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26 novembre 2011 6 26 /11 /novembre /2011 18:58
Contre l'oligarchie bourgeoise
 
Que reste-il aujourd'hui du socialisme ? En quoi la pensée de Marx et de ses continuateurs nous est encore utile ? Et celle des socialistes français, d'un Proudhon, d'un Péguy, d'un Sorel ? La question sociale, l'organisation et la valeur du travail, le partage des richesses, l'émancipation des classes défavorisées, toutes ces questions doivent-elles rester au coeur du débat politique ou céder la place à d'autres enjeux, écologiques, économiques, culturels ou "sociétaux" ? Que doit-on attendre du syndicalisme, d'une renaissance des corps intermédiaires, d'une organisation plus décentralisée, plus fédérale de la société ? La démocratie libérale est-elle encore le cadre adapté pour traiter l'ensemble de ces questions, pour favoriser la production et l'intelligence française, assurer la cohésion sociale de la nation, ou faut-il imaginer d'évoluer vers d'autres formes politiques ? Autant de questions que nous avons envie de poser à nos lecteurs dans le cadre du débat sur le socialisme que nous avons ouvert la semaine dernière dans ces colonnes.
Car pour nous, l'oeuvre de renaissance française est inséparable de toutes ces questions. Comme elle est inséparable d'un certain nombre de grands choix économiques qui conditionneront la place qu'aura la France dans le monde du XXIe siécle. Comment envisager l'avenir de la nation sans disposer d'un minimum de doctrine, de schémas sur la façon de concevoir l'organisation de la production, sur les choix que nous devons faire dans la division internationale du travail pour promouvoir nos filières d'excellence, celles qui sont les plus conformes à notre génie, celles qui ouvrent aussi, pour l'humanité, les voies d'un développement raisonnable, comment mieux répartir les richesses entre les Français afin d'assurer la cohésion et le progrès social, sans décourager pour autant l'effort, le dynamisme et l'innovation ? Le socialisme prétendait pouvoir réconcilier l'économie et le social dans un projet centré sur l'homme, sur la satisfaction des besoins de l'humanité. Que reste-il là encore de cette idée ? Impasse ou aventure intellectuelle à reprendre sous d'autres formes ?
Ce débat occupera, à intervalle régulier, les colonnes de notre Revue Critique jusqu'en mars 2012. Nous publierons toutes les contributions qui nous seront adressées, pour peu qu'elles posent de bonnes questions ou qu'elles apportent des points de vue neufs. Nous y ajouterons des textes, anciens ou plus récents, qui nourriront le débat de pensées, de critiques ou d'expériences originales. Nous veillerons, chaque fois que possible, à provoquer le débat, à ce que le texte de l'un viennent complèter, enrichir ou contredire le texte d'un autre et si besoin relancer le questionnement. Puis viendra l'heure des synthèses et des bilans : notre objectif est de publier au printemps prochain, à un moment favorable au débat politique, une sorte de manifeste qui trace les grandes lignes d'une "révolution économique et sociale" à la française.
D'ici là, syndicalistes, militants politiques, philosophes, chercheurs, entrepreneurs, simples travailleurs ou simples citoyens, à vos plumes ! Nous vous convions à penser loin, à voir large, avec comme unique focus, celui de l'intérêt national.
Après la contribution de notre ami Jean-Claude Adrian, qui ouvrait, le 21 novembre dernier ce débat, voilà celle de nos amis du Lyon Royal. Laissons-les se présenter et intervenir, puis nous commenterons brièvement leurs propos.
Henri Valois.
 
 
Le Lyon Royal : un blog royaliste d'ultra-gauche ? J'aime a en résumer les orientations écologistes et démocrates, autogestionnaires, par ce slogan "Le Roi, les soviets, l'électricité !". Et si je veux bien croire que la nécessité des Soviets et plus encore de l'électricité vous semble une revendication plausible, la nécessité d'un roi qui redonne à l'Etat sa fonction symbolique et bienveillante, arbitrale, ne l'est pas moins. 
Y.D.
 
