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23 février 2011 3 23 /02 /février /2011 23:00
Crédit à mort                            
La décomposition du capitalisme
et ses critiques         
 
de Anselm Jappe
Mis en ligne : [23-02-2011]
Domaine :  Idées  
JAPPE--Anselm--Credit-a-mort.gif

 

Théoricien de la valeur et spécialiste de Guy Debord, Anselm Jappe a notamment publié: Guy Debord (Denoël, 2001), Les Aventures de la marchandise, Pour une nouvelle critique de la valeur (Denoël, 2003) et Les Habits neufs de l'empire (Lignes, 2004).   


Anselm Jappe, Crédit à mort. La décomposition du capitalisme et ses critiques. Paris, Nouvelles Editions Lignes, janvier 2011, 254 pages.


Présentation de l'éditeur.
La crise mondiale du crédit survenue à l'automne 2008 aurait conforté la théorie marxiste orthodoxe d'une crise tendancielle du capitalisme: ce dernier porterait en germe sa propre faillite. Les tenants de la " critique de la valeur" ne se satisfont pas de cette théorie, pas plus qu'ils ne se réjouissent véritablement de sa récente et apparente vérification. Car ainsi que l'expose ici Anselm Jappe, la question théorique principale doit demeurer celle de l'émancipation sociale. Or, jusqu'à preuve du contraire, la crise financière mondiale n'a nullement contribué à son progrès. Le présent volume réunit les récents travaux de recherche menés par Anselm Jappe. Revus et enrichis pour la présente édition, ils constituent à la fois une première approche de la théorie de la valeur et son application à différents objets, chaque texte s'appliquant à exposer ses propres présupposés théoriques.


Article de Nicolas Truong. Le Monde du 4 février 2011 .
Crise de civilisation. La période troublée que traverse le capitalisme mondialisé n’est pas une crise de régulation, mais bien une crise de civilisation. C’est le point de vue défendu par le philosophe Anselm Jappe, qui développe, depuis quelques années, l’une des pensées les plus originales de la mouvance radicale. Initiateur, avec Robert Kurz, en Allemagne, du groupe Krisis, connu pour son célèbre Manifeste contre le travail (Lignes-Léo Scheer, 2002), Anselm Jappe réunit dans Crédit à mort dix interventions récentes dans le débat français. Qu’il s’agisse de réflexions sur “La Princesse de Clèves aujourd’hui” ou d’analyses consacrées aux apories de la “décroissance”, le constat reste le même. Avec la crise du crédit hypothécaire, un modèle de civilisation s’effondre. Car le capitalisme ne signe pas sa marque par la domination et l’exploitation, qui n’ont pas attendu son avènement pour exister, mais se caractérise par la concurrence généralisée et une vie sociale et privée quasiment entièrement régentée par des rapports de marché. Une vie à crédit où les objets sont interchangeables et les salariés corvéables. L’auteur ne partage pas pour autant les principales critiques qui sont adressées au néolibéralisme globalisé. Il ne croit pas aux vertus du “citoyennisme” représenté par une association comme Attac, qui n’aspire, selon lui, qu’à moraliser le marché, à traquer les spéculateurs ou à taxer les produits financiers. Du sociologue Pierre Bourdieu au député José Bové, le disque serait rayé : réguler, réguler, réguler. Or inutile de sortir d’un système en cherchant à l’aménager. Anselm Jappe se situe également aux antipodes d’une surenchère révolutionnaire, notamment incarnée par le “Comité invisible” ou la revue Tiqqun, qui préfère le chaos au statu quo, la violence à la quiétude des fades démocraties, la barbarie plutôt que l’ennui. Ni accommodement ni renversement violent, donc. Mais comment dépasser une civilisation si bien installée ? L’auteur aborde cette épineuse question humblement. Car il n’a aucun modèle à proposer clé en main. Anselm Jappe refuse toutefois l’intimidation intellectuelle qui consiste à rejeter une autre voie sous prétexte qu’elle n’est pas éprouvée, à emprunter de nouvelles pistes parce qu’elles n’ont pas été testées. Une nouvelle morale des comportements s’avère certes insuffisante, mais bienvenue. Car le capitalisme n’est plus, comme autrefois, un conservatisme. Il a même totalement épousé la libéralisation des moeurs qui triompha justement en Mai 68. D’où la volonté d’Anselm Jappe de préserver des hiérarchies culturelles entre les oeuvres de l’esprit ou bien de refuser une certaine démiurgie technoscientifique qui met à mal sa conception bioéthique. Pour autant, M. Jappe récuse les arguments de l’essayiste Jean-Claude Michéa, qui considère que la décence ordinaire (”common decency”), dont parlait l’écrivain George Orwell à propos des classes populaires, constitue un puissant rempart contre le règne des conduites régies par les règles de l’intérêt et du calcul égoïste. Notamment parce qu’il y a autant de sagesse que de démesure populaire, autant de solidarité que d’incivilité, autant de don que d’exclusion. Anselm Jappe ne prétend donc pas avoir de solution à notre “crise de civilisation”. Avec un certain aplomb, mais aussi peut-être avec illusion, il considère que “le capitalisme fait beaucoup plus contre lui-même que ce que tous ses adversaires réunis ont pu faire”. Voilà au moins quelque chose à mettre selon lui à son crédit !
 
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22 février 2011 2 22 /02 /février /2011 09:47
La France qui se bat
 
Valse-hésitation à la CGT. La centrale de Montreuil, qui marchait, conquérante, en tête des cortèges de l’automne, a visiblement mal digéré la fin de l’année 2010. Coup de blues de la direction après l’échec du conflit des retraites ? Durcissement du débat interne sur la stratégie d’ouverture ? Impact des mauvais résultats électoraux enregistrés fin 2010 dans des bastions comme la Poste, EDF, GDF ou la RATP ? Sans doute un peu de tout cela. D’où une série de signes de raidissement qui ont donné le sentiment d’un brusque changement de cap. Vis-à-vis du MEDEF, avec une rupture de fait des négociations sur « l’agenda social ». Vis-à-vis du pouvoir, avec le boycott très médiatisé des vœux de l’Elysée et un conflit portuaire qui met depuis des semaines les nerfs du gouvernement à vif. Et vis-à-vis des partenaires syndicaux, avec une mise en veilleuse des travaux de l’intersyndicale, sur fond de conflit avec la CFDT et FO. On parlait même fin janvier d’un départ anticipé de M. Thibault et de l’émergence d’une nouvelle direction, sur une ligne évidemment plus dure.
Nouveau coup de barre, mais dans l’autre sens, à l’issue de la réunion du comité confédéral qui s’est tenu début février. M. Thibault y est apparu très directif, sûr de lui, soucieux de montrer qu’il tenait sa maison et qu’il venait d’y mettre de l’ordre. Il a balayé d’un revers de main les rumeurs concernant sa démission et confirmé que la direction actuelle irait jusqu’au terme de son mandat, c'est-à-dire jusqu’en mars 2013. Réaffirmant la nécessité de « changements structurels rapides » au sein de la centrale, il a décidé de prendre directement en main le vaste chantier de réorganisation des fédérations qui se heurte en interne aux réticences que l’on sait. Le conseil confédéral a également adopté, à son initiative, une résolution affirmant l’attachement de la CGT à l’action syndicale unitaire, ce qui débloque de fait la situation au sein de l’intersyndicale.
Retour à la case départ ? Pas tout à fait. Il est clair que M. Thibault a du rendre des comptes à son appareil et que cette phase d’explication interne n’a pas été de tout repos. D’où une impression de radicalisation qui dissimulait en réalité un temps d’arrêt sur image. A l’évidence l’actuel secrétaire général a su convaincre. L’appareil est de toute façon largement à sa main, même si une certaine grogne y est toujours perceptible. Ses seuls vrais opposants, les trotskystes, sont à la fois actifs et très divisés, donc peu efficaces. Quant à la base de la CGT, M. Thibault sait qu’elle plébiscite à une immense majorité la stratégie d’ouverture et de dialogue qu’il a impulsé, après un demi-siècle d’immobilisme stalinien. Cette stratégie a considérablement amélioré l’image de la centrale auprès des salariés. Elle lui aura permis d’accueillir en deux ans près de 100 000 nouveaux adhérents, ce qui est en soi un gage de réussite.
Donc pas de changement de ligne, à proprement parler, mais une plus grande prudence dans sa mise en œuvre. A cela, plusieurs raisons.
En premier lieu, la nécessité d’apaiser les débats internes. Le secrétaire général de la CGT, qui tient à son image de chef et de rassembleur, a souhaité donner quelques gages à son aile dure. Il n’est plus question pour la CGT de mettre tous ses œufs dans le panier de l’intersyndicale. Elle disposera de son propre « agenda des luttes ». Elle propose également de mettre de côté la rédaction d’une plate-forme globale de l’intersyndicale au profit d’une liste de revendications plus ciblées et d’une unité d’action à géométrie variable, selon les thématiques. Une façon de maintenir la flamme de l’unité syndicale, tout en tenant compte des réticences qui existent en interne, notamment vis-à-vis de M. Chérèque et de son organisation.
Deuxième raison, le rapport de force avec le pouvoir et le patronat. Le conflit des retraites a confirmé que les syndicats, même unis, n’étaient plus en situation de bloquer durablement le pays et qu’on peut mettre plusieurs millions de grévistes dans la rue sans obtenir aucun résultat tangible. Constat objectif et amer que la CGT a visiblement muri en interne en décembre et en janvier. La seule façon de dépasser cette réalité, c’est d’évoluer vers un syndicalisme de masse, à l’allemande ou à la scandinave, s’appuyant à la fois sur une adhésion beaucoup plus large des salariés et sur une capacité à offrir à la société des contre-modèles et des voies de progrès. M. Thibault sait que cette ambition n’est pas pour demain, qu’elle appelle des rapprochements d’une toute autre nature avec la CFDT, la FSU, voire FO et sans doute une vision complètement nouvelle du syndicalisme dans notre pays. Rien dans ce domaine ne pourra s’ouvrir avant les prochaines échéances politiques de 2012. D’ici là, l’urgence, c’est de remettre la CGT en ordre de bataille, c’est de réformer ses structures pour qu’elle soit plus en phase avec la nouvelle organisation du travail, plus accueillante vis-à-vis des jeunes et des cadres. D’où l’insistance de M. Thibault à forcer le mouvement de regroupement des fédérations et à relancer les implantations dans le secteur privé. Voilà ses priorités jusqu’au congrès confédéral de 2013.
Troisième et dernière raison, le calendrier politique. D’ici 2012, M. Thibault sait qu’il n’y a plus rien à attendre des grandes négociations sociales : ni du MEDEF, qui se débat dans les conflits internes, ni d’un pouvoir qui est déjà en campagne et dont le seul objectif sera de reconquérir l’électorat des classes aisées. Il sait aussi, qu’en cas de victoire de la gauche, il devra laisser à son partenaire privilégié, la CFDT, le temps de faire son deuil des illusions social-démocrates qu’entretiennent encore certains de ses dirigeants. D’où l’insistance de la CGT à privilégier le terrain de l’action, des luttes sociales au détriment des plateformes et des programmes. Tous les sondages montrent que le climat de mobilisation sociale reste extrêmement fort dans l’ensemble du pays. M. Thibault pense que c’est en donnant libre cours à cette exaspération sociale qu’on pèsera le mieux sur les prochaines échéances politiques. L’expérience montre qu’il a sans doute raison.
 
