoeurement où nous ont jetés tous tant que nous sommes l’intellectualité pure, l’idéologie à tous les étages, la sociologie obligatoire, eh bien, en dépit et au delà de tout cela qui n’est qu’un prurit, un coup de cerveau, mais qui passera, qui nous rendra les cerises et leur temps, j’aime mon pays.

Je l’aime comme on aime une femme, physiquement et pensivement, je l’aime comme on aime une compagne. Il m’épaule et me console, et je me retourne dans notre confusion actuelle avec les souvenirs dont il m’emplit, je me débats dans nos convulsions avec les armes de ses images, avec toutes les images qu’il m’a données le long de ma vie, comme des cadeaux. Quelles images ? Mais, celles de la terre de France.

J’aime songer aux villages de la Savoie, renversés au fond des vallées comme des jeux de dominos, survolés dans l’aigue-marine du ciel par de grands oiseaux à lunettes. Je revois ces portes, ces jardins bien meublés, je crois entendre ces bruits de sabots par quoi se signale le train-train de la population de ces villages tricotés comme des gilets de chasse, bien au chaud dans leurs traditions. J’aime les chemins creux de mon Berry, ses clochers dorés comme une flèche de gypse, ses étangs bigles, ses légendes, ses chasses fantastiques, ses lavandières de nuit, les haies et les tournants de ses routes, pleines du nasillement des moyeux, des jantes, des ressorts d’une bande de vieilles voitures qui s’en vont à la foire et à la noce. Il me semble que je revois les images et que je sens encore les odeurs qui montent de ces spectacles charmants et dans lesquels se marient les tableaux parfumés de la nature et du cœur. Collerettes des filles à marier, touffeurs des beaux soirs de juin coiffés de foin ; peinture des soldats répandus dans les bourgs et colorations des boutiques, fines comme de vieilles soieries ; charme des amours et des forêts… J’aime les hautes toitures du Jura et l’ocre profonde de ses fermes, l’hospitalité de ses aubergistes, le silex de ses vins, l’âpreté suave de ses champignons.  Je regrette la sieste appliquée et créatrice du Midi méditerranéen, les pêcheurs étendus sur les dalles chaudes, les belles jambes nues et bien roulées des mareyeuses, et leur cri de liberté vraie. Si je me tourne du côté de l’Yonne, j’aime ses pentes douces où l’on aperçoit toujours, tantôt à gauche, tantôt à droite, des lointains à la Poussin, des premiers plans à la Chardin. J’aime la gaîté suave, mais sans arrière-pensée, des Charentes, aux verts délicats, presque saupoudrés de poudre d’oiseau… J’aime les bras rêveurs de nos rivières, les yeux pers de nos canaux, le beau font de nos forêts, la clarté de vue de nos horizons. Mais je me souviens aussi des menhirs et des dolmens perdus de Bretagne, qui s’en retournent vers les maisons du passé comme de vieux professeurs, les mains derrière le dos… Et j’aime les vaches et les dindons, les ports cochères et les peupliers élégants de ces beaux chemins qui vont de Roanne à Montluçon, de Chaumont à Langres, d’Orléans à Tours, et les mélodies qui naissent peu à peu de ce concert.  Je n’en finirai sans doute pas d’énumérer les enchantements de cette belle fresque heureuse et tourmentée. Mais je dirai tout d’un mot : la France c’est pour moi la poésie. La vraie poésie, nourrie par en-dessous, tenue par la mesure. La France émerge douce et triomphante, de cette poésie infiniment réussie, toujours renouvelée, qui est à la fois sa complexion et son secret.