 
Pour un socialisme populaire.
 
Faire le point de l'émergence d'un socialisme populaire ce n'est pas là s'astreindre à un long débat "scientifique", c'est comme fondement faire le constat du décrochage de l'oligarchie.
Le terme de décrochage convient pour exprimer le mépris dans lequel l'oligarchie tient la population de ce pays, mépris pour le pays lui-même, mépris pour sa langue ou sa culture souvent exprimée par "les autorités", mépris fait de suffisance que le désastre où l'oligarchie nous entraîne rend plus terrible encore.
Mépris et ignorance des populations fondés sur l'aveuglement idéologique des uns ou des autres, c'est à cela que nous pourrions résumer les politiques de l'Ump, du Parti socialiste ou du Modem. Prisonniers des règles d'un jeu économique qu'ils nous ont imposés, captifs des intérêts spéculatifs qu'ils défendent contre le plus grand nombre, les 99%, les Indignés. 
Ainsi ce n'est pas tant le capitalisme qui se voit remis en cause. La constitution des grands groupes d'industrie a depuis longtemps permis de jeter les bases d'une  "socialisation capitaliste des moyens de production", qui rend possible sans autre inconvénient l'expropriation des agioteurs et autres parasites de notre économie. Parasites qui sont aussi le terreau de l'oligarchie avec leurs "cadres dirigeants" empêtrés de parachutes et de retraites dorées et dont il conviendra de les soulager.
Non, le capitalisme entrepreneurial, celui des salariés de Fralib, de Véninov ou de SeaFrance, celui des coopérateurs, comme celui de milliers de PME PMI ne fait pas problème. Aucun problème, en tous cas, qui ne puisse se résoudre autour d'un mutuel respect des règles de droit et de savoir vivre, car la volonté de chacun est de vivre dans un bien être sûr.
Aussi l'effondrement du "socialisme réel", du "capitalisme d'Etat" nous voit-il, sans autre subterfuge, nous opposer à la domination financière, idéologique et policière, d'une bourgeoisie compradore [1]  qu'il faudra bien au même titre que cette économie, domestiquer.
Le Lyon Royal - 27 Novembre 2011.
 
 
Bravo au Lyon Royal qui va, selon son habitude, à l'essentiel en montrant où sont les urgences!
Le socialisme est le rejeton de la lutte des classes et, sur ce terrain-là, les choses ont beaucoup évolué. La bourgeoisie capitaliste du XIXe siècle tendait à être un bloc au sein de la nation, fédérant de proche en proche les intérêts des autres classes supérieures -  commerçante, financière et foncière -, bénéficiant de la complicité des classes moyennes, tenant ainsi entre ses mains les destinées du pays. Tout cela a beaucoup changé. D'une part, le socialisme a su imposer à l'Etat, à partir de l'expérience de la grande industrie, ce que nos amis appellent si justement "la socialisation capitaliste des moyens de production". Il est incontestable que le monde du capitalisme entrepreneurial, celui des PMI ou du secteur coopératif, peut être régulé au bénéfice des travailleurs, au prix du respect des lois sociales existantes.
Il est également vrai que les intérêts des dirigeants de ces entreprises n'ont désormais plus rien à voir avec l'oligarchie financiarisée, mondialisée - celles des multinationales, des ex groupes d'Etat privatisés ou en passe de l'être, des banques et des grandes institutions financières, de la haute administration et des grands médias - qui dirige le pays en fonction d'intérêts qui ne sont plus ceux du pays. Cette scission au sein de la bourgeoisie, entre une classe dominante hors sol, expression du capitalisme international et ce qu'on pourrait appeler la "bourgeoisie nationale", qui participe de la vie et de l'intérêt du pays, est une donnée assez récente, en France et en Europe. Elle est clairement le fruit de la mondialisation. Concentrer le tir sur la bourgeoisie compradore,  la domestiquer au sens propre, comme le propose le Lyon Royal, est certainement la priorité des priorités. Sur ce terrain, combat social et combat politique se rejoignent. Nationalistes et syndicalistes ont les mêmes objectifs et les mêmes intérêts.
Faut-il en conclure qu'une fois cette tâche historique accomplie, tout rentrera dans l'ordre ? Certainement pas. Le "respect mutuel" des règles de droit n'a jamais suffit à assurer la prospérité d'une nation ni le bonheur de ses habitants. D'autres révolutions seront à faire, qu'il faut préparer dès aujourd'hui. D'autres pistes sont à ouvrir. Gageons qu'elles vont apparaitre dans ce débat.
H.V.
 