Sur ce terrain, précisément, des conflits sociaux, ce sont une fois encore les groupes multinationaux qui font l’actualité. On mesure chaque jour d’avantage les conséquences dramatiques que peuvent avoir les reprises de sociétés françaises par des capitaux étrangers. Prises de contrôle qui sont le plus souvent facilitées, voire encouragées par les pouvoirs publics, sous couvert d’ouverture et d’attractivité internationale ! Combien de PME françaises, d’entreprises viables et prometteuses, périssent-elles ainsi chaque année, au nom du droit de leurs actionnaires américains ou des fonds de pension luxembourgeois, suisses ou néerlandais qui les contrôlent ? Ce mois-ci, ce sont les salariés de Sperian Protection, entreprise bretonne du secteur informatique, qui font les frais du contrôle de leur entreprises par le conglomérat américain Honeywell. Ce sont les 192 employés de Compétence à Brest qui se mobilisent pour que le fonds de pension nord-américain qui les contrôle se préoccupe de leur activité. Il en est de même pour les 558 employés du fabriquant de meubles Capdevieille, en lutte contre le fonds de pension luxembourgeois qui a conduit leur entreprise à la faillite. Comme pour les sites du groupe américain Ideal Standart des Ardennes et du Jura, qui enregistrent plus de 300 licenciements. On imagine également l’inquiétude des salariés de la fonderie d’aluminium Brealu de Vaux (Allier) qui viennent d’apprendre la reprise de leur site par la multinationale DMI, après que celle-ci ait exigé le licenciement préalable de  114 d’entre eux. Quant au groupe japonais Sony, qui doit une partie de sa réussite en France à son usine alsacienne de Ribeauvillé, il l’aurait volontiers fermée et licencié ses 580 salariés, sans l’action volontaire, ferme et déterminée des élus alsaciens.
Chez la plupart de nos voisins, et notamment en Allemagne et en Europe du Nord, les autorités régionales mettent en œuvre des politiques industrielles pour aider les PME, favoriser leur développement et leur diversification, drainer les capitaux privés et l’épargne locale à leur profit, dans de bonnes conditions de sécurité. En France, rien de tout cela. L’Etat, par dogme libéral, a supprimé tous ses outils d’intervention dans le champ des PME et il a considérablement réduit les moyens d’action de ses relais habituels dans ces domaines (Caisse des Dépôts, OSEO…). La privatisation des banques françaises – et leur frilosité bien connue – n’a pas amélioré la situation, bien au contraire. Et le même Etat, cette fois par esprit jacobin, se refuse à donner aux régions les compétences et les moyens d’une action ambitieuse en faveur de nos entreprises locales. Résultat : par manque de capitaux, celles-ci n’ont, dans la plupart des cas, comme choix que de passer sous contrôle étranger ou de dépérir. La situation de l’entreprise Net Cacao, de Marseille, est à cet égard tout à fait emblématique. Ex-filiale du groupe suisse Nestlé, reprise par ses 180 salariés, elle risque le dépôt de bilan, alors que ses carnets de commande sont pleins, en raison d’un manque de fonds propres. Qui l’aidera ? Pas l’Etat, qui a fuit naturellement ses responsabilités. Et qui aidera demain les 182 salariés de Fralib, qui se débattent avec leur ancien actionnaire, le groupe yankee Unilever, pour reprendre l’activité des thés Lipton et Elephant ?
A défaut de moyens offensifs pour soutenir l’initiative et l’emploi, il reste la défensive. C’est bien souvent la dernière arme des travailleurs pour faire rendre gorge aux patrons voyous et aux actionnaires d’outre Atlantique, d’outre Rhin ou du Pacifique. Et c’est une arme qui se révèle assez souvent gagnante. Ainsi, on se félicitera :  du mouvement de grèves organisé par les 225 salariés de la raffinerie Petroplus pour obtenir l’ouverture de négociations sur leur plan social, des décisions obtenues par les salariés de Molex pour saisir les biens de leur ex-employeur qui se refuse à payer leurs primes de licenciements, même chose pour les 151 employés de Plysorol à Lisieux qui ont enfin obtenu les arriérés de salaires dus par ex-patron chinois. Dans tous ces cas, c’est l’action déterminée d’un groupe d’hommes et de femmes, parfois seuls, le plus souvent soutenu par leurs élus locaux et par les corps intermédiaires, qui continue à faire vivre chez nous l’idée de justice sociale.
H. V.
Jeudi 5 janvier
- Le tribunal de commerce de Marseille vient de reporter sa décision concernant Net Cacao, fabricant de chocolat pour l’industrie et la grande distribution à Saint-Menet (Bouches-du-Rhône). Les 180 salariés devront donc encore attendre pour savoir si les juges optent pour le redressement judiciaire, en raison d’un manque de fonds propres (entre 6 ou 8 millions d’euros), ou la poursuite de l’activité. Net Cacao, l'ex-site Nestlé, est depuis l’automne 2010 dans une situation paradoxale : ses carnets de commandes sont bien garnis (28 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2010, contre 24 en 2009), mais un manque de fonds propres freine l’entreprise qui, du coup, a du mal à servir ses clients. Sans oublier les récentes et fortes fluctuations du prix du cacao et l’habituelle frilosité des banques. 
Samedi 8 janvier
- La direction de Ducros Express (ex-DHL) annonce 550 licenciements secs sur un effectif global du groupe de 3100 salariés, en raison de difficultés dans l'activité. Sept à huit agences du groupe (sur environ cinquante) devraient fermer.
- Une grève a été déclenchée mercredi après-midi à la raffinerie Petroplus de Reichstett (Alsace). L''intersyndicale CFDT-CGT-FO et les salariés réclament « une prime de motivation pour continuer à exploiter les installations en toute sécurité et dans un état d'esprit positif ». Petroplus a indiqué cet automne qu'il allait cesser ses activités de raffinage sur ce site, qui compte 255 salariés, faute d'avoir trouvé un repreneur.
Lundi 10  janvier
-  Syndicats et patronat se retrouvent cet après midi au siège du MEDEF pour affiner l'agenda social 2011. Dans un climat très tendu après le coup de force sur les retraites, la prudence est de mise. La CGT ne cache pas qu'elle ne signera probablement rien d'ici à 2012. 
-  Sperian Protection, filiale du conglomérat américain Honeywell, annonce un plan social sur son site de Plaintel (Côtes-d’Armor). Le leader mondial des équipements de protection individuelle (EPI) va procéder à 43 licenciements essentiellement dans le domaine de la production. L’usine qui compte actuellement 130 salariés fabrique des masques de protection.
Jeudi 13 janvier
Le groupe Total annonce la fermeture de l'usine Bostik à Ibos, près de Tarbes (Hautes-pyrénées), qui fabrique des colles industrielles pour la construction et emploie 30 personnes. L'activité sera transféré en région parisienne et dans le Nord. Des mesures de reclassement seront proposées aux salariés.
- Le conseil des Prud’hommes de Mont-de-Marsan (Landes) examine le recours déposé par 558 anciens salariés de Capdevielle, le fabricant de canapés et de sièges, qui avait été liquidé en 2010. Les anciens salariés de l’entreprise demandent la condamnation du liquidateur et des administrateurs judiciaires pour « résistance abusive », « refus de communiquer des documents nécessaires pour prouver que leurs licenciements sont abusifs ». Ils réclament 115 000 euros par salarié à l'ancien actionnaire, le fonds luxembourgeois GMS Investissements, ainsi qu’un mois de salaire par année d’ancienneté avec au moins 45 000 euros par salarié au liquidateur et aux administrateurs judiciaires.
Vendredi 14 janvier
- La CGT lance un mouvement de blocage dans l'ensemble des ports français pour protester contre la remise en cause d'un accord avec l'Etat sur la pénibilité du travail.  Le mouvement est fortement suivi à Marseille, au Havre, à Rouen et à Dunkerque.
- Le groupe américain  Ideal Standart, leader mondial de la salle de bains, a annoncé son intention de fermer deux de ses sites de production français, l'usine de Revin dans les Ardennes et celle de Dôle dans le Jura, entraînant la suppression de 311 emplois.
- Une première bonne nouvelle pour les ex-employés de Molex : l'administration fiscale a décidé de ne pas rendre au groupe américain un trop-perçu d'impot d'un million d'euros et de le verser au liquidateur pour couvrir une première partie des indemnités de licenciement que Molex refuse toujours de payer à ses 283 anciens salariés.
Mardi 18 janvier
- Le groupe suisse d'installation d'ascenseurs Schindler annonce une réorganisation de ses activités en France et la suppression de 157 postes de travail. Schindler, qui emploie plus de 3000 salariés en France, évoque "un manque de compétitivité et un marché difficile".
Mercredi 19 janvier
- Les 151 licenciés de l’usine de contreplaqués Plysorol, à Lisieux (Calvados), qui occupaient leur site depuis onze semaines, ont libéré la place le 17 janvier. « Provisoirement !, affirme une déléguée syndicale. Pour l’instant, nous avons touché l’intégralité du solde de tout compte, c’est pourquoi les occupants ont souhaité faire une pose. Mais nous n’avons toujours pas de primes supra-légales, alors que les légales sont très basses. Revenir n’est pas un problème ».
Jeudi 20 janvier
L'ancien PDG du groupe Moulinex-Brandt, Patrick Puy, est renvoyé devant le tribunal correctionnel pour "abus de biens sociaux" et "présentation de faux bilan", dix ans après la faillite du groupe d'électroménager. Le précédent PDG de Moulinex, Pierre Blayau, qui avait quitté l'entreprise en août 2000, a bénéficié d'un non-lieu.
- Le groupe Schneider Electric annonce la fermeture de son usine Saint-Pryvé-Saint-Mesmin (Loiret) d'ici deux ans, spécialisée dans la fabrication de prises de courant et de fiches électriques. Le site orléanais emploie 137 salariés. Des mesures de reclassement seraient proposées.
Mardi 25 janvier
- Le groupe japonais Sony renonce à céder son dernier site industriel français, l'usine de Ribeauvillé (Alsace), qui emploie 580 salariés. Un plan de revitalisation devra permettre de maintenir l'activité du site qui intervient essentiellement dans le service après-vente, l'ingénierie et la sous-traitance pour le compte de tiers.
- Le groupe américain Diversified Machine Inc. (DMI) reprendra la fonderie d'aluminium Brealu  de Vaux (Allier), en cessation de paiements depuis six mois. Cette reprise se traduit par un plan de licenciement de 114 emplois, après les 118 emplois perdus en 2007 lors d'une précédente restructuration de Brealu.
- Avenir de plus en plus incertain chez Compétence, société de sous-traitance électronique qui emploie 192 salariés à Brest. L'activité est tombée au plus bas et les dirigeants ne semblent plus se préoccuper du carnet de commande. Cette usine appartenait jusqu'à l'été dernier au groupe nord-américain Jabil qui l'a cédée au fonds financier nord-américain Mercatech. Une diversification dans le photovoltaïque a été annoncée mais ne se concrétise pas
Jeudi 27 janvier