Je songe aux métiers, aux familles, aux routes sans goudron, aux vieux ponts des provinces, aux chasubles des fenêtres, aux cachotteries des armoires, à l’étoffe même de la réalité française dans laquelle s’enveloppent les destinées particulières, les espérances et les gentillesses de notre vie à tous. Je songe à nos animaux familiers, aux patois, aux veillées des chaumières, aux réunions à la Flaubert, aux méditations à la Balzac, aux effusions à la Francis Jammes, à tout cela qui compose le merveilleux tableau de maître que nous ne savons plus voir, et qui, cependant, est là, face à notre sensibilité. La France est une salle de spectacle heureuse et soignée.  C’est une des sommes poétiques les plus éloquentes que la nature ait mises à la disposition des hommes de bonne volonté. Je voyage dans mes souvenirs, je cours après ma jeunesse à travers ces dons inestimables et réconfortants. Et je retrouve toujours des enseignements riches et frappants au bout de mes courses dans moi-même – dans moi-même intimement mêlé aux caprices du pays. Et ceux-ci me rendent l’espérance, me la posent sur le bord des rêves.

    Oui, en dépit de ce qui se passe, et qui ne provient que de la fureur intellectuelle, de cette manie sans analogue de vouloir placer le cerveau aveugle avant les mains et les intuitions, le raisonnement avant la méditation, le sujet avant l’objet, en dépit de tout cela, la France demeure, avec ses paysages, ses traditions, son labeur, et surtout sa poésie naturelle, semblable à une statue confiante et dorée au fond de nos consciences bourrelées, qui voudraient bien revenir « à la page où l’on aime »…

 

Léon-Paul Fargue.

 

Et voici une autre splendeur, née cette fois sous la plume de Paul Valéry. Là où Léon-Paul Fargue nous restituait un pays charnel, une terre pleine d’odeurs et de sucs, sûre de son charme, Valéry met en scène une Méditerranée fière, lumineuse, changeante, pur produit de l’esprit et de son mouvement. L’extase sensuelle de Fargue, l’intelligence au travail de Valéry : deux images du paysage français.

Regards sur la mer.
 

Ciel et Mer sont les objets inséparables du plus vaste regard ; les plus simples, les plus libres en apparence, les plus changeants dans l’entière étendue de leur immense unité, et toutefois les plus semblables à eux-mêmes, les plus visiblement astreints à reprendre les mêmes états de calme et de tourment, de trouble et de limpidité.

Oisif, au bord  de la mer, si l’on tente de déchiffrer ce qui naît en nous devant elle ; quand, le sel sur les lèvres, et l’oreille flattée ou heurtée de la rumeur ou des éclats des eaux, on veut répondre à cette présence toute puissante, on se trouve des pensées ébauchées, des lambeaux de poèmes, des fantômes d’actions, des espoirs, des menaces ; toute une confusion de velléités excitées et d’images agitées par cette grandeur qui s’offre, qui se défend ; qui appelle par sa surface, et effraie par ses profondeurs, l’entreprise.

C’est pourquoi il n’est point de chose insensible qui ait été plus abondamment et plus naturellement personnifiée que la mer. On la dit bonne, mauvaise, perfide, capricieuse, triste, folle, ou furieuse ou clémente ; on lui donne les contradictions, les sursauts, les sommeils d’un être vivant. Il est presque impossible à l’esprit de ne pas animer naïvement ce grand corps liquide sur lequel les actions concurrentes de la terre, de la lune, du soleil et de l’air compensent leurs effets. L’idée du caractère fantasque et violemment volontaire que les anciens prêtaient à leurs divinités, et nous-mêmes parfois attribuons aux femmes, s’impose assez à qui  voisine avec la mer. Une tempête s’improvise en deux heures. Un banc de brume se condense où se dissipe par magie.

 

Deux autres idées, trop simples, et comme nues, naissent encore de l’onde et de l’esprit.

L’une de fuir ; de fuir pour fuir, idée qu’engendre une étrange impulsion d’horizon, un élan virtuel vers le large, une sorte de passion ou d’instinct aveugle du départ. L’âcre odeur de la mer, le vent salé qui vous donne la sensation de respirer de l’étendue, la confusion colorée et mouvementée des ports communiquent une inquiétude merveilleuse. Les poètes modernes, de Keats à Mallarmé, de Baudelaire à Rimbaud, abondent en vers impatients qui pressent l’être et l’ébranlent, comme la brise fraîche à travers les gréements sollicite les navires au mouillage.

