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24 avril 2010 6 24 /04 /avril /2010 10:40

Nuages sur Chypre

 

Tous les amis de Chypre auront appris avec tristesse les résultats de l’élection « présidentielle » qui s’est tenue dimanche dernier dans la partie turque de l’île. La victoire du nationaliste Dervis Eroglu pourrait en effet remettre en question le processus de réunification engagée depuis 2008 par le président chypriote grec, Demetris Christofias, et son homologue turc d’alors, Mehmet Ali Talat, qui avait suscité beaucoup d’espoir. 

En obtenant plus de 50% des suffrages dès le premier tour du scrutin, M. Eroglu remporte une victoire incontestable. Il n’a jamais caché ses réserves sur le retour à l’unité de Chypre et sa préférence pour l’instauration de deux Etats souverains distincts. Ses partisans défilaient d’ailleurs, dimanche soir, dès l’annonce des résultats, dans les rues de Famagouste, de Kyrenia et du secteur est de Nicosie, en brandissant des drapeaux turcs et des portraits de Mustapha Kemal. Si le nouveau président a cherché à rassurer la communauté internationale en déclarant qu’il poursuivrait les pourparlers avec les Chypriotes grecs, tout le monde a compris sur place qu’il n’y avait aucun engagement de résultat derrière ces propos. 

On peut regretter cette situation. On peut y voir aussi un élément de clarification. En près de vingt mois de discussion, les deux communautés ne sont pas parvenues à dégager un compromis global et chacun campe désormais sur ses positions. Le gouvernement de Nicosie joue en particulier de son appartenance à l’Union européenne pour bloquer tout commerce direct entre la partie turque de l’île et les pays de l’Union et il s’est clairement mis en travers de l’adhésion de la Turquie à l’Europe. La communauté turque ne dispose évidemment pas des mêmes armes de négociation. Son amertume devant un processus qui ne débouche pas et qui la maintient dans l’isolement économique est sans doute pour beaucoup dans le succès de M. Eroglu. 

La victoire des nationalistes turcs rééquilibre le rapport de force politique entre les deux communautés chypriotes. Elle ne ferme pas la porte au processus de réunification mais conduit sans doute à l’envisager sur de nouvelles bases. Ankara, qui n’a aucun intérêt à ce que le dossier de Chypre empoisonne à nouveau ses relations avec l’UE, devra certainement y jouer un rôle plus actif et plus positif. De même les appuis traditionnels de Chypre au sein de l’Europe, la Grèce, le Royaume uni et la France, auront à faire comprendre aux dirigeants de Nicosie qu’ils doivent lâcher du lest, notamment sur les aspects commerciaux. C’est à ce prix qu’après quelques nuages, le soleil de l’espoir pourra à nouveau briller sur l’île d’Aphrodite.  

  Philippe Longnon.

 

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22 avril 2010 4 22 /04 /avril /2010 22:48

Le procès

d'une défaite              
 

 

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  Le désastre de 1940 fait partie des plaies mal refermées de notre histoire. Malgré le gaullisme, en dépit de l'épopée de la France libre, de la Résistance et de la Libération, son souvenir amer continue d'empoisonner notre mémoire collective. Pour la France, c'est aujourd'hui encore une histoire qui ne passe pas. Et c'est, en même temps et paradoxalement, une histoire que nous avons du mal à interroger sérieusement, de peur de voir resurgir les fantômes du passé ou d'avoir à bousculer les certitudes du présent. 

Les historiens sont d'ailleurs loin d'être unanimes dans l'analyse des causes de ce désastre. Pour un Jean-Baptiste Duroselle, un Henri Michel, suivant en cela les témoignages d'un Marc Bloch, le drame de l'été 1940 est la conséquence et le point final d'un long affaissement politique, diplomatique et moral, celui de la IIIe République, depuis les lendemains de la Grande Guerre. La France victorieuse de 1918 n'a pas su gagner la paix et son échec s'inscrit dans le temps long d'une génération. A l'inverse, pour d'autres historiens, souvent étrangers et s'appuyant sur des travaux plus récents, comme Martin Alexander, Robert Doughty, Karl-Heinrich Frieser ou Julian Jackson, ce qui se produit en 1940 est d'abord une affaire de militaires, avec sa part de hasard et sa part de savoir faire.

  Le livre de Claude Quétel, L'impardonnable défaite (1) , qui s'appuie sur les données les plus neuves et les mieux assimilées de l'historiographie, se rattache pourtant à la première vision. L'auteur n'hésite pas à rentrer dans la mécanique des évènements, à démonter l'enchaînement des erreurs d'appréciation, des impérities et des aveuglements qui ont présidé au désastre. Il  s'engage, pointe la responsabilité des hommes et ne répugne pas à faire le procès des institutions. Le grand mérite de ce livre, qui n'est pas qu'un ouvrage d'historien, c'est d'oeuvrer dans la clarté, d'opérer des choix - souvent lumineux, parfois contestables - dans les multiples ramifications du cours de l'histoire, de proposer des conclusions. Le débat est alors possible et il peut en sortir des lumières nouvelles.

Pour Claude Quétel, les sources du drame sont d'abord à rechercher dans la "mauvaise paix" signée à Versailles en juin 1919. En s'appuyant très largement sur les analyses de Jacques Bainville (2), il pointe les conséquences d'un traité mal négocié qui mécontente à la fois vainqueur et vaincu. La France, qui n'y trouve aucune garantie réelle, s'acharnera sur la question des réparations qu'elle sera impuissante à obtenir. L'Allemagne, qui considère le traité comme injuste et vexatoire, s'enfermera dans le ressentiment et préparera sa revanche. Quant aux Anglo-Saxons, qui ont largement oeuvré à l'affaiblissement des deux puissances continentales et à l'élimination de la troisième - l'Autriche-Hongrie -, ils seront in fine les victimes de leur double jeu. Quétel met bien en lumière la part de responsabilité des négociateurs français dans ce fiasco: politiciens obtus et divisés, mauvais connaisseurs des réalités internationales, ils laisseront rapidement la main à la diplomatie anglaise et américaine qui saura parfaitement les manipuler.