- Le leader du gros-électroménager en France, FagorBrandt, va arrêter d’ici 2014 la production de son usine de Lyon, spécialisée sur les lave-linge, au profit de la Pologne. Le site lyonnais, qui emploie 560 salariés devrait être reconverti vers de nouvelles activités "en lien avec le développement durable". 

Vendredi 28 janvier
- Le secrétaire général de la CGT Bernard Thibault dément les rumeurs qui couraient depuis quelques jours sur son départ anticipé et minimise les dissensions internes au sein de sa centrale.
Lundi 31 janvier
- Le tribunal de grande instance de Marseille examine en référé la requête du comité d’entreprise de l’usine de thés et infusions Fralib, à Gémenos (Bouches-du-Rhône), qui souhaite faire annuler  la fermeture fin avril de cette unité qui emploie 182 salariés.  La décision a été mise en délibéré au 11 février prochain. Le groupe américain Unilever vient d'annoncer de premières et timides mesures de reclassement pour les 182 salariés concernés, mais s'oppose toujours à une solution de reprise de l'activité et de la marque par un tiers, solution soutenue par la CGT.
Henri Valois.
 
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21 février 2011 1 21 /02 /février /2011 13:00
Ballade en l’honneur
des gommeux de province
                                                                      
Ils sont à l’instar de Paris,
Fument le nauséeux manille,
Vont aux courses, font des paris
Sur Primerose ou Cochenille ;
Or le chic de leur souquenille
Parfois épate les voisins :
Ils puent le musc et la vanille
Les petits gommeux Limousins !

Joignant l’humour des canaris
A la grâce des chenilles,
Ils ne manquent point de houris :
Hortense, Agathe ou Pétronille,
Ils traînent, immonde guenille,
Le rebut de tous les bousins ;
Mais, bien giflés, qui décanille ?
Les petits gommeux Limousins !

Puis quand leurs coffres sont taris,
Leur très honorable famille
Les enrôle dans les maris :
Plus de soupers sous la charmille,
Plus de baccara, la manille,
Le soir, parmi de vieux cousins :
Ils crèvent dans la camomille,
Les petits gommeux Limousins !

                 envoi 

Prince, de Lille à Vintimille,
Chassez, comme des argousins,
Ces poux dont l’engeance fourmille :
Les petits gommeux Limousins !
 
le gommeux
 
Georges Fourest. (1864-1945). L'Ermitage, n°1, janvier 1891.
 