 
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25 novembre 2011 5 25 /11 /novembre /2011 00:20

Ce grand vent

qui se lève...                        

DUFOUR Dany-Robert 3

 

Vous aimez George Orwell ? Jean-Claude Michéa ? Alors, il faut lire Dany-Robert Dufour. Son dernier livre, L’individu qui vient… après le libéralisme [1], est à la fois l’œuvre d’un philosophe et d’un politique. Les analyses sont neuves et pertinentes mais Dufour n’entend pas s’en arrêter à l’exégèse, il propose, il organise, il fournit des pistes pour reconstruire un monde viable. Parti d’horizons qui sont loin des nôtres, il en arrive à des conclusions bien proches de celles que nous formulons ici. Selon lui, il n’y a aucune fatalité à ce que le monde reste ce qu’il est aujourd’hui, le vent de l’histoire est en train de tourner, il faut saisir l’opportunité de nouveaux courants porteurs pour redresser la barre. Il parle d’une politique de civilisation, nous aussi. Il envisage les bases d’une nouvelle Renaissance, suivons-le…

Pour Dufour, la crise que nous traversons n’a rien de classique. Si elle est partie de l’économie et de la finance, elle touche désormais à peu près tous les secteurs de la société, politique, écologie, morale… Contrairement à ce qu’on a voulu nous faire croire, notamment au moment de la crise américaine de 2008, il ne s’agit pas de l’ultime ruse du capitalisme pour se refaire une beauté, renaître de ses cendres, plus fort, plus neuf, plus puissant… Nul espoir en vue pour l’économie mondiale qui va depuis dix-huit mois d’échecs en échecs, de drame en drame, de chute en chute. Ce que mesurent chaque jour l’emballement des bourses, la déroute des gouvernements et des institutions internationales, c’est le désarroi du monde. Nous sommes dans une impasse.

« Après l’impasse du fascisme qui a fait disparaître l’individu dans les foules fanatisées et après celle du communisme qui a interdit à l’individu de parler tout en le collectivisant, est venu celle de l’ultra et du néolibéralisme qui réduit l’individu à son fonctionnement pulsionnel en le gavant d’objets – n’est-ce pas un symptôme parfait de notre temps que l’économiste en chef de la plus grande institution monétaire internationale, Dominique Strauss-Kahn, ait fait preuve d’un sérieux dérèglement pulsionnel jusqu’au point de se faire prendre en flagrant délit ? », questionne Dufour dans une récente tribune du Monde [2]. Sortir de l’impasse, c’est d’abord comprendre pourquoi nous en sommes arrivés là, pourquoi nous avons mis autant de temps à sortir de la matrice libérale. Il y a bien sûr Marx. Marx qui annonçait ces temps où les relations humaines ne seraient plus organisées qu’autour de la marchandise et du marché. Marx qui nous enseignait également la puissance de dissimulation, de mystification du capitalisme, son caractère réellement révolutionnaire : lui seul, en changeant régulièrement tout, règles, valeurs, traditions, savoirs, a le pouvoir d’effacer et de faire oublier ses fautes, ses crimes au prix d’un monde tout neuf où la grande aventure de la « chosification » des êtres et des esprits peut se poursuivre. Tout cela, d’autres, Gramsci, Polanyi, l’avait déjà pointé du doigt, même s’il a fallu attendre aujourd’hui pour voir ces mécanismes fonctionner avec autant de netteté.