D'une façon générale, la période 1920-1940 est une mauvaise période pour la diplomatie française. Elle est la première victime de l'exécrable IIIe République, de son régime parlementaire et des crises ministérielles à répétition qui interdisent toute visée à long terme. La France, pleine d'amertume d'avoir gâché sa victoire, s'isole. Par idéologie pacifiste et par sottise, Briand brise les velléités du quai d'Orsay et laisse la main à la SDN de Wilson. Lorsque l'échec de celle-ci est patent, il est trop tard: le jeu d'alliances de la France en Europe est trop faible et sa diplomatie est totalement à la remorque de l'Angleterre,  l'Allemagne met l'Italie dans sa manche, puis l'URSS. La machine infernale est en marche, qui conduira à Munich, à l'abandon des tchèques, au pacte germano-soviétique et à la guerre. Durant toute cette période, la France connait une succession de ministres des Affaires étrangères et de la Défense dont l'aveuglement n'a d'égal que la médiocrité.

 S'ajoute à tout cela la réalité d'une France profondément divisée et paralysée par l'idéologie pacifiste, dont Claude Quétel montre bien toutes les ramifications intellectuelles. Une France qui doute de tout, de sa puissance et de ses capacités de rebondissement, et qui va s'enfermer dans  une logique défensive et frileuse. C'est ce credo défensif qui produit ce que Claude Quétel appelle fort justement "la glaciation de l'armée". Autre victime de la IIIe république avec la diplomatie, l'armée française, traitée avec suspicion par le régime, sacrifiée dans ses budgets, lourdement handicapée par le système de la conscription républicaine, livrée à des généraux politisés et sans envergure, n'est plus que l'ombre du grand corps victorieux de 1918. Ses chefs les plus entreprenants, comme Weygand, sont écartés, ses esprits les plus novateurs, comme de Gaulle, le général Estienne, marginalisés. Face à elle, la petite armée  professionnelle de la république de Weimar, nourrie d'idées modernes et bien souvent françaises, servira de creuset à la redoutable Wehrmacht. A la fin de 1938, malgré les sursauts de la dernière heure, les jeux sont très largement faits et ils ne sont pas en faveur de la France.

Restent les évènements militaires eux-mêmes. La guerre est menée, côté français, avec une désinvolture effroyable. Les gouvernements, profondément divisés entre pacifistes et bellicistes, peinent à imposer leurs vues à un état-major qui, lui même, ne maîtrise à peu près rien. Six figures principales émergent du drame: Daladier, pacifiste honteux, qui fera la guerre le dos au mur sans avoir rien préparé, Paul Reynaud, esprit brouillon, velléitaire, - sans doute, un des principaux responsables de la défaite - qui finira par fuir ses responsabilités, Gamelin, courtisan, futil et inconsistant, Pétain et Weygand, qui, une fois la défaite assurée, chercheront par tous les moyens à préserver l'honneur de l'armée, de Gaulle enfin qui porte une autre voie, celle de la poursuite de la guerre dans l'Empire, voie qui - malheureusement - ne sera pas sérieusement explorée. 

On ne suivra pas Claude Quétel dans toutes ses conclusions. Sa vision des évènements militaires est parfois un peu mécanique, elle laisse peu de place au hasard, heureux ou malheureux. On sait aujourd'hui, notamment grâce aux travaux de Karl-Heinz Frieser (3), que la percée allemande dans les Ardennes est pour beaucoup le résultat d'un concours de circonstance et qu'elle aurait pu tourner au désastre effroyable, si l'état-major français avait su profiter de la situation. On sait également que la troupe française s'est, dans l'ensemble, bien battue, au prix de 100.000 morts en six semaines, et que la poussée allemande des premiers jours n'avait rien d'absolument irrésistible. On s'étonnera aussi que l'historien sérieux relaie, sur le compte de Weygand et de Pétain, l'explication à la mode, un peu facile et que rien n'étaye, d'un complot prémédité contre la République. Claude Quétel avance pourtant une autre explication, sans doute plus simple, de l'attitude des deux militaires : leur imaginaire politique, marqué par la grande guerre, ne leur permettait pas de comprendre qu'il y avait plus qu'une nuance entre l'Allemagne d'Hitler et celle de Guillaume II et que si, en 1918, on avait traité avec un adversaire, en 1940, on traitait avec une idéologie monstrueuse. On regrettera enfin que l'auteur n'ait pas davantage développé les termes du débat qui oppose en juin 1940 les tenants de l'armistice et ceux de la guerre à outrance. Et qu'il n'ait pas exprimé d'opinion personnelle sur ce sujet.

 Toutes ces remarques n'enlèvent rien à la solidité d'un livre qui cherche avant tout à mettre de l'ordre dans les évènements pour en faciliter la compréhension. L'ouvrage de Claude Quétel appelle le commentaire politique et il ne nous en voudra pas de l'exprimer ici. Comment ne pas voir, en effet, derrière le comportements des hommes, la responsabilité majeure, énorme, écrasante d'un régime, celui de la IIIe République ?  L'histoire a jugé ce régime en 1940 et Claude Quétel a raison de rappeler, à l'appui de ce jugement, cette terrible citation de Montesquieu : "Si le hasard d'une bataille, c'est à dire une cause particulière, a ruiné un Etat, il y avait une cause générale qui faisait que cet Etat devait périr par une seule bataille". Les Français l'ont également jugé mais avec retard et sans doute d'une façon inconsciente : non pas en 1945, où c'est Vichy dont on a fait le procès, mais en novembre 1958, en approuvant la Constitution de la Véme République et en écartant résolument la voie du régime parlementaire. A l'heure où l'on évoque à nouveau, sous les traits d'une "VIe République", le retour aux poisons du parlementarisme, souvenons nous des leçons de 1940.