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15 février 2011 2 15 /02 /février /2011 19:42
Vaudeville chez
Sherlock Holmes

Une nouvelle de Jean Giraudoux
SherlockHolmes--Basil-Rathbone-.jpg
 
Jean Giraudoux ne fut pas seulement un homme de théâtre doublé d’un romancier hors pair. Essais, conférences, discours, scénarios de films, articles de journaux ou de revues, il a touché à tous les domaines de l’esprit et tout lui a réussi. Cette aptitude au talent lui est venue très jeune. A partir de vingt ans, il écrit des nouvelles et à vingt-six ans, il publie sa première œuvre, un florilège de contes et d’histoires courtes, qu’il réunit sous le titre évocateur de Provinciales. Et c’est un peu plus tard que le jeune Giraudoux fait la connaissance du grand public. Au retour d’un premier séjour en Amérique – il fut lecteur de français à l’université Harvard – il fait son entrée au Matin, un des gros tirages de la presse parisienne, où on lui demande de renouveler la rubrique des « contes du matin ». Il sollicite les contributions d’écrivains connus mais aussi de romanciers débutants et il n’hésite pas à insérer ici ou là une douzaine de nouvelles de son cru. Celles-ci furent longtemps ignorées et ce n’est qu’en 1952 qu’elles furent publiées chez Gallimard sous le titre des Contes d’un matin. On y découvre un Giraudoux plein d’humour et de vie, farceur, presque potache, qui n’hésite pas à pasticher les classiques et à faire parler les héros d’hier avec la gouaille d’un parisien d’aujourd’hui. Un Giraudoux qui a voyagé, qui connait le monde incomparablement mieux que la jeunesse de son temps, et qui met à profit ses souvenirs de Londres, d’Amérique ou d’ailleurs pour épater le lecteur. L’expérience durera quatre ans, jusqu’au jour où deux nouvelles commandées à Paul-Jean Toulet, puis à Charles-Louis Philippe provoquent un scandale retentissant et le renvoi du jeune fautif. Peu importe, Giraudoux avait trouvé sa voie – la littérature – et sa raison sociale – la diplomatie – et l’une et l’autre allait l’occuper toute une vie. Il partait vers sa destinée d’un pas léger. Le conte que nous donnons ci-dessous illustre l’aplomb, voire l’effronterie avec lequel notre apprenti romancier traitait ses histoires. Il y est question de Sherlock Holmes, mais d’un Sherlock Holmes de comédie, qui est ici sa propre dupe. Ou sa propre victime. Comme on voudra.
eugène charles.
 
D'un cheveu.

 
Je sortais des bras de Mme Sherlock Holmes, quand je tombais, voilà ma veine, sur son époux.
– Hé ! bonjour ! fit l’éminent détective. On dîne avec moi ? Voilà des siècles qu’on ne vous a vu !
Quelque chose de mon émotion transparut sur mon visage. Sherlock sourit finement :
– Je vois ce que c’est, dit-il, Monsieur va chez une amie.
Si je disais non, j’avais l’air de faire des mystères. Si je disais oui, j’avais l’air de vouloir l’éviter. Je répondis donc, peut-être un peu précipitamment, que l’amie en question pouvait parfaitement attendre; que, si je n’arrivais pas à huit heures, ce serait à neuf, et que, d’ailleurs, si elle n’était pas contente, je ne rentrerais pas du tout.
Sherlock, pour toute réponse, posa les mains sur mes épaules, me fixa, et dit :
– Ne bafouillez pas, cher. Je vous avais tendu un piège. Vous sortez d’un rendez-vous !
Un frisson parcourut mon corps et sortit par mes cheveux, qui se dressèrent.

Par bonheur, il ajouta :

– Mais trêve de plaisanterie. Allons au restaurant. Désolé de ne pas vous emmener chez moi, mais on ne m’y attend pas. La bonne a son jour.
Je me crus sauvé. Mon ami rêvait bien sur son potage, mais je mettais ses rêveries sur le compte de quelque professionnel du vol à la tire et du vagabondage spécial. Soudain, du pied, il cogna légèrement ma cheville.
– Voilà la preuve, fit-il.
Cela le reprenait.
– La preuve indéniable, la preuve irréfutable, expliqua-t-il, que vous sortez bien d’un rendez-vous : vos bottines sont à demi reboutonnées : ou vous avez été surpris en flagrant délit, hypothèse inadmissible, car une main de femme noua à loisir votre cravate, ou votre amie appartient à une famille où l’on n’use point du tire-bouton, une famille anglaise, par exemple [1]. J’affectai de sourire.
– Toute femme, insinuai-je, a des épingles à cheveux. Une épingle à cheveux remplace avantageusement un tire-bouton.
– Votre amie n’en a pas, laissa-t-il tomber. Vous ignorez peut-être que certaines Anglaises ont formé une ligue contre les épingles à cheveux. D’ailleurs, sans chercher si loin, les femmes qui portent perruque ne s’en servent pas. Je suis payé pour le savoir. Ma femme est du nombre.
– Ah ! fis-je.
Il s’amusait évidemment à me torturer. De plus, l’imbécile m’avait placé dos à la fenêtre, et il en venait un courant d’air qui me pénétrait jusqu’aux moelles. J’éternuai. En tirant mon mouchoir, j’en fis tomber un second, orné de dentelles, un peu plus grand qu’une feuille et un peu moins grand que ma main. Sherlock le posa sur la table, et s’abîma à nouveau dans ses contemplations.
– C’est un mouchoir de femme, prononça-t-il enfin.
Puis il sourit.
– Enfant ! fit-il. Vous vous laissez trahir par un mouchoir. Depuis Iago et Othello, ce genre d’accessoires n’appartient plus qu’à l’opérette. Mais je ne veux pas être indiscret. Me permettez-vous de l’examiner ?
– Vous pouvez, balbutiai-je bêtement; il est propre.
Je sifflotai pour me donner une contenance, puis, comme j’avais par cela même l’air d’en chercher une, je me tus. On aurait entendu voler les mouches. Mais les sales bêtes, intimidées, s’en gardaient bien. Mon cœur, en quatrième vitesse, ronflait au milieu de ce silence comme un moteur. Sherlock but un doigt de bordeaux, en rebut un second doigt, et posa un des siens, l’index, sur le mouchoir.
– C’est la femme de quelqu’un qui se méfie et qui est malin, fit-il. Il n’a pas d’initiales.
J’avalai de soulagement deux grands verres d’eau. Sherlock respira le mouchoir, et l’approcha délicatement de mon nez.
– Qu’est-ce qu’il sent ? demanda-t-il.
Il sentait le Congo si affreusement qu’on pouvait prendre pour du pigeon la bécassine faisandée de quinze jours qu’on nous servait. C’était en effet le soir de l’ouverture de la chasse.
– Ce qu’il sent ? murmurai-je.
Heureusement, Sherlock n’écoute pas ses interlocuteurs. Les questions qu’il leur pose sont des réponses qu’il se fait.
– Pour moi, raisonna-t-il, il ne sent rien. C’est donc un parfum auquel je suis habitué. Celui du Congo, par exemple : celui de ma femme.
Ceux qui n’ont jamais été pris dans une machine à battre ou passés au laminoir ne pourront jamais concevoir quel étau broyait mon cœur. Je me penchai sur mon assiette et essayai de me trouver de l’appétit, dans un de ces silences qui doublent de hauteur la colonne d’air que supportent nos épaules. Sherlock continuait à me fixer.
– Un cheveu, fit-il.
Je me penchai vers son assiette.
– Ce n’est pas un cheveu, dis-je. Du poireau, sans doute.
Sans répondre, il se leva, allongea la main vers moi et me présenta, entre le pouce et l’index, après l’avoir cueilli sur le col de mon paletot, un fil doré, soyeux, souple, bref un de ces cheveux qui font si bien sur l’épaule de l’amant, quand toutefois la tête de l’aimée est au bout.
– Eh bien, dit-il, qu’est-ce que cela ?
– Ça, fis-je, d’un ton que j’aurais voulu indifférent, mais qui malgré moi prenait des allures provocantes, vous l’avez dit vous-même, c’est un cheveu !
Il le posa sur la nappe blanche. Je profitai des facilités que me donnaient le courant d’air et la rêverie de mon bourreau, pour diriger un éternuement dans la direction du cheveu qui s’éleva, ondoya comme un serpent sur sa queue, sans pourtant, l’infâme, quitter la table.
– Rééternuez, commanda Sherlock Holmes, qui avait perçu évidemment mon manège.
Je la trouvai mauvaise.
– Si vous tenez à ce que j’éternue, protestai-je, éternuez vous-même.
Il éternua. Le cheveu s’éleva, ondoya (voir plus haut).
– C’est bien un cheveu de perruque, conclut-il, la racine colle !
Le cheveu était retombé en travers et nous séparait comme un cadavre. Il me paraissait plus long encore mort que vivant.
Sherlock vida son verre et s’en saisit comme d’une loupe, malgré mes efforts pour lui verser un chablis, d’ailleurs exécrable.
– C’est bien un cheveu de ma femme, dit-il.
Je dissimulai ma terreur sous le voile d’un aimable badinage.
– Eh ! eh ! marivaudai-je, Mme Sherlock est jolie. Vous me flattez.<
Il me regarda d’un air de commisération.
– Pauvre ami, fit-il, une Irlandaise qui a traîné tous les bars.
La mort valait mieux que l’incertitude. Je n’aime pas mourir à petit feu. Surtout en présence d’un garçon stupide qui vous écoute en vous servant. Je congédiai l’intrus dans les règles.
– Et vous, fis-je en me levant et en fixant Sherlock, expliquez-vous !
C’était prendre le taureau par les cornes. Mais j’aurais fait plus encore.
Mon adversaire, d’ailleurs, ne sortit pas de son ironie déférente.
– En deux mots, dit-il. Vous sortez d’un rendez-vous et vous vous troublez à ma vue, donc, vous avez intérêt à ce que je ne connaisse pas celle qui vous prodigue ses faveurs. Vos bottines sont défaites, donc... vous ne les avez pas reboutonnées. C’est le jour où ma bonne s’absente et laisse ma femme seule. Vous sortez un mouchoir qui appartient à ma femme. Je trouve sur votre épaule un cheveu de sa plus belle perruque. Donc...
Mes yeux ne firent qu’un tour. Le temps passait en raison inverse du battement de mon cœur.
– Donc, reprit Sherlock, qui me fixait toujours avec les yeux du boa qui va engloutir son bœuf... Donc... concluez vous-même.
Je conclus en me renversant sur mon fauteuil et en caressant fiévreusement la crosse de mon revolver, un excellent browning à douze coups. Quelle bêtise de ne jamais le charger !
– Donc... dit Sherlock froidement (avouez-le, mon pauvre ami, je ne vous en veux pas). Vous êtes... l’ami de ma bonne !
– Garçon, criai-je. Où diable vous cachez-vous ! Il y a une heure que je vous appelle ! Apportez du Champagne !
jean giraudoux, Le Matin, 9 novembre 1908.
 