Mais depuis une trentaine d’années, les choses ont été plus loin encore. Avec l’effondrement du communisme, plus rien n’était de nature à s’opposer à l’idéologie libérale. Déjà maître des choses, il lui a fallu peu de temps pour se rendre complètement maître des nations, des savoirs, des esprits et des âmes. Cette révolution culturelle s'est engagée dès les années 60 : mai 68, la philosophie post moderniste, Foucault, Deleuze et leurs épigones préparaient les esprits à l’avènement d’un monde sans institutions, livré au Divin Marché, où l’interdiction d’interdire et la jouissance sans entrave vont servir à effacer jusqu’à la dernière trace de civilisation et de spiritualité de la surface du monde. Comme le dit Dufour, « nous vivons en quelque sorte dans un nouveau totalitarisme sans le savoir, découlant de l’impérialisme théorique de l’économisme néo et ultralibéral faisant l’impasse sur tous les autres secteurs où les hommes échangent entre eux : qu’il s’agisse des règles pour gouverner la cité, des valeurs dont ils tirent des principes, des discours porteurs de signes à la recherche du sens et des flux pulsionnels mis en jeu.» [3]

Ce monde ainsi décrypté par Dufour, nous en connaissons bien le visage. C’est celui que les Grecs stigmatisaient dans l’hybris, la démesure, la folie qui conduit l’homme à se retourner contre sa propre nature et dont Dufour nous retrace le fonctionnement : « des changements dans l’économie marchande (la dérégulation en vue de maximiser le gain) entraînent des effets dans l’économie politique (l’obsolescence du gouvernement, le déni de son rôle interventionniste et l’apparition, à leur place, de la « gouvernance »). Ce qui, à son tour, provoque des mutations dans l’économie symbolique (la disparition de l’autorité, du pacte républicain el l’apparition de « troupeaux » de consommateurs où chacun est attrapé par des produits manufacturés ou des services marchands qui lui promettent la satisfaction pulsionnelle)» [4]. Ce monde, censé fermer l'histoire, celui des derniers hommes que Nietzsche annonçait d’une formule terrible dans le prologue de Zarathoustra : « plus de pasteur, un seul troupeau ».

Qu’est-ce qui pouvait bien menacer un monde aussi parfaitement réglé ? De l’extérieur, à peu près rien, puisque les oppositions communistes, socialistes ou nationalistes s’étaient mises elles-mêmes hors du jeu par l’étendue de leurs crimes, leur échec économique, leur capitulation politique. Comme bien souvent le poison est venu de l’intérieur même du système.  Son cœur financier, en s’effondrant progressivement à partir de 2008 avec la crise américaine, a provoqué une immense dépression dont nous voyons maintenant, presque quotidiennement les effets : dérèglement financier mondial, qui après l’Amérique, concerne aujourd’hui l’Europe pour se tourner bientôt vers l’Asie, déstabilisation des gouvernements, comme on le voit dans la zone euro, réveil brutal de millions de consommateurs brusquement tirés de leurs rêves et de leur addiction et qui peuvent basculer demain dans la dépression mentale ou dans la violence…