  Claude Arès.



[1]. Claude Quétel, L'impardonnable défaite (JC Lattès, 2010).

[2]. Jacques Bainville, Les conséquences politiques de la paix (Nouvelle librairie nationale, 2020).

[3]. Karl-Heinz Frieser, Le mythe de la guerre-éclair, la campagne de l'ouest de 1940 (Belin, 2003).

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19 avril 2010 1 19 /04 /avril /2010 10:30

Toujours moins!                      

Déclin du syndicalisme à la française    

Par Dominique Andolfatto et Dominique Labbé
Mis en ligne : [19-04-2010]
Domaine : Idées

 

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Dominique Andolfatto et Dominique Labbé, spécialistes français de la question syndicale et de son histoire, animent depuis trente ans un réseau de recherche sur le syndicalisme et les relations professionnelles en France. Ils sont notamment les auteurs d'une Histoire des syndicats, 1906-2006. (Seuil, 2006)



Dominique Andolfatto et Dominique Labbé, Toujours moins ! Déclin du syndicalisme à la française, Paris, Gallimard, février 2009, 220 pages.


Présentation de l'éditeur.
Pourquoi les salariés français reçoivent-ils une proportion toujours plus faible du produit de leur travail ? L'affaiblissement de la capacité d'action collective et le déclin des syndicats expliquent l'aggravation des inégalités, la détérioration des conditions de travail des salariés. Beaucoup d'idées fausses circulent à ce propos. Ce livre en démonte quelques-unes. Contrairement à ce qui est partout répété, les syndicats français n'ont pas toujours été faibles; le dialogue social existe mais ses résultats ne sont pas ceux qu'on imagine; notre pays n'est pas spécialement gréviste et la conflictualité est en régression; les syndicats ont beaucoup de ressources, mais l'origine de ces moyens est inavouable; au lieu d'être une chance, l'Europe représente une menace réelle pour les salariés français; enfin, ceux-ci n'ont rien de bon à attendre des réformes qui prétendent établir une " démocratie sociale " dans notre pays. Cependant, un renouveau du syndicalisme est possible. Il permettrait aux salariés français de sortir de la logique du " toujours moins ".

Recension de Julio Schumacher.
  Etudes - février 2010
.
Le syndicalisme français ressemble à un arbre sans feuille. Ils ne porte plus les soucis des salariés qui aspirent à voir un peu de soleil : les conditions de tra­vail se dégradent, les suicides dans les entreprises font la une des journaux, mais la fatigue nerveuse, allant jusqu’au burn-out, s’accroît moins sous la pres­sion des cadences infernales de jadis que de la diminution des échelons hié­rarchiques. De plus, les écarts de reve­nus, difficilement justifiables par l’analyse économique, accentuent le poids des deux classes productives extrêmes : les working poor et les wor­king rich. Les auteurs voient dans le déclin du syndicalisme français la prin­cipale raison de cette situation sociale dégradée qu’accompagne une législation européenne assez molle. Ce déclin s’ex­plique, selon eux, par l’abîme qui sépare désormais les salariés de leurs représen­tants syndicaux. Ces derniers n’ont en fait plus besoin des salariés : de par la réglementation française et la pratique des patrons, les syndicats vivent non pas des cotisations, mais des subventions publiques ou patronales (devenues léga­les depuis la dernière loi de modernisa­tion économique), des mises à disposition d’hommes, de locaux, de temps de délé­gation, de services de transports, et par­fois même de corruption plus ou moins avérée. Les auteurs épinglent avec juste raison la Caisse Centrale d’Activités Sociales (CCAS) d’EDF-GDF, actuelle­ment sous enquête judiciaire.

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17 avril 2010 6 17 /04 /avril /2010 13:40

Sarkozy, le pouvoir et l'Etat

 

La revue Esprit est agaçante, son angélisme et son démocratisme souvent exaspérants, mais il faut reconnaître que ses dossiers sont remarquables. On se plongera avec délice dans la dernière livraison datée de mars-avril et presque entièrement consacrée à L'Etat de Nicolas Sarkozy. L'ensemble est complet, très solide et d'une grande finesse d'analyse, même si l'on peut regretter ça ou là quelques facilités idéologiques. 

On lira tout particulièrement l'article que Lucile Schmidt consacre aux relations entre le sarkozysme et les institutions de la Ve République [1]. Elle s'interroge sur ce qui restera de nos institutions, après le passage de l'actuel chef de l'Etat et les contorsions qu'il fait subir à la fonction présidentielle :

C'est peu dire que Nicolas Sarkozy a changé le profil du titulaire de la fonction présidentielle. Fini le lien consubstantiel entre le président de la République et l'intérêt général, fini le mythe de l'Etat impartial dont il ne serait que l'incarnation et le prolongement. Il a totalement rompu avec la conception de la Ve République qui faisait du Président un haut personnage, énonçant une vision stratégique, protégé des aléas du quotidien et intervenant selon des modalités au moins solennelles et souvent sibyllines. Le chef de l'Etat conçoit son rôle en termes d'implication permanente. Sans cesse exposé, sans cesse motivé, il est toujours sur la brèche. Quand un problème existe, il le soulève, s'il ne fait pas mine de le résoudre immédiatement. 