[1]. Les Anglais et les Anglaises, on le sait, affectent de ne porter que des souliers découverts et à lacets, dits Richelieu.
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13 février 2011 7 13 /02 /février /2011 23:00
Monsieur Descartes                 
La fable de la raison         
 
de Françoise Hidelsheimer
Mis en ligne : [15-02-2011]
Domaine :  Idées  
Monsieur-Descartes.gif

 

Conservateur général du Patrimoine,  Françoise Hildesheimer est  professeur associé à l'université de Paris I.  Elle a rémment publié :  Richelieu (Flammarion, 2004) et de La Double Mort du roi Louis XIII (Flammarion, 2007).   


Françoise Hidelsheimer, Monsieur Descartes, ou la fable de la raison. Paris, Flammarion, septembre 2010, 511 pages.


Présentation de l'éditeur.
Il pense, donc il est : sérieux, solitaire, méditatif et de noir vêtu, Descartes est depuis des siècles l'incarnation de la raison triomphante et du génie français. Tant de limpidité et d'éclat a éclipsé l'homme même, qui demeure très méconnu : fils d'un temps d'incertitude ? père de la philosophie moderne ? Qui était vraiment René Descartes et qu'en reste-t-il aujourd'hui, au-delà des idées reçues et de la référence obligée ? Mettant en lumière les contradictions du philosophe, Françoise Hildesheimer brosse le portrait d'un homme fort éloigné du mythe officiel. On le veut rationnel, on ne l'imagine pas rêvant ; c'est pourtant sur trois songes que Descartes a fondé son projet d'une science universelle qui devait faire de lui le nouvel Aristote. Il a côtoyé de très près les courants déviants de l'époque (Rose-Croix en Allemagne, libertins en France), avant de s'établir en Hollande en 1628 pour concevoir son système, dévoilé au fil du Discours de la méthode, des Méditations métaphysiques, des Principes de la philosophie et des Passions de l'âme. Sa vie durant, Descartes a balancé entre désir de reconnaissance officielle et soif d'incognito ; il invitait le monde entier à débattre de ses théories, mais n'aimait guère la contestation ; il affectionnait le repos, et n'a cessé de voyager, sans jamais s'établir durablement ; lui qui se tenait éloigné du pouvoir a fini ses jours, en 1650, à la cour de la reine Christine de Suède. Curieux paradoxe que cet obsédé du secret, ce maniaque du brouillage des pistes, se soit consacré corps et âme à la quête de la Vérité et à l'étude de la lumière...


Article d'Elodie Maurot. La Croix du 15 février 2011 .
Descartes, un philosophe pas si cartésien. Cogito, doute, méthode, bon sens, raison… Au nom de Descartes, les associations d’idées viennent rapidement à l’esprit. Mais qui était vraiment ce philosophe que chacun croit connaître ? Françoise Hildesheimer, conservateur général du patrimoine et professeur associé à l’université de Paris I, offre une biographie documentée de celui qui incarne depuis quatre siècles la raison triomphante et le «génie à la française», au point de susciter un narcissisme philosophique hexagonal parfois agaçant. Elle le fait en évoquant les idées, mais aussi la vie et l’époque du philosophe. Son ouvrage, qui se lit comme un roman d’idées, est une vulgarisation vivante des travaux universitaires déjà existants qu’elle cite avec soin. La figure de Descartes y apparaît plus complexe que ce que l’image d’Épinal nationale en a conservé. Fils du Poitou et de la Touraine, né en 1596, orphelin très jeune de mère, le père du doute sera l’élève des jésuites dès l’âge de 12 ans au collège de La Flèche. «Je dois rendre cet hommage à mes maîtres que de dire qu’il n’y a pas de lieu au monde où je juge que la philosophie s’enseigne mieux qu’à La Flèche», écrira-t-il en leur rendant hommage, même si vingt ans plus tard, dans Le Discours de la méthode (1637), il se fera plus critique à l’égard de l’éducation reçue. Au fil des pages, on découvre un Descartes très hésitant, tergiversant de nombreuses années sur l’orientation à donner à sa vie, renonçant finalement aux attaches familiales et à la carrière de magistrat pour prendre la direction du Nord. Il entreprend aux Pays-Bas, alors Provinces-Unies, un périple qui, en ce début de XVIIe siècle, s’est substitué au traditionnel voyage d’Italie dans le rôle d’initiateur des jeunes esprits à la science et à la connaissance. Pendant de nombreuses années, Descartes connaîtra une vie de militaire errant, au statut un peu flou, période de latence où se décante peu à peu son projet. Pied de nez au rationalisme étroit qui colle à la peau, c’est au cours d’une nuit de rêves que le philosophe décide de son destin : réaliser une grande découverte dans le domaine de la connaissance, un système qui engloberait «tout ce qui est soumis à l’ordre et à la mesure». De cette nuit révélatrice autant qu’ambitieuse, il conservera jusqu’à sa mort le récit par-devers lui. «Cet enthousiasme magico-sentimental ne cadre pas avec ce que l’on veut voir dans le philosophe identifié à la raison classique, mais ne surprend point l’historien de la première modernité, époque d’une particulière complexité, encore baroque et déjà classique, qui juxtapose des formes de pensées et de croyances qui nous paraissent aujourd’hui contradictoires», note sa biographe. Françoise Hildesheimer rappelle d’ailleurs les ambiguïtés et contradictions de Descartes, bien loin d’être aussi cartésien que sa propre postérité l’exigerait : sa fine connaissance des courants ésotériques et libertins, son perpétuel besoin d’itinérance, son hésitation entre le goût de la tranquillité et la soif de reconnaissance qui le conduira à la fin de sa vie jusqu’à la cour de Suède. Si Hegel reconnut en Descartes «le véritable initiateur de la philosophie moderne», c’est bien à l’imaginaire qu’il faut rapporter le rêve cartésien d’une science totale qu’aucune réalité ne saurait tenir en échec. Descartes n’invente pas le doute, présent chez Pyrrhon dès l’Antiquité et, plus proche de lui, chez Montaigne, mais il le radicalise. Il ouvre une nouvelle étape de l’histoire de la philosophie, en posant que seule une pensée claire participe de la raison, qu’il émancipe de la tradition. Mais son Discours de la méthode reste «une fable en forme de “tableau” recomposant méthodiquement (son) itinéraire biographique».
 