L’autre idée est peut-être cause profonde de la première. On ne peut vouloir fuir que ce qui recommence. La redite infinie, la répétition toute brute et obstinée, le choc monotone et la reprise identique des ondes de la houle qui sonnent sans répit contre les bornes de la mer inspirent à l’âme fatiguée de prévoir leur invincible rythme, la notion tout absurde de l’Eternel Retour.  Mais dans le monde des idées, l’absurdité ne gêne pas la puissance : la puissante et insupportable impression d’un éternel recommencement se change en désir furieux de rompre le cycle toujours futur, irrite une soif d’écume inconnue, de temps vierge et d’événements infiniment variés…

 

Pour moi je me résume tout cet enchantement de la mer en me disant qu’elle ne cesse de se montrer possible à mes yeux. Que d’heures j’ai consumées à la regarder sans la voir, ou à l’observer sans parole intérieure. Tantôt je n’en reçois qu’une image universelle ; chaque vague me semble toute une vie. Tantôt je ne vois plus que ce que l’œil naïvement éprouve, et qui n’a point de nom. Comment se détacher de tels regards ? – Qui peut échapper aux prestiges de la vivante inertie de la masse des eaux ? Elle joue de la transparence et des reflets, du repos et du mouvement, de la paix et de la tourmente ; dispose et développe dans l’homme, en figures fluides, la loi et le hasard, le désordre et la période ; offre la voie ou barre le chemin.

  Une rêverie à demi savante, à demi puérile, brouille, élucide, combine à propos de la mer quantité de souvenirs ou d’épaves spirituelles de divers ordres et de divers âges : lectures de l’enfance, souvenirs de voyages, éléments de navigation, fragments de connaissances exactes…

Nous savons quelquefois que cette immense mer agit comme un frein sur le globe, en ralentit la rotation. Elle  est au géologue le gisement d’une roche liquide qui tient en suspension des atomes de tous les corps de la planète. Parfois l’esprit se risque dans la profondeur. Il en ressent la pression croissante ; il en invente l’épaisseur de plus en plus ténébreuse. Il y trouve des flux d’eau plus pure, ou plus tiède, ou plus froide ; des fleuves intestins qui circulent et se ferment sur eux-mêmes dans la masse ; qui se divisent et se renouent, effleurent les continents, transportent le chaud vers le froid, rapportent le froid vers le chaud, fondent les carènes de glace des qui s’arrachent des banquises polaires, - introduisant une sorte d’échanges, analogues à ceux de la vie, dans la plénitude et la substance continue de l’eau inerte.

    Ce grand calme, d’ailleurs est ému assez fréquemment par les vibrations très rapides, plus promptes que le son, qu’y excitent les accidents sous-jacents, les brusques déformations du support de la mer. L’onde sourde se propageant d’une extrémité à l’autre d’un océan, se heurte tout à coup au socle monstrueux des terres émergées, assaille écrase, dévaste les plateformes populeuses, ruine les cultures, les demeures et toute vie.

Paul Valery.   
 
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9 juillet 2009 4 09 /07 /juillet /2009 10:14
La République de Bernard Tapie

Allons-nous vivre une nouvelle Affaire Tapie ? On se souvient que l'été dernier notre ex chanteur, ex ministre, ex roi des entrepreneurs avait défrayé la chronique, en retournant à son avantage et contre toute attente, l'inextricable dossier Adidas. Quelques amis bien placés dans les coulisses du pouvoir, une procédure d'arbitrage rondement menée, des créanciers soudain très arrangeants, et l'affaire était faite. « Scandale d'Etat », s'étaient indigné M. Bayrou et quelques autres. Mais tout cela est maintenant oublié et l'ami Bernard devrait toucher à la fin de cette année un très joli magot, de l'ordre d'une centaine de millions d'euros selon la Tribune. De quoi se sentir à nouveau pousser des ailes et se mettre dans le sens du vent.