On voit aujourd'hui où nous mène cette conception brouillonne du pouvoir, mi populiste, mi césarienne, qui joue sur l'émotion, la médiatisation du politique, sans rien résoudre quant au fond. Tout cela a-t-il d'ailleurs de l'importance pour le pouvoir actuel, et cette agitation vibrionnante n'est-elle pas destinée à dissimuler une autre réalité, celle d'un pouvoir qui sert d'abord certains intérêts économiques ?

Le nouveau Président assume son goût pour l'entreprise et n'hésite pas à plaider sur le rôle social positif des "riches". C'est une suite logique des choix de son parcours politique, restant notamment associé de son cabinet d'avocat alors qu'il était ministre de l'intérieur. En mettant systématiquement en scène une relation décomplexée à l'argent et à ceux qui en possèdent (le Fouquet's, les amitiés avec Vincent Bolloré ou Martin Bouygues, l'augmentation  de son traitement présidentiel), ou l'exaltation de l'apport des riches à la nation (bouclier fiscal), il illustre une conception où le pouvoir politique ne vaut que dans son imbrication au pouvoir économique. Cela ne lui interdit pas, en période de crise, de stigmatiser les traders, ou les bonus des dirigeants des banques et de plaider pour un plan anticrise européen. Mais ces déclarations ne remettent pas en cause le changement de paradigme présidentiel. Ce n'est plus au sein des institutions publiques que celui-ci va chercher sa force et son rôle d'influence, mais auprès d'individus et de réseaux privés. (...) Plus qu'un mélange des genres, cette attitude traduit, au nom de l'absence de tabous, la volonté de mettre fin à une certaine exception française reposant sur le primat de la puissance publique. 

Voilà, résumée en un paragraphe, toute la sociologie du sarkozysme. Nous sommes loin de l'oligarchie d'Etat qui a fait les beaux jours des gouvernements de gauche et que l'on retrouve aujourd'hui à la tête du Parti socialiste. Mais le sarkozysme n'est pas non plus l'émanation directe de la grande bourgeoisie française, des fratries industrielle, marchande ou financière qui se partagent le pouvoir économique. C'est d'abord et avant tout, à l'image de son chef, l'expression d'une petite coterie de déclassés, d'aventuriers des affaires, de la presse, de l'immobilier ou du show-business unis pour réussir, en se serrant les coudes. Une forme de "bonapartisme économique", où la famille impériale aurait épouser les contours de la bande du Fouquets. A la différence près que ce néo-césarisme a très vite perdu ses soutiens populaires: 

La montée des abstentions, la conscience des électeurs que l'essentiel des pouvoirs est déterminé ailleurs que dans l'arène électorale, ne sont que l'un des signes supplémentaires de la crise de confiance entre les Français et leurs hommes politiques. La désacralisation de la fonction présidentielle n'a pas été dans le sens d'un rapprochement du monde politique et des citoyens. Au contraire, parce qu'elle s'accompagne d'un vrai activisme lorsqu'il s'agit de placer des proches au mépris des règles déontologiques, du sentiment d'une navigation politique à vue et d'une perte de la dignité présidentielle, elle a renforcé chez les Français le sentiment d'arbitraire et leur déception à l'égard d'un Nicolas Sarkozy qui avait suscité en 2007 des espoirs qui dépassaient largement la droite traditionnelle.

Autre caractéristique importante du sarkozysme, sa volonté de réduire et d'asservir  l'Etat,  d'en faire un instrument efficace au service de la nouvelle classe dirigeante. Là encore le diagnostic posé par Lucile Schmidt est particulièrement éclairant :

L'objectif d'une diminution du rôle de l'Etat fait partie des principes idéologiques du sarkozysme.  Il est intéressant d'observer la façon dont cet objectif a été mis en oeuvre dans le cadre de la démarche de RGPP. (...)  La RGPP s'est traduite depuis 2007 par la destruction de près de 35000 postes d'enseignants dans l'enseignement public, et de 4000 dans l'enseignement privé sous contrat, sans parler des postes d'enseignants dans les réseaux d'aide aux élèves en difficulté (RASED). (...) Toutes ces suppressions de postes s'accompagnent de mesures de réorganisation qui, décidées de manière technocratique, se sont traduites dans des secteurs aussi essentiels que l'emploi et le logement par une vraie dégradation du service rendu qui peut parfois confiner à la paralysie.  (...) Que dire de la méthode ? La RGPP, méthode technocratique de coupes claires, où la concertation avec les syndicats des personnels concernés et a fortiori les usagers du service public est réduite à sa plus simple expression, invite à requalifier l'esprit réformateur censé souffler sur le sarkozysme. Les fonctionnaires, sommés de faire preuve d'esprit de soumission et de performance, subissent une vraie diminution de leur dignité professionnelle. (...) L'esprit comptable l'emporte partout.

Le pire est sans doute là : dans cet "esprit comptable qui l'emporte partout". Sous Sarkozy, l'Etat est placé sous la férule des nains de Bercy, des cabinets d'audit et des soit-disants experts, de tous ceux qui ne voient derrière le service public qu'un coût à réduire, qu'une charge à effacer. Comme le dit Mme Schmidt, tout cela doit être mis en rapport avec les discours officiels sur le primat de l'éducation, sur la "modernisation" des lycées ou sur le droit au logement. Quand le mensonge et la duperie deviennent des moyens de gouvernement....