Autres critiques à signaler :   Etudes, décembre 2010. - Le Magazine littéraire, décembre 2010.
 
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13 février 2011 7 13 /02 /février /2011 13:00
Le triangle orgueilleux a dit ...
 
Le triangle orgueilleux a dit :
- Je suis symbole de science,
C'est en m'étudiant que le savant pâlit. -  

Le triangle orgueilleux a dit :
- Je suis symbole d'harmonie,
Et ma voix argentine à l'orchestre s'unit. -

Le triangle orgueilleux a dit :
- Je rayonne au fronton des temples,
Et c'est en mon milieu que l’œil de Dieu luit. -

Mais voici dans les cieux une voix qui s'écrie :
- Toi qui te dis Science et te dis Harmonie,
Qui t'égales aux Dieux en d'insolents discours,

0 Superbe, courbe la tête : 
Tu ne seras jamais la roue de la bicyclette
Avec laquelle on va jusqu'à Saint-Pétersbourg.
 
eleves-faisant-un-triangle-copie-1.jpg

 

Franc-Nohain. (1872-1934). Flûtes. (1898).


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10 février 2011 4 10 /02 /février /2011 23:08
Chers Danois
 
Selon un sondage réalisé par l'institut Gallup, les Danois n'ont jamais été aussi nombreux à plébisciter leur monnaie nationale. Seuls 41% d'entre eux se disent favorables à l'entrée de leur pays dans la zone euro. Un nouveau signe du désaveu de la monnaie unique qui gagne désormais toute l'Europe. Il est dommage que la police de la pensée interdise la réalisation de tels sondages en France, en Grèce ou en Irlande ! 
 
Le quotidien Berlingske Tidende vient de publier les résultats d’un sondage Gallup qui laisse apparaître une nette remontée du camp des opposants au remplacement de la couronne danoise par l’euro. Près 50% des personnes interrogées s’y opposent. Jamais depuis quinze ans que l’institut pose cette question, les Danois n’avaient été aussi nombreux à refuser l’entrée de leur pays dans la zone euro. Cette europhobie est d’autant plus spectaculaire que parmi les personnes interrogées, 9% se disent indécis. Il n’y a donc que 41% des Danois qui soutiennent clairement l’abandon de la couronne. Ce sondage a été réalisé après que Paris et Berlin eurent présenté le "pacte de compétitivité" destiné à renforcer la coordination des politiques économiques au sein de l’Union et en particulier des membres de la zone euro. On peut donc penser que les Danois aient aussi exprimé dans ce sondage leur hostilité à une remise en cause de la souveraineté de leur royaume. Pour mémoire, en septembre 2000, les électeurs du Danemark avaient refusé par référendum l'entrée de leur pays dans la zone euro. Le non avait alors recueilli plus de 53% des suffrages.
 
 
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2 février 2011 3 02 /02 /février /2011 23:08
Censeurs et pyromanes
 
Il ne fait pas bon soutenir le peuple palestinien dans la France de Sarkozy. Le 18 janvier dernier, c'est un débat sur la Palestine, organisé par les élèves de l'Ecole normale supérieure (ENS), qui est annulé au dernier moment dans des conditions particulièrement scandaleuses. Officiellement pour des motifs de sécurité. En fait pour des raisons de fond et d'opportunité que Mme Canto-Sperber, la très contestée directrice de l'ENS, finira par confesser dans une tribune du Monde. Les 20 et 21 janvier, c'est au tour de la ville de Marseille d'interdire une conférence, en raison de la présence, parmi les invités, de Mme Leïla Shahid, la déléguée générale de l'Autorité palestinienne auprès de l'Union européenne. Là encore on invoque de soit-disant risques pour la sécurité des invités et des participants. Il faudra le courage et la détermination du président de région, M. Michel Vauzelle, pour que la manifestation puisse se tenir, bien évidemment sans aucun incident. 
Ces deux faits étaient inimaginables il y a encore quelques années. Ils sont révélateurs du climat d'intolérance, pour ne pas dire de haine, que certains tentent d'installer chez nous sur les questions du Proche Orient. Avec, hélas, la complicité objective du gouvernement. Ainsi, depuis quelques mois, on cherche à criminaliser le mouvement de boycott des produits israéliens. Cette initiative non violente est pourtant soutenue dans le monde entier par des personnalités de tous bords, écoeurées par les massacres de Gaza et par l'impunité dont Israël continue à jouir dans les enceintes internationales. En France, pays des libertés et des droits de l'homme, elle aurait du bénéficier sinon de la sympathie, du moins d'une certaine indulgence du pouvoir. Il n'en est rien, bien au contraire. Le gouvernement l'a condamnée avec la dernière fermeté et une circulaire du ministre de la Justice demande aux procureurs de réprimer sans faiblesse ces agissements.  Résultat : plus de quatre-vingts personnes sont actuellement sous le coup d’une procédure judiciaire pour avoir, à des degrés divers, participé à ce mouvement. Le mois dernier, de simples citoyens étaient même inquiétés par la police au motif qu'ils diffusaient sur leur blog des appels au boycott ! Ridicule, lamentable, voire même inquiétant !
L'annulation du débat à l'ENS va peut-être mettre un terme à ce qu'il faut bien appeler une chasse aux sorcières. Cette affaire suscite énormément d'indignation aussi bien en France qu'à l'étranger. D'abord parce qu'elle concerne un haut lieu de l'université française où la parole a toujours été libre. Et parce qu'elle a pris un tour éminément politique depuis que le président du Conseil représentatif des institutions juives de France s'est vanté d'être à l'origine de cette interdiction. Le gouvernement se serait bien passé des déclarations de M. Prasquier, de son autosatisfaction bruyante, du récit de ses interventions auprès de l'ENS, de la ministre des universités, Mme Pécresse, du rectorat de Paris et de certains réseaux universitaires pour obtenir satisfaction. Dans son euphorie belliqueuse, M. Prasquier en fait même un peu trop : BHL et Alain Finkielkraut, dont ils revendiquent l'appui, ont refusé de voir leurs noms mélés à cette opération de basse police; Stéphane Hessel, qui faisait partie des invités de l'ENS, se voit traité par le CRIF comme le dernier des voyous gauchistes, ce qui déconsidère encore un peu plus l'attitude de M. Prasquier.
Le CRIF est aujourd'hui entre les mains d'une équipe très politisée, extrêmement sectaire et totalement alignée sur la politique du gouvernement Netanyahou. Ce petit cercle a fait le choix de l'affrontement, de la radicalisation et sa proximité avec le pouvoir sarkozyste conduit à une confusion des genres particulièrement malsaine. Des voix commencent d'ailleurs à s'élever au sein de la communauté juive pour contester cette équipe, ses choix, ses méthodes et sa représentativité. On ne peut que s'en féliciter et espérer des changements rapides. Les propos mesurés du grand Rabbin de France sur l'Islam, les musulmans français et le Proche Orient tranchent avec le discours du CRIF et c'est également une très bonne chose. Il est clair en effet que l'aventurisme politique de l'équipe en place à Tel Aviv peut ouvrir à tous moments une crise extrêmement grave au Proche Orient. Au moment où les pays arabes sont en proie à une fièvre dont on ne mesure pas encore très bien les conséquences, personne n'a intérêt à ce qu'en France la question du Proche Orient passe du champ du débat légitime à celui de l'affrontement communautaire ou religieux.

Paul Gilbert.

 

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31 janvier 2011 1 31 /01 /janvier /2011 13:00
Louis-Philippe                          
Le dernier roi des Français
 
de Arnaud Teyssier
Mis en ligne : [31-01-2011]
Domaine : Histoire
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Arnaud Teyssier, né en 1958, ancien élève de l'École normale supérieure et de l'ENA est inspecteur général de l'administration. Il est aussi professeur associé à l'université de Paris I Panthéon-Sorbonne. Il a récemment publié  : Richelieu, la puissance de gouverner.(Michalon, 2007), Charles Péguy, une humanité française. (Perrin, 2008), Liautey. (Perrin, 2009). 


Arnaud Teyssier, Louis-Philippe, le dernier roi des Français. Paris, Perrin, septembre 2010, 450 pages.