C’est alors qu’apparaît le Dufour politique. Il tire en premier lieu les effets du basculement que nous sommes en train de vivre. L’hybris, la démesure n’appelait-elle pas la destruction, la némesis ? Ceux qui nous parlaient de fin de l’histoire en sont ainsi pour leur frais. Il n’y a de fatalité en rien, comme le souligne Dufour, reprenant ici la vieille leçon d’Aristote, pour peu que les hommes se ressaisissent. Donc ressaisissons-nous et reconstruisons. Mais comment reconstruire ? Par où commencer ? A quel rythme avancer ? Faut-il agir vite, dans l’urgence, dans la violence ? Non, répond notre philosophe, méditant là encore l’enseignement du Stagirite. Le nettoyage du monde, les dieux vont s’en charger, laissons les faire. Renouons quant à nous, dans l’ordre, dans le calme, avec l’esprit de civilisation. Reprenons le grand projet humaniste occidental là où nous l’avons laissé. Faisons à nouveau circuler, nous dit Dufour, ce souffle qui a soulevé l’enthousiasme aux grandes heures de l’histoire de l’Europe, au Quatrocento, au Grand Siècle français, et jusqu’aux enthousiasmes de la Libération de l’Europe en 1945. Et puisqu’il faut éradiquer l’ignorance et la barbarie, mobilisons pour l’occasion nos deux grands récits fondateurs : celui du Livre venu de Jérusalem, celui du logos venu d’Athènes et la synthèse irremplaçable qu’en fit Rome.

Athènes, Rome, Jérusalem… Trois noms qui sonnent agréablement aux oreilles de nos lecteurs. Qu’ils nous viennent à la fois du versant de la tradition et du versant de la révolution montre l’importance de la rupture qui se dessine. La Renaissance qu’appelle de ses vœux Dany-Robert Dufour est souhaitable, il a raison de penser qu’elle est possible. Est-ce un hasard si le grand vent qui l’annonce vient de la France ?

Paul Gilbert.

 


[1]. Dany-Robert Dufour, L’individu qui vient… après le libéralisme. (Denoël, 2011)
[2]. Dany-Robert Dufour, « Une civilisation en crise », Le Monde, 29 octobre 2011.
[3]. Dany-Robert Dufour, « Une civilisation en crise », Le Monde, 29 octobre 2011.
[4]. Dany-Robert Dufour, « Une civilisation en crise », Le Monde, 29 octobre 2011.
 
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21 novembre 2011 1 21 /11 /novembre /2011 21:46
Le grand désenclavement
du monde, 1200-1600  
 
de Jean-Michel Sallmann
Mis en ligne : [21-11-2011]
Domaine : Histoire
le-grand-desenclavement-du-monde.gif
 

Professeur émérite d'histoire moderne à l'université de Paris X-Nanterre, Jean-Michel Sallmann a étendu son champ d'investigation originel sur l'Italie des XVIe-XVIIe siècles à une approche globale de la Renaissance à travers l'Europe. Il a récemment publié : Charles Quint : l'empire éphémère (Payot, 2000) - La circulation des élites européennes : entre histoire des idées et histoire sociale, dir. (Seli Arslan, 2002) - Géopolitique du XVIe siècle : 1490-1618 (Le Seuil, 2003).



Jean-Michel Sallmann, Le grand désenclavement du monde . Paris, Payot, avril 2011, 690 pages.