Comment s'en sortir? Quelles sont aujourd'hui les forces à l'oeuvre qui permettront de mettre à bas la construction sarkozyenne ? Comme le signale Mme Schmidt, les contre-pouvoirs ne sont pas là où on pouvait les attendre :

Aujourd'hui, l'activisme présidentiel jette d'abord une lumière crue sur l'absence de contre-pouvoirs parlementaires. Procédure d'urgence incessante, ordre du jour bouleversé, inflation des projets de loi accablent les parlementaires réduits à l'état de chambre d'enregistrement. Mais, au-delà, ce qui frappe, c'est que la volonté de contrôle par l'exécutif et l'arbitraire qui préside à ses décisions existent partout. dans la conception sarkozyste, c'est l'existence même de contre-pouvoirs qu'il faut combattre férocement : dans les médias, les collectivités locales, en supprimant la justice de proximité (...) Face à cette offensive, l'opposition politique classique, et singulièrement le parti socialiste, apparaît largement désarçonnée. Celle-ci semble à la fois dépassée par le rythme présidentiel et par sa méthode de triangulation. Le Grenelle de l'environnement, le grand emprunt, l'affichage d'un volontarisme public  au moment de la crise sont autant d'exemples. Mais c'est aussi tout simplement dans le vocabulaire et les concepts que Nicolas Sarkozy chasse ouvertement sur les terres de la gauche. (...) L'une des principales forces du sarkozysme, au-delà de ses contradictions, est bien d'avoir su jouer avec les lacunes et les limites de l'opposition de gauche classique qui préexistaient à l'élection de 2007 sans que la droite classique s'en soit emparée. Il a révélé de manière inédite la fragilité des jeux de rôle politiques entre majorité et opposition, le décalage entre le discours politique et les comportements humains.

Excellent constat et plein d'actualité : la gauche peine à sortir du piège que lui a tendu Sarkozy parce qu'elle n'offre qu'une alternative gestionaire au conservatisme.  Elle partage trop de valeurs commune avec la droite libérale : acceptation de la mondialisation, fédéralisme européen, alignement sur les Etats Unis et l'Otan, technocratisme... Si  elle devait l'emporter en 2012  en  surfant sur l'antisarkozysme, ce serait une victoire sans lendemains.

Mieux vaudrait, nous dit Mme Schmidt, une cohabition nouvelle manière, qui ferait disparaitre le sarkozysme "par le bas" et ouvrirait la voie à un régime d'inspiration parlementaire. Nous ne la suivrons pas dans cette conclusion. Nous avons en effet la faiblesse de penser que le mal ne vient pas du caractère plus ou moins démocratique du pouvoir, mais de son incapacité à représenter pleinement les Français  et à proposer un projet d'ensemble au pays. Qu'on le veuille ou non, on en revient à la question du lien de confiance entre le peuple et le chef de l'Etat. Cette question, qui hante nos débats politiques depuis plus d'un siècle et demi, il nous faudra un jour l'aborder de face.

Signalons également, dans ce même numéro d'Esprit, les deux très bons papiers que Marc-olivier Padis et Olivier Mongin consacrent au retour de l'Etat dans les territoires  [2]. Tentative dérisoire, sans lendemains mais qui interdit toute nouvelle avancée de la décentralisation. Nous y reviendrons prochainement en analysant les projets de réforme des collectivités locales.

Paul Gilbert.

 


[1]. Lucile Schmidt, Le sarkozysme, mort de la Ve république ?, Esprit, mars-avril 2010.

[2]. Marc-olivier Padis, Le consultant et le préfet - Olivier Mongin, Le Grand Paris et la réforme des collectivités territoriales, Esprit, mars-avril 2010. 

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16 avril 2010 5 16 /04 /avril /2010 10:30

Dany l'imposteur

On savait que la littérature rajoutait à la méchanceté naturelle de l'homme, c'est vrai aussi de l'écologie. Pour s'en convaincre, il suffit de se plonger dans le pamphlet que Paul Ariès et Florence Leray viennent de consacrer à Daniel Cohn-Bendit [1]. C'est un règlement de compte comme on n'en lit plus beaucoup, intelligent, documenté, féroce à souhait, écrit sans regret ni remords. Nos lecteurs connaissent ou apprendront vite à connaître Paul Ariès. C'est une des principales figures intellectuelles de la décroissance et de l'écologie antilibérale. On connaît notre méfiance vis à vis du malthusianisme vert, où l'on peut trouver le meilleur et le pire. Mais avec Ariès, nous sommes en face du meilleur, d'un penseur authentique, exigeant, qui cherche depuis des années à explorer d'autres voies que celles du capitalisme mondialisé ou de la social démocratie placebo. Adversaire absolu du productivisme et de la société de consommation, Ariès plaide pour l'avènement d'un "usager maître de ses usages", qui n'est pas sans parenté avec l'être tout en mesure d'Aristote. Il faut lire son manifeste, publié en 2008 [2]. Et il faut lire le mensuel politique qu'il dirige, Le Sarkophage, un des laboratoires d'idées de l'après-sarkozysme.  

Ariès n'y va pas de main morte avec Cohn-Bendit. On sent qu'il n'a jamais vraiment fait partie de ses partisans ni de ses dupes. Tout y passe : le politicien calculateur, parfaitement dissimulé derrière le faux ingénu, le bateleur-né, toujours à la recherche d'un effet ou d'un bon mot, l'esprit sceptique et superficiel, assez indifférent à la pensée et au fond des choses. "Dany le rouge" a toujours été plus libertin que libertaire, nous dit Ariès. Il est le meilleur avocat du capitalisme vert, la caution dont le système a besoin pour continuer à produire en toute bonne conscience. Avec lui, demain sera le règne des faux semblants, des ruptures "cosmétiques", des révolutions pour bobos fatigués. En réalité, rien ne changera vraiment sur le fond, les éco-industries, qui auront leurs banques, leurs actionnaires, leurs patrons voyous et leurs travailleurs exploités, seront le meilleur vecteur de la relance du capitalisme. De cela Ariès ne veut pas, quitte à ce que l'écologie politique retrouve pendant quelques années les chemins de la marginalité, du temps de penser et du ressourcement. Un programme qui est aussi le nôtre. Alors, avec Ariès, sus à Dany l'imposteur !