Présentation de l'éditeur.
En dépit d'un règne libéral, pacifique et prospère de dix-huit ans, Louis-Philippe est resté le " roi bourgeois ", marqué à jamais du trait assassin de Daumier qui le figurait par une poire. Ne parle-t-on pas parfois, pour le dénigrer, d'un style " Louis-philippard " ? Arnaud Teyssier réhabilite ce prince d'une rare lucidité, qui a cherché, à travers l'exercice du pouvoir, à ressaisir la maîtrise d'une histoire nationale vertigineuse. Après les coûteuses expériences de la Révolution et de l'Empire, puis l'échec de la Restauration, il fallait réparer la France et cicatriser les blessures du passé. Louis-Philippe s'est donc efforcé de bâtir une nouvelle monarchie adaptée à une société transformée, jetant les bases de la politique moderne. Comme il arrive. souvent, il a été victime en 1848 de l'élan qu'il était lui-même parvenu à donner. " Cet homme rare ", a écrit Victor Hugo, " a su faire du pouvoir malgré l'inquiétude de la France, et de la puissance malgré la jalousie de l'Europe ".
 
L'article de Philippe de Saint Robert. - Valeurs actuelles, 9 décembre 2010.
Louis-Philippe, le réparateur. «La monarchie de Juillet tire sa légitimité de son esprit national », mais Louis-Philippe « est aussi l’héritier des meilleures traditions de la vieille monarchie ». Une biographie d'Arnaud Teyssier fait justice de ses caricatures. Après quelque hésitation, Louis-Philippe rentre en France en 1817. Fils aîné du duc d’Orléans, dit Philippe Égalité, il a 44 ans. Il a reçu son éducation de Mme de Genlis, qui le porte vers les idées nouvelles, presque républicaines, remises en cause par les horreurs de la Terreur, puis revues et corrigées par l’exil et le voyage en Amérique. Son nouveau biographe, Arnaud Teyssier, le dépeint accablé d’un complexe de culpabilité qu’il mettra toute sa vie à dominer. Le soldat de Valmy, de Jemappes, qui plus tard refusera de se confondre avec les émigrés de Coblence, avait pourtant donné suffisamment de preuves de son patriotisme. Une fois la Restauration stabilisée, c’est à la légitimité qu’il lui faudra donner des gages. Outre le handicap de sa filiation, il y a la suspicion qui pèse sur les branches cadettes. Louis-Philippe apparaît soucieux de ne jamais donner le sentiment de comploter. De fait, se contentant d’être lui-même, il ne complota pas, mais, comme le dira Louis XVIII, « comment s’y prendre pour empêcher de marcher un homme qui ne fait aucun pas » ? Louis-Philippe sera en meilleurs termes avec Charles X qu’avec LouisXVIII, qui lui refusera le prédicat d’altesse royale, ce que Charles X au contraire lui consentit dès son avènement. Or Louis-Philippe, même lorsqu’il se laissera dépeindre en “roi bourgeois”, ne cessera jamais d’être imbu de son rang de prince du sang. De “bourgeois”, il aura une vie de famille forgée dans l’exil et les vertus privées qui furent celles de Louis XVI. Il y a la Charte, dont on a dit qu’elle « était une constitution moderne avec un préambule d’Ancien Régime ». Louis-Philippe s’en entretient souvent avec Charles X jusqu’à la veille des événements de juillet 1830. Ceux-ci feront vite apparaître que l’un et l’autre en ont une interprétation différente, voire opposée. Louis-Philippe ne comprendra pas que Charles X ait pu lui affirmer sa fidélité à la Charte, puis recourir à l’article 14 auquel (tout comme l’article 16 de notre actuelle Constitution) on ne peut faire appel qu’au cas où la sécurité de l’État est en danger. Cet article 14 dont Chateaubriand, que l’auteur ne cesse à tort de brocarder, avait « depuis longtemps annoncé que l’on confisquerait la Charte » à son profit. Il suffit d’examiner, dans les Mémoires d’outre-tombe, la position réelle de Chateaubriand au cours des événements pour se persuader qu’il avait tout prévu : n’avait-il pas été un défenseur acharné de la liberté de la presse que les ordonnances veulent supprimer ? N’était-il pas, comme Louis-Philippe, depuis plusieurs années du camp des libéraux ? Arnaud Teyssier nous donne une version trop abrégée des conditions dans lesquelles Louis-Philippe a succédé à Charles X, en 1830.
“Croyez, Sire, ce que ce colonel va vous dire de ma part”. Chateaubriand fait état des scrupules qui vont conduire le duc d’Orléans au geste suivant : il envoie à Charles X, sur le chemin de l’exil, un messager, attaché militaire de l’ambassade d’Angleterre, porteur d’un billet de sa main : « Croyez, Sire, ce que le colonel Caradoc va vous dire de ma part. » L’envoyé expose que Louis-Philippe demande qu’on lui confie Henri, le tout jeune duc de Bordeaux. Charles X hésite mais la duchesse de Berry, sa mère, dont Chateaubriand nous rapporte qu’elle passait au Palais-Royal pour “si légère”, se cabre et fait échouer cette ultime tentative qui eût pu conserver les droits de son fils, le futur comte de Chambord. Toute la faiblesse de la monarchie de Juillet viendra de ce moment perdu. La France est alors agitée par trois courants significatifs : le courant légitimiste, le courant bonapartiste et le courant républicain. Il n’y a pas à proprement parler de courant orléaniste, sinon dans la sphère des hommes politiques qui veulent à tout prix éviter la République et ont pris en grippe la branche aînée des Bourbons. Les deux premières années du règne de Louis-Philippe vont se ressentir de cette fragilité. Le roi a su se débarrasser de l’encombrant La Fayette ainsi que de Laffitte et autres banquiers ; il constitue en 1831 un cabinet autour de Casimir Perier, dont il « supportait assez mal la personnalité forte, mais assez torturée », et qui sera emporté par le choléra (1832). Il usera par la suite un grand nombre d’hommes politiques : le baron Louis, Soult, Gérard, Mortier, Molé, Thiers, Broglie… En fait, le roi lui-même organise cette instabilité ministérielle afin de garder la main. Il rappelle à ses ministres qu’ils ne sont pas « le gouvernement » mais « le gouvernement du roi ». À partir de 1840 et jusqu’à février 1848, Guizot va exercer sans discontinuer un pouvoir dont on dit grand bien. L’oeuvre majeure de ce dernier date de la loi du 28 juin 1833 sur l’enseignement primaire ; on lui doit aussi un vaste plan de financement de travaux publics ainsi qu’une réforme de la procédure budgétaire qui donne le sentiment d’un retour à la stabilité. Pourtant, notre politique ne cessera, à l’extérieur, de se heurter à l’hostilité de Palmerston, qui déteste la France. C’est le temps où Thiers, passé dans l’opposition, attaque, « en termes à peine voilés, l’attitude castratrice du roi ». Rival de Guizot, il connaît les arcanes du système “philippiste” : « Pendant des mois, c’est une véritable guérilla parlementaire que se livrent Thiers et Guizot. » Bien que respectant scrupuleusement la Charte modifiée, Louis-Philippe se laissera peu à peu aller à une personnalisation du pouvoir qui va l’isoler. Attaqué de toutes parts, il devra se résoudre en 1835 à rétablir la censure préalable. Les émeutes et les attentats se répètent, dont le plus célèbre est celui de la “machine infernale” de Fieschi. Rémusat se demandera si, « trop préoccupés de la question politique, [ils n’avaient] pas négligé la question sociale ». Les premiers ferments du socialisme apparaissent avec Pierre Leroux, Saint-Simon, Fourier, Louis Blanc : « Tous convergent vers une vision révolutionnaire de la société qui trouvera son accomplissement, en février 1848, avec la parution du Manifeste du Parti communiste de Marx et Engels. » Louis-Philippe va se passionner pour les affaires extérieures, où il embrasse le jeu des cours européennes, mais avec une certaine timidité dont témoignent son refus de la couronne de Belgique offerte au duc de Nemours et son opposition au mariage du duc de Montpensier avec la reine Isabelle II d’Espagne. Il poursuit une politique de paix, dite du “juste milieu”. On peut toutefois se souvenir qu’à l’occasion des “affaires d’Espagne”, en tant que duc d’Orléans, il avait voulu « prendre les armes pour soutenir la monarchie légitime de Ferdinand VII ». Mais l’Angleterre fit obstacle à son intervention, dont l’initiative sera plus tard réalisée par la “guerre d’Espagne” de Chateaubriand sous la Restauration. Ce qui tend à prouver que Louis-Philippe et Chateaubriand ont eu beaucoup plus d’idées en commun que semble le croire l’auteur, entiché de Victor Hugo, ce célèbre caméléon politique. Entre 1830 et 1832, par Talleyrand interposé, envoyé à Londres comme ambassadeur, le roi avait opéré un rapprochement avec l’Angleterre à l’occasion de l’indépendance que prend la Belgique en se séparant des Pays-Bas. Cela aboutira même à une intervention armée conduite par le maréchal Gérard afin de dissuader le roi des Pays-Bas de remettre la main sur ses anciennes provinces. Entre-temps, Louis-Philippe a réussi à marier le nouveau roi des Belges avec sa fille, la princesse Louise. Jacques-Alain de Sédouy, dans le Concert européen, donne une analyse très fouillée de cet épisode. Vers la fin du règne va se lever, en la personne de Lamartine, un poète utopiste qui se prend pour La Fayette. Dès 1839, il avait pris position : « 1830 n’a pas su se créer son action et trouver son idée. Vous ne pouviez pas refaire de la légitimité, les ruines de la Restauration étaient sous vos pieds. Vous ne pouviez pas faire de la gloire militaire, l’Empire avait passé… La France est une nation qui s’ennuie » (refrain connu). Lamartine se convainc alors qu’il assumera un jour un destin historique national. On sait ce qu’il sera en 1848.
La fin du régime, moins une chute qu’une pente. Le roi vieillit et, dans son entourage même, beaucoup pensent qu’il fausse l’esprit des institutions par un excès d’autoritarisme dû à l’âge. En juillet 1842, l’héritier du trône se tue dans un accident de cabriolet. Coup terrible car, des enfants de Louis-Philippe, le jeune duc d’Orléans était le plus capable de continuer l’oeuvre de son père, qu’il se donnait pour mission de “poétiser” ; il lui arrivait de critiquer, mezza voce, le manque de grandeur de la politique du roi. En 1847, autre coup dur, Madame Adélaïde, sœur du roi et son plus sûr soutien depuis le début, est emportée par une crise d’asthme. La fin du régime fut moins une chute qu’une pente, un “effet sans cause”. Trois mois après l’exil du roi, en mai1848, la République étendra par un décret de bannissement « à la branche cadette les dispositions prises par la loi du 10 avril 1832 contre la branche aînée ». On commence à se souvenir de celle-ci. Guizot préconise un rapprochement. Dans son exil de Claremont, Louis-Philippe reconnaît que la branche cadette doit reprendre son rang successoral ancien. Le légitimisme revient à la mode: Chateaubriand avait raison. Ses adversaires ont été injustes avec Louis-Philippe que les circonstances, lors de son avènement, ont mis devant des événements qu’il ne maîtrisait pas assez. Sa personne sort “réparée” de ce livre qui le situe lui-même en “grand réparateur” : nous lui devons d’avoir sauvé Versailles sur ses propres deniers, Versailles que la Restauration laissait aller à vau-l’eau ; il a également restauré le Palais-Royal, les châteaux de Neuilly, de Randan et d’Eu. Ce livre est un hommage bienvenu à son honnêteté, trop souvent contestée. Selon l’esprit du temps, « la monarchie de Juillet tire sa légitimité de son esprit national », mais Louis-Philippe « est aussi l’héritier des meilleures traditions de la vieille monarchie : éviter, autant que possible, les confrontations extérieures, veiller au bon équilibre des relations entre les puissances européennes ». C’est une “monarchie administrative” comme l’avait été celle de LouisXIV. Notre actuelle Constitution, observe l’auteur, a un caractère « orléaniste » qui, surmontant la méfiance envers le suffrage universel, faisait de celui-ci le principe central de la Ve République contre le vœu de la plus grande partie de la classe politique – laquelle, depuis, n’a pas manqué de prendre sa revanche.  
  