 
Présentation de l'éditeur.
Ce livre est né d'une constatation : le monde est en train de vivre des bouleversements considérables et les modalités d'ajustement sont difficiles. Tout se passe comme si l'effondrement de notre monde bipolaire, entre États-Unis et Union Soviétique, avait ouvert la boîte de Pandore des conflits disséminés auxquels nous avons bien du mal à donner un sens. Pourtant, si le monde est devenu plus insaisissable, parce redevenu multipolaire, il l'était déjà il y a plusieurs siècles.C'est entre 1200 et 1600 que l'ensemble du monde a progressivement été mis en relation, aboutissant à un grand désenclavement, ou à une première "mondialisation" pour reprendre un terme à la mode. Refusant l'approche traditionnelle, européo-centrée, de l'histoire des relations internationales, basée sur le concept de l'État-nation, Jean-Michel Sallmann privilégie dans cet essai "politiquement incorrect" le paradigme civilisationnel tel que l'ont décrit Samuel Huntington dans son Choc des civilisations et avant lui Fernand Braudel. Il souligne combien au début du XIIIe siècle, l'humanité est cloisonnée, divisée en quatre grandes civilisations - chinoise, européenne, musulmane et hindoue - qui, par leur poids démographique et leur dynamisme, jouent un rôle majeur sur le plan stratégique, culturel et économique, laissant pourtant des territoires entiers coupés du reste du monde : l'Amérique, l'Afrique noire et le continent austral. Les invasions mongoles viendront briser partiellement l'isolement de cet Ancien Monde, avant que le cataclysme de la seconde moitié du XIVe siècle, engendré par la Peste noire et ses conséquences, redistribue les cartes en faveur de l'Occident chrétien. C'est lui qui sera finalement, contre toute attente, le catalyseur du désenclavement qui se produira avec les Grandes Découvertes du XVe siècle.Un livre foisonnant et ambitieux, à la curiosité salutaire, qui nous entraîne dans un style enlevé sur les routes humaines qui, d'Alep à Quanzhou, d'Ormuz à Calicut, ont de tout temps sillonné le globe, nous offrant un regard neuf sur le monde d'aujourd'hui.
 
Recension de Pierre de Charentenay. - Etudes, novembre 2011.
Empruntant l’idée de civilisation aux travaux de Samuel Huntington, avec le rôle d’État phare et de la religion, l’auteur décrit vers 1200 de notre ère la division du monde en espaces culturels. Il observe les relations qui vont s’y développer dans la période 1200 à 1600. À chaque fois, c’est l’Europe qui réalise cette mise en communication, alors qu’elle était plutôt en retard économiquement et technologiquement. La Chine constitue un autre ensemble massif et solide, mais relativement statique. Entre les deux, l’islam contrôle les routes du commerce international. De son côté, la très riche civilisation indienne s’est repliée sur elle-même et résiste à l’islam. Ces quatre grandes civilisations laissent des régions isolées et peu peuplées, l’Amérique ou l’Afrique où vivaient de multiples sociétés autonomes. Ce livre volumineux présente cette situation en 1200, puis la crise provoquée par la peste noire à la fin du xive siècle, et la recomposition des rapports de force entre les civilisations à la fin du xvie. Un bilan sur le début du xviie montre comment l’Europe est freinée dans l’expansion qu’elle développe vers l’Asie. Les seize chapitres qui constituent cet immense parcours sont fouillés, détaillés, bien informés. Ils s’achèvent sur une conclusion qui met en mouvement tous ces éléments historiques de la vie de quatre siècles mouvementés de notre monde. Voilà un grand panorama qui vaut d’être parcouru si l’on a la capacité et le désir de passer d’une civilisation à l’autre pour en suivre les évolutions et les relations
 