  Vincent Maire.



[1]. Paul Ariès et Florence Leray, Cohn-Bendit, l'imposture, (Max Milo, 2010).

[2]. Paul Ariès, La Décroissance : un nouveau projet politique, (Golias, 2008)

 
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15 avril 2010 4 15 /04 /avril /2010 10:00
L'entreprenant M. Courbit

On savait depuis quelques temps déjà que la suppression de la publicité sur les chaînes publiques n'était pas purement désintéressée. Le monde télévisuel privé et les amis du pouvoir groupés autour de Bouygues et TF1 s'étaient d'ailleurs bruyamment félicités de cette mesure qui drainait dans leur direction la manne publicitaire de France2 et de France3. Quant au Président de France Télévisions, M. Patrick de Carolis, il avait fait savoir qu'il n'était aucunement dupe de la manoeuvre et qu'il trouverait, le moment venu, le moyen, d'éclairer l'opinion sur ses vraies raisons. 

On savait moins que cette affaire en cachait une autre, celle de la vente de la régie publicitaire de France Télévisions. Malgré la suppression de la publicité après 20 heures, celle ci dégage encore des résultats très substantiels (plus de 20 M€ en 2009). Or, comme le révélait Le Monde jeudi dernier dans un éditorial cinglant, M. de Carolis a été sommé par le pouvoir de se débarrasser de cette "poule aux oeufs d'or", au prétexte qu'elle n'avait plus d'intérêt stratégique pour France Télévisions. "C'est avec Stéphane Courbit, associé à Publicis, que Patrick de Carolis est fermement invité à engager une négociation exclusive. Qu'il soit producteur de télévision et que cela risque de créer un conflit d'intérêt ("un problème déontologique", selon le ministre de la culture lui-même) est sans importance: M. Courbit n'est-il pas un ami du chef de l'Etat, soutenu par Alain Minc, très écouté à l'Elysée et en affaires avec M. Courbit ?"

M. de Carolis a fait éclater l'affaire au grand jour hier, à l'occasion d'un conseil d'administration de France Télévisions. En s'appuyant sur le changement d'attitude du Parlement  qui envisage de revenir sur la suppression de la publicité, et sans doute aussi sur l'affaiblissement de M. Sarkozy, il a fait voter par ses administrateurs la fin de la vente forcée de sa régie au tandem Courbit-Publicis. Stupeur des intéressés, qui étaient persuadés que leur coup était fait.

M. Courbit perd une manche. Il en avait gagné une autre la semaine dernière, en obtenant la fin du monopole des jeux d'argent en ligne, domaine dans lequel il opère également. En bon connaisseur du poker, il sait que l'on ne gagne pas à chaque fois et, sur ce coup là, ses pertes sont minimes. En revanche, elles sont énormes pour le pouvoir dont les réseaux et les jeux d'influence occultes sont une nouvelle fois mis à jour. Et qui ne sait plus renvoyer l'ascenseur aux amis. Sauve qui peut !

   Hubert de Marans.

 

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14 avril 2010 3 14 /04 /avril /2010 10:40

Nouvel échec pour l'UPM

 

La 4e Conférence de l'Union pour la Méditerranée, qui se tenait hier à Barcelone sur le thème de l'eau, s'est soldée par un échec. C'est une fois de plus le différend israélo-arabe  qui est à l'origine de ce fiasco. La conférence devait déboucher sur l'adoption d'une "stratégie de l'eau pour la Méditerrranée" mais il a suffit d'une référence aux "territoires occupées" par Israël pour que les discussions s'enflamment entre les représentants de l'Etat hébreu et ceux de la Ligue arabe.  "Je suis en proie à une grande tristesse", a déclaré en cloture le secrétaire général de l'UPM, le jordanien Ahmad Massa'deh, "car cet échec a fait planer des doutes sur l'avenir de l'UPM". Le secrétaire d'Etat français aux Affaires européennes, Pierre Lellouche, a essayé de minimiser la portée de ce nouveau revers dans la stratégie méditerranéenne de l'Elysée,  mais aucun des participants n'a été vraiment dupe. 

Il faut le dire et le redire : l'UPM est la victime des mauvais choix faits par l'équipe Sarkozy. Alors que le projet visait à l'origine à rapprocher les deux rives occidentales de la Méditerranée, et en particulier  les trois pays de l'Europe du sud - France, Espagne et Italie -  et leurs anciennes possessions du Maghreb - Maroc, Algérie, Tunisie et Lybie -,  l'Elysée a voulu l'étendre, de façon absurde, au Proche Orient, en cherchant à en faire un instrument de réglement du conflit israélo-arabe et de dialogue entre l'Europe et la Turquie. Résultat final : la Turquie, qui n'a jamais admis cet ersatz d'intégration à l'Europe, boude l'UPM; Israël et les arabes en ont fait un nouveau champ de bataille; et la coopération Europe-Maghreb n'avance plus, au grand dam des dirigeants marocains et tunisiens qui avaient mis beaucoup d'espoir dans le projet. Une nouvelle fois, l'attitude brouillonne du pouvoir et son ignorance crasse des réalités internationales ruinent les meilleures idées. 

  Jacques de Barrès.