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30 janvier 2011 7 30 /01 /janvier /2011 23:53
Georges Fourest
(1867-1945)
 
Georges Fourest nait à Limoges le 6 avril 1867 dans une famille de la bonne bourgeoisie provinciale. Après des études secondaires au lycée Gay-Lussac de Limoges, il fait son droit à la faculté de Toulouse. C'est là qu'il noue plusieurs amitiés qui compteront dans sa vie de poète et qu'il fait la connaissance décisive d'un aîné, Laurent Tailhade. En 1889, il quitte Toulouse pour achever ses études à Paris mais il fréquente très vite la bohème du Quartier Latin et de Montmartre, en compagnie de Tailhade, qui devient son mentor. A partir de 1890, il collabore régulièrement à l'Ermitage d'Henri Mazel et à la Plume de Léon Deschamps, où paraissent ses premiers vers. En 1908, il adopte un mode de vie plus rangé et se marie à une pianiste, dont il aura deux enfants. Il se consacre à la gestion des biens familiaux, de la vie de famille et tant soit peu de la littérature. Sa Négresse Blonde est bien accueillie par la critique et régulièrement republiée. Après une vie consacrée à la poésie burlesque et au pastiche, Georges Fourest meurt le  25 janvier 1945. Il est enterré au cimetière du Père Lachaise.
Georges Fourest personnifie presque à lui seul la poésie burlesque du XXe siècle, dans ses talents et dans ses excès. Irrévérencieux, truculent, parfois jusqu'au vulgaire, ce mystificateur de génie s'est nourri de tous les excès des écoles poétiques : romantique, parnassienne, néo classique. Henri Clouard porte sur son art un jugement mesuré : "Excellent ouvrier du vers, il a une métrique souple, un rythme sûre quoi que varié. Ses clowneries les plus risquées restent humanistes. Et ses parodies soulagent une impatience critique. (...) Que de gammes il a fait siennes, en y insérant sa propre fantaisie de truculence lucide ! Toutefois, qu'on ne se monte pas la tête. La plaisanterie facile, bonne pour le cabaret, décolorait par avance la poésie de Fourest." 
 
La Négresse Blonde (Messein, 1909). - Contes pour les satyres (Messein, 1923). - Le Géranium Ovipare (José Corti, 1935)
Bibliographie : Henri Clouard, Histoire de la littérature française, du symbolisme à nos jours (Albin Michel, 1947). – Robert Sabatier, Histoire de la poésie française, la poésie du XXe siècle (Albin Michel, 1982). 
 
 
Ballade
à l'encontre de messieurs du Tiers-Etat
 
A Paris comme dans l'Anjou,
A Montluçon comme à Grenade,
Plus laids qu'un très vieux sapajou,
Les bourgeois gavés de panade
Pour sucre ont de la cassonade,
Aussi, frère en pantalonnade,
Il faut compisser les Bourgeois !

Doucement ouvrons la cage où
Leur serin perle sa roulade;
Cassons leurs meubles d'acajou,
Mettons des vers dans leur salade
Et crachons dans leur marmelade;
Que n'avons-nous le feu grégeois
Pour rôtir cette engeance fade:
Il faut compisser les Bourgeois !

Durand, Cocquard ou Fromajou,
Ils vont flâner sur l'Esplanade,
A leurs femmes disent : "Bijou!"
Donnons-leur de la limonade
Purgative (ça rend malade)
Ils diront : "Hier, je me purgeois!"
Oh ! leur donner la bastonnade :
Il faut compisser les Bourgeois !

envoi
Prince, revenu de Croisade,
A tous mécréants Albigeois
Vociférez cette ballade:
Il faut compisser les Bourgeois !
 
     
 
Georges Fourest (1867-1945). Revue L'Ermitage (1890).
 
 
Ballade
des petits gommeux limousins
 
Ils sont à l’instar de Paris,
Fument le nauséeux manille,
Vont aux courses, font des paris
Sur Primerose ou Cochenille ;
Or le chic de leur souquenille
Parfois épate les voisins;
Ils puent le musc et la vanille
Les petits gommeux Limousins !

Joignant l’humour des canaris
A la grâce des chenilles,
Ils ne manquent point de houris :
Hortense, Agathe ou Pétronille,
Ils traînent, immonde guenille,
Le rebut de tous les bousins ;
Mais, bien giflés, qui décanille ?
Les petits gommeux Limousins

Puis quand leurs coffres sont taris,
Leur très honorable famille
Les enrôle dans les maris :
Plus de soupers sous la charmille,
Plus de baccara, la manille,
Le soir, parmi de vieux cousins :
Ils crèvent dans la camomille,
Les petits gommeux Limousins

envoi
Prince, de Lille à Vintimille,
Chassez, comme des argousins,
Ces poux dont l’engeance fourmille :
Les petits gommeux Limousins !
 
     
 
Georges Fourest (1867-1945). Revue La Plume (1895).
   
 

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