Recension. - L'Histoire, octobre 2011.
Choc des civilisations. Certains historiens tentent aujourd'hui de réinventer une histoire du monde émancipée du grand récit de l'affrontement, en longue durée, des civilisations. Dans un livre surprenant et ambitieux, Jean-Michel Sallmann prend crânement le contrepied de cette tendance historiographique : il propose une large fresque, écrite d'une seule plume et d'un même élan qui, parcourant les espaces à vastes enjambées, décrit le "grand désenclavement d'un monde" cloisonné en 1200, unifié sous l'emprise de l'Occident en 1600. Les amateurs d'histoire à grand spectacle ne seront pas déçus: depuis la "tornade mongole" du XIIIe siècle jusqu'à la "fermeture" du Japon à la fin du XVIe siècle, ils seront transportés en seize chapitres lestes et fortement documentés, articulant de manière fort habile tableau et récit. Il convient de saluer l'héroïsme de la synthèse, au moment où les complexités de l'histoire et les scrupules des historiens la découragent le plus souvent. Reste qu'on ne doit pas feindre d'ignorer que Jean-Michel Sallmann propose ici une histoire résolumment orientée. Elle l'est dans son mode de récit, qui vise à expliquer, et en partie justifier, l'occidentalisation du monde. Elle l'est surtout dans sa manière de faire de quatre "grandes civilisations" (chinoise, européenne, musulmane et hindoue) les héros anonymes de l'histoire mondiale, selon un modèle qui s'inspire explicitement du Choc des civilisations de Samuel Huntington, "ouvrage (qui) n'a pas reçu en Europe l'accueil qu'il méritait". On ne pourra pas reprocher à l'auteur de masquer ses intentions idéologiques. Elles s'expriment de manière éclatante dans sa conclusion, regrettant qu'en critiquant leur propre histoire "les Occidentaux fournissent des arguments à ceux qui n'en demandaient pas tant pour les affaiblir", et affirmant finalement que " l'Occident n'a pas à rougir de ses actes ni à présenter ses excuses au monde entier" ni à recevoir de leçons "de ceux dont l'histoire n'est guère plus édifiante". Que répondre, sinon que l'on peut être en droit d'attendre autre chose de l'histoire que l'édification des uns et l'affaiblissement des autres ? 
 
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19 novembre 2011 6 19 /11 /novembre /2011 23:12
Olivier Calemard de La Fayette
(1877-1906)
 
Petit-fils de Charles Calemard de la Fayette, député et auteur de divers ouvrages, entre autres le Poème des champs, Olivier naquit au Chassagnon, par Langeac (plateau voisin de la vallée de l'Allier), le 27 août 1877. Il appartenait à une vieille famille du Velay. Ses études brillamment achevées dans un collège provincial, il vint à Paris, suivit les cours de la Faculté des lettres et, en 1901, obtint sa licence. Sa carrière fut brève. Apres un voyage en Allemagne (Strasbourg, Heidelberg, Erfurt), il débuta dans les jeunes revues et fit paraître un unique volume de vers : Le Rêve des Jours, simple bouquet semé sur le chemin de la tombe. D'une santé précaire, au retour d'une saison passée à Baden, il ressentit les premières atteintes du mal qui devait l'emporter. Il mourut d'une fièvre typhoïde, le 13 octobre 1906, dans la maison qui l'avait vu naître et grandir. Il n'avait point atteint sa trentième année. Ses derniers poèmes, pour la plupart recueillis dans des revues, font la matière d'un ouvrage posthume qui, sous ce titre La Montée, est parut en 1909.
Olivier de la Fayette est un disciple des poètes symbolistes ; mais il a ajouté à « l'hermétisme » de ses modèles une tendresse où s'allient l'amour des choses de la nature et un souvenir souvent poignant des paysages de son pays. On l'a dit : « C'est aux confins de l'Auvergne et du Velay, de ce Velay qu'il devait si souvent et si amoureusement chanter, que se déroula l'enfance d'Olivier Calemard de la Fayette, à l'ombre du château familial du Chassagnon, près de Saint-Georges-d'Aurac et de la ville morne du Puy... L'héritage ancestral lui a transmis l'amour du ciel natal et le goût du terroir... Le « vieux sol de lave », les « labours d'argile rouge ou brune », les « orgues de pierres » et la « senteur d'ozone et de terre mouillée, de végétaux froissés, d'orage et de blé noir » qui monte, sous le vent de Limagne, des vallons des Estreïs aux pics de Mézenc, lui sont, comme à son aïeul, des choses familières. »(L. Bauzun, Olivier de la Fayette.)
Olivier de la Fayette a collaboré diverses revues, dont Vers et Prose, La Plume, L'Ermitage et Le Mercure de France.
 
Le Rêve des Jours (Paris, Sansot, 1904), La Montée (Paris, Hachette, 1909).

 

   
 
Hiems nova
 
Pour fêter le retour normal de l’âpre hiver.
J'ai gravi, dès le jour, ma montagne rouillée.
Le vent du nord-ouest a soufflé tout hier.