Certains annonçaient son retour en politique. A la tête d'un ministère « fracassant », créé à sa mesure par son ami Sarkozy, dans le cadre de l'ouverture. « Trop tôt, trop risqué, trop voyant », s'exclama le chœur de jeunes énarques qui monte la garde à l'Elysée. « Une carte utile, mais à sortir plus tard, quand cela en vaudra vraiment la peine », tempérèrent deux ou trois conseillers politiques blanchis sous le harnais. On remisa donc pour un temps le maroquin mirobolant.

A défaut de la politique, il y a les valeurs sûres, les entreprises et le sport. Au registre du football, notre homme a visiblement quelques rachats en tête. « Je commence à avoir ma petite idée » explique-t-il fin juin à l'Express, « il faut que ce soit un club qui n'a pas gagné de trophées depuis longtemps et qui fait du beau jeu » Et de citer « Nantes, Nîmes, Cannes, Nice... et une bonne dizaine d'autres ». Histoire de brouiller les pistes.

Mais c'est dans le monde des affaires que Tapie prépare son grand retour. Avec une cible de choix : le Club Méditerranée, une vieille valeur des années 60 qui peine à se trouver un second souffle sous la houlette d'un fils Giscard d'Estaing. L'offensive de Tapie contre les dirigeants du Club a commencé il y a de deux mois et elle fait déjà les choux gras de la presse économique. Déclarations fracassantes, démentis tout aussi tonitruants, attaques personnelles de part et d'autres, rumeurs et contre rumeurs, insultes, plaintes, manipulations, coups de bourse... Nous voilà subitement plongé dans une atmosphère qui n'est pas sans rappeler les belles heures de l'affairisme mitterrandien. Cette nostalgie là, Monsieur Tapie sait en jouer avec talent.

Ce qui retient l'attention dans ce nouvel épisode du feuilleton Tapie, c'est moins l'acteur-vedette, que nous connaissons par cœur, que le théâtre d'ombres qui s'agite en arrière plan, dans les coulisses, les cintres et les machines. On y rencontre bien sûr l'incontournable Claude Guéant, nouveau Foccart à qui rien n'échappe, qui reçoit, qui conseille et puis dément. Tous les échanges, arrangements et conciliabules se passent naturellement Avenue Georges V, chez Alain Minc, l'entremetteur patenté du CAC 40, Minc à qui Tapie lance, dans une réplique digne d'Octave Mirbeau, « Vous voulez aller dans la gadoue ? Tant mieux, j'y suis chez moi, puisque je n'ai jamais eu le droit de jouer ailleurs ». On y trouve également, parmi les figures méritoires du clan Tapie, un certain Pigasse, ex énarque socialiste, ancien directeur de cabinet de Laurent Fabius aux Finances, qui sévit depuis dans une grande banque d'affaires. Et tant d'autres, avocats mondains, conseilleurs intéressés, banquiers publics plus ou moins assermentés, hommes politiques, petits financiers, grands assureurs, sans oublier les officines de renseignements, les journalistes au noir, les larbins, les faquins, les fakirs et quelques passe-lacets.

Les prises de guerre de Bernard Tapie se limitent pour le moment à quelques fractions du capital du Club Med. Provisoirement. Il attend sans doute les munitions financières que l'affaire Adidas doit lui procurer pour reprendre sa campagne. Gageons qu'il arrivera à ses fins, parce qu'il est tenace, qu'il a une revanche à prendre sur l'establishment financier en place et qu’aujourd’hui il a dans ses mains les meilleures cartes. Car derrière ses allures bonnasses, il y a du Vautrin chez Tapie. Sa République singe chaque jour davantage le petit monde de la Comédie humaine, et chacun peut y désigner son Marsay, son Rastignac, son Ferragus ou son Bibi Lupin. Vous verrez, comme chez Balzac, il finira chef de la police, ou, pour parler comme aujourd'hui, Ministre de l'Intérieur !