 

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12 avril 2010 1 12 /04 /avril /2010 18:30
Regards sur
le Moyen Age                         
   
de Sylvain Gouguenheim
Mis en ligne : [12-04-2010]
Domaine : Histoire
 gouguenheim.gif

 

Sylvain Gouguenheim, né en 1960, est historien, spécialiste de l'histoire médiévale, professeur à l'Ecole normale supérieure.  En 2008, son livre Aristote au Mont-Saint-Michel  crée une importante polémique avec certains milieux académiques. Il a notamment publié : Les Chevaliers teutoniques (Tallandier, 2007), La réforme grégorienne. De la lutte pour le sacré à la sécularisation du monde (Temps Présent, 2010).

 


Sylvain Gouguenheim, Regards sur le Moyen Age, 40 histoires médiévales, Paris, Tallandier, Octobre 2009, 407 pages.


Présentation de l'éditeur.
Le baptême de Clovis est-il celui de la France ? Les serfs sont-ils des esclaves ? Jeanne d'Arc a-t-elle fait sacrer Charles VII ? Que recouvre la notion d'hérésie ? Et finalement, à quelle réalité l'expression Moyen Age renvoie-t-elle ? Répondre à ces questions, c'est redécouvrir une société qui a suscité trop d'images, de préjugés, d'opinions variées et contradictoires. Mais ne nous y trompons pas, on ne trouvera pas ici un manuel général ni un dictionnaire spécialisé, simplement une initiation sélective, des jalons utiles à la compréhension d'un temps et d'une époque riches et complexes. Des thèmes ont ainsi été sélectionnés - la guerre et la paix, le pouvoir, le travail, la foi et la culture, la mémoire et les mythes - qui permettront de mieux comprendre les spécificités médiévales et de montrer comment le travail des historiens peut nuancer, amender ou préciser quelques idées toutes faites. Sylvain Gouguenheim nous invite à plonger dans dix siècles d'histoire qui ont façonné notre imaginaire, construit nos représentations politiques et religieuses ou structuré nos territoires. L'auteur nous entraîne alors sur les chemins des défricheurs de Brocéliande, dans les pas des pèlerins en route vers Jérusalem ; il nous convie aux assemblées des moines noirs de Cluny et aux réunions des corporations urbaines; il nous emporte dans le tourbillon des foires de Champagne et dans le tumulte des cavalcades des chevaliers...  

Recension d'Olivier Marin. - Etudes, février 2010.
Ce livre n’a rien des pesantes som­mes qui se déchiffrent laborieusement et sans entrain. Indépendants les uns des autres, les quarante brefs chapitres dont il est composé invitent à venir y butiner un récit, à s’attarder à l’évoca­tion d’un personnage haut en couleur, à méditer la clairvoyance de telle ou telle analyse. La palette des sujets retenus satisfera toutes les curiosités: de la guerre au travail en passant par la foi, le pouvoir et les mythes, c’est un véri­table kaléidoscope d’instantanés qui se succède ; quant au champ géographi­que, si l’auteur accorde une large place à l’histoire de l’Allemagne et de ses figures tutélaires dont il est un spécia­liste reconnu, il n’oublie pas pour autant la France ni l’Italie et ménage même, ici ou là, des ouvertures inatten­dues sur le monde byzantin. L’écriture fort enlevée ne dissimule pas non plus les problèmes – manque de sources, discordances entre les séries documen­taires, difficultés d’interprétation – auxquels les médiévistes sont régulièrement confrontés. Le grand mérite de cet ouvrage est de familiari­ser ainsi le lecteur, sans simplisme ni parti pris, avec les récents débats his­toriographiques qui ne sont autrement accessibles qu’au landerneau universi­taire. Loin des polémiques outrancières suscitées par son précédent ouvrage, Sylvain Gouguenheim a su joindre l’utile à l’agréable avec ce voyage ini­tiatique à travers le Moyen Age des historiens.

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11 avril 2010 7 11 /04 /avril /2010 17:47

Une semaine formidable

 

Il y a des semaines où il faut avoir le coeur bien accroché pour vivre en Sarkozie. On s'attendait à ce que le pouvoir tire un minimum de leçons de ses derniers déboires électoraux. Il n'en sera rien. L'actualité de ces derniers jours montrent au contraire qu'il n'y a aucune inflexion sociale à attendre et que le bal des privilèges et des sinécures est reparti à vive allure. Nous sommes sans doute rentrés sans le savoir dans la dernière phase du sarkozysme, celle de la République bananière.

Pour la France au travail, aucun changement. Chaque jour amène son lot de fermetures d'entreprises, de licenciements et de délocalisations. Et ce sont, bien sûr, les groupes multinationaux qui frappent les plus forts, et sans état d'âme. L'actualité sociale de cette semaine, c'est, par exemple, le trust américain Kohler, propriétaire de l'antique marque Jacob Delafon, qui décide, sans aucune information préalable des salariés, de fermer son site de Brive, d'y supprimer sur le champ 140 emplois et de délocaliser dès le mois de juillet prochain l'ensemble de l'activité vers le Maroc, l'Espagne ou l'Inde. C'est tout juste si les dirigeants de Kohler se souviennent qu'il existe une législation sociale en France, un comité d'entreprise à réunir et des employés à indemniser. Il a fallu que les élus locaux les rappelle à un minimum de convenance. Les salariés se battent désormais le dos au mur et la rage au ventre pour obtenir des conditions de départ décentes mais rien n'est moins sûr.