J'en voulais savourer la rafale mouillée,
Jeux de pluie aux clartés du ravin partiel,
Sur le treillis brumeux des branches dépouillées.

La lumière est instable aux décors irréels
Des vallons d'ombre ensoleillés de claire brume
Où se joignent, pour fuir, des lambeaux d’arc-en-ciel.

Le roc ruisselle et luit et les pics d'argent fument.
Sous le vent brusque obstinément ailé de nuit,
Et l'aile sombre éteint le rayon qui s'allume;

Et tout le paysage pâle tourne et luit,
Cependant qu'au taillis fauve des petits chênes
Chaque feuille légère et plaintive bruit.

Et le mont tout entier pleure des larmes vaincs.

                               *

Ah! fuyez, derniers étourneaux, par bandes souples!
Virez, dans le brouillard, d'un miroitement d'ailes.
Pour qu'en votre étain mat vibre quelque étincelle!

Déjà les corbeaux tournoyants voltent par couples,
A contre-vent, là-bas, presque légers et grêles
Sur l'abîme, perdus aux remous des nuages.

Et boivent le désir de leurs amours sauvages.

                              *

L'hiver! l'hiver! la chambre tiède où l’on va suivre,
A travers le poème obscur et doux du livre,
Aux songes des carreaux que le frimas fait vivre,
La fougère ou le lys qui s'inscrivent en givre !
 
     
 
Olivier Calemard de La Fayette. (1877-1906), Le Rêve des Jours (1904)
 
 
Vent de Limagne

                                               Pour Henri Cellerier.

J'aime la brise incertaine et frivole
Dont le frôlis n'émeut que les corolles
Légères, les frisselis doux des folioles
Au faîte gris des trembles grêles,
Et la ronde ténue et frêle qui s'envole,
Des éphémères sur les prêles...

— J'aime avec toi, surtout, le vent large et puissant.
Je n'ai pas tes sapins dans les sables, tes landes,
Tes horizons barrés de vols éblouissants,
Ni l'or de tes sous-bois alourdis de lavande;

Mais la sève frémit en mon vieux sol de feu,
Mes prés touffus et verts s'étoilent de narcisses,
Mes terreaux mordorés font des pétales bleus,
Et de hauts boutons d'or penchent leurs lourds calices.

Pour garder mes labours d'argile rouge ou brune,
J'ai des orgues de pierre en prière, où s'unit
L'extase de la vague à l'orgueil du granit,
La grâce de la houle aux splendeurs de la dune.

Et tu croirais qu'aux jours des fusions premières,
Le vent de mes sommets a durci brusquement
Les laves qui roulaient leur clair bouillonnement
Hors du rose cratère aux vapeurs de lumière.

J'ai de jaunes iris qui flambent dans les joncs.
J'ai des roseaux géants jaillis de l'eau rouillée;
Mes printemps font gonfler de monstrueux bourgeons.
Mes automnes des fruits pesants par corbeillées.

Oui, j'aime le grand vent sur tout cela, le soir,
Le vent du nord-ouest chargé de pluie et d'ombre
Qui pousse sur nos monts, d'un bref coup d'aile noir.
Avec des vols obscurs, la Fécondité sombre !
 
     
 
Olivier Calemard de La Fayette. (1877-1906), Le Rêve des Jours (1904).
 
 
Poème
 
                                           ... tu, lentus in umbra..

Que de poudroiements blonds tamisent la feuillée
Sur l'ombre claire où se bercent les tiges chaudes,
Près du rayon vivant qui glisse, danse et rôde
De la ronce fleurie à la rose mouillée !

Toi, couché sur la berge entre les roseaux jaunes,
Vois à travers tes cils qu'irise la lumière
Trembler des reflets d'eau sous les feuilles des aulnes,
Et, comme en un palais d'irréelles