D'ici là, profitez des vacances pour vous plonger dans l'excellente enquête publiée l'an dernier par Laurent Mauduit, Sous le Tapie[1]. La conclusion de l'Affaire Adidas a soulevé chez Mauduit des montagnes d'indignation et il a décidé de ne rien passer à l'ex homme d'affaires et à ses amis. En remontant les fils de ce qu'il appelle « un crime proprement fait », il met à jour un monde de réseaux d'influence dont les affinités ne datent pas d'hier. Les mêmes réseaux qui, après avoir tiré Tapie du Purgatoire, s'occupent aujourd'hui de lui redonner un avenir.

  Hubert de Marans.



[1].  Laurent Mauduit, Sous le Tapie (Stock, Novembre 2008).


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1 juillet 2009 3 01 /07 /juillet /2009 18:42

Eté 2009
Le retour
des nations
 

- A nos lecteurs, par François Renié. [lire]

Les idées et les livres

- Retour des nations (1). - Les refondateurs, textes présentés par Paul Gilbert.
Le déclin de l'empire américain, l'émergence de la Chine, de l'Inde et du Brésil, le réveil de la Russie, le rejet de l'Union européenne commencent à dessiner les contours d'un autre monde, où le jeu s'ouvre à nouveau entre les peuples. Cette réalité, que la crise financière internationale rend soudain plus visible, a été imaginée et pensée depuis une dizaine d'années par des groupes d'intellectuels venus de toutes les disciplines. L'avenir qu'ils anticipent est celui d'un retour des nations.

- Etudes sur Vico, par Georges Sorel. [lire]
En 1896, Georges Sorel publie dans la revue marxiste le Devenir social une grande étude sur la philosophie de l'histoire chez Vico, qui marque une étape importante de sa pensée. A la lumière des intuitions vichiennes, Sorel envisage une autre conception de la marche du monde, fondée non plus sur le matérialisme mais sur les capacités d'imagination et de création des sociétés humaines.

- Hommage à Barrès, textes présentés par François Renié. [lire]
Il n'était pas possible de relancer la Revue critique sans saluer la mémoire de Barrès. Il en fut l'un des inspirateurs et des plus fervents soutiens. Il y a mille raisons, aujourd'hui encore, de lire et d'aimer l'auteur de La Colline inspirée. André Thérive et Henri de Montherlant, dans deux articles choisis, parlent de sa vie et de l'influence de son oeuvre.

- Paysages français, par Léon-Paul Fargue et Paul Valéry. [lire]
Fargue et Valéry : deux visions des paysages qui nous sont familiers. Pour Fargue, le terrien, celle des forêts odorantes, des côteaux dans la lumière, des longues divagations des fleuves qui font le charme de nos campagnes. Pour Valéry, le fils de la mer, celle de la Méditerranée et des rêves qu'elle charrie. Deux images vivantes de la France.

- Le jardin français, poèmes de P. Fort, L. Brauquier, L. des Rieux.

Chroniques

- Notes politiques, par Hubert de Marans. [lire]
Après le scrutin européen. - La République de Bernard Tapie. - Total en procès.

- Idées - Histoire, par Paul Gilbert et Jacques Darance. [lire]
Le Colonel Lawrence. - Actualité de Proudhon.

- Revue des revues, par Paul Gilbert. [lire]
L'Europe et le silence des peuples. - La fuite de la musique

- Les livres, par Eugène Charles. [lire]
Enfantillages (Jacques Perret). - Le compagnon de voyage (Curzio Malaparte). - Du côté de chez Malaparte (Raymond Guérin). - Philippe Ariès (Guillaume Gros). - Livres reçus.

 

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Revue trimestrielle
N°1 - 2009/01
 
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