Autre exemple, celui du groupe d'électronique américain Freescale qui persiste dans son intention de supprimer 821 emplois sur son site de Toulouse, alors même que le tribunal de grande instance de Toulouse vient de suspendre l'exécution de ce plan social. Là encore, la tension est extrêmement vive entre une direction autiste et des salariés poussés à bout. Mais le pire, c'est sans doute le conflit Sodimatex de Crépy en Valois où les travailleurs ont du menacer de faire sauter leur usine pour obtenir l'ouverture d'une négociation sur leurs d'indemnités de départ. Il a fallu le courage du maire et des élus locaux pour éviter la catastrophe et obtenir du groupe Trèves, propriétaire de Sodimatex, qu'il accepte d'ouvrir des discussions. Celles-ci n'ont d'ailleurs toujours pas abouties. Rappelons, pour situer le débat, que Trèves, qui vient de recevoir 55 millions d'euros d'aides publiques, a été condamné à plusieurs reprises à régulariser son plan social et que la prime demandée par les 92 salariés de Somatex est de 20.000 euros !

Pour la France qui gagne, celle pour laquelle le régime a les yeux de Chimène, la semaine a, au contraire, fort bien commencé. Et d'abord pour ceux qui bénéficient du bouclier fiscal : un peu moins de 19.000 contribuables qui économiseront près de 600 millions d'euros d'impôts. Soit très précisément 30.000 euros par bénéficiaire, c'est à dire un peu plus que la prime demandée par les salariés de Somatex, qu'ils ne percevront sans doute pas. Pour ces 19.000 heureux gagnants du sarkozysme, pas de problème ! Le chef de l'Etat a confirmé lundi dernier que l'on ne toucherait pas à leurs avantages. Merci pour eux.

L'autre France qui gagne cette semaine, c'est celle du monde des jeux. L'Assemblée nationale a définitivement adopté mardi après midi le projet de loi relatif à l'ouverture à la concurrence des jeux d'argent sur internet. Désormais les paris sportifs et hippiques ainsi que les jeux de poker "online" ne seront plus couverts par le monopole du PMU et de la Française des Jeux. On imagine les intérêts colossaux qui se cachent derrière cette libéralisation, que le pouvoir a essayé de faire passer pour une injonction de Bruxelles. Rien de plus faux, a précisé le président du groupe socialiste à l'assemblée nationale, M. Jean-Marc Ayrault, sauf à vouloir complaire aux amis du Fouquets qui y trouveront de gros avantages. Comme le précise en effet le groupe socialiste sur son site en ligne " La liste des opérateurs qui ont déjà fait part de leur volonté de prendre des parts sur le marché français des jeux en ligne parle d'elle-même : Arnaud Lagardère, Martin Bouygues, Patrick Lelay, Vincent Bolloré, François Pinault, Dominique Desseigne, Patrick Partouche, Marc Simoncini, Stéphane Courbit, Alexandre Balkany, sont des amis, des proches, ou des soutiens déclarés du Président Sarkozy. Quant à imaginer que ce projet de loi ne serait qu'un « juste » retour des choses, il n'y a qu'un pas!"  Vu la qualité des noms cités, on ne le franchira évidemment pas !

Parmi les autres "bonnes" nouvelles de la semaine, on peut citer augmentation du prix du gaz. Près de 10% pour l'année 2010, alors même que la conjoncture économique se traduit partout par une baisse du coût de l'énergie. Une augmentation qui va se traduire par plus d'un milliard d'euros de profits supplémentaires pour les actionnaires de GDF-Suez, où l'on trouve la encore quelques bons amis du pouvoir. Quant aux millions de salariés, qui subiront cette mesure de plein fouet sans voir leurs revenus augmenter pour autant, ils n'auront que leurs yeux pour pleurer. A moins d'aller jouer leurs salaires sur les futurs jeux en ligne de MM. Bolloré, Courbit, Partouche, Balkany et partners... On ne sait jamais !

Et si cette litanie ne vous a pas complètement écoeuré, vous prendrez connaissance avec délectation de la décision du tribunal correctionnel de Paris qui relaxe définitivement Bernard Tapie de l'ensemble de ses procès. "Désormais, toutes les portes me sont à nouveau ouvertes", se serait félicité M. Tapie. On raconte même que François Fillon se ferait du souci pour son poste [1]. Décidément, quelle semaine formidable !  

Henri Valois.



[1]. Dans une précédente chronique ("La République de Bernard Tapie", RCIL du 9 juillet 2009), Hubert de Marans pronostiquait que Bernard Tapie, nouveau Vautrin, finirait dans le fauteuil du Ministre de l'intérieur. Matignon ? Place Beauvau ? Les paris sont ouverts.


  

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11 avril 2010 7 11 /04 /avril /2010 08:00
Complainte amoureuse

 
Oui, dès l'instant que je vous vis,
Beauté féroce, vous me plûtes ;
De l'amour qu'en vos yeux je pris,
Sur-le-champ vous vous aperçûtes ;
Mais de quel air froid vous reçûtes
Tous les soins que pour vous je pris !
En vain je priai, je gémis :
Dans votre dureté vous sûtes
Mépriser tout ce que je fis.
Même un jour je vous écrivis
Un billet tendre que vous lûtes,
Et je ne sais comment vous pûtes
De sang-froid voir ce que j'y mis.
Ah! fallait-il que je vous visse,
Fallait-il que vous me plussiez,
Qu'ingénument je vous le disse,
Qu'avec orgueil vous vous tussiez !
Fallait-il que je vous aimasse,
Que vous me désespérassiez,
Et qu'en vain je m'opiniâtrasse,
Et que je vous idolâtrasse.
Pour que vous m'assassinassiez !

 

alphonse allais

Alphonse Allais (1854-1905). - Par les bois du Djinn. (Poésies complètes, 1997)

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Revue trimestrielle
N°1 - 2009/01
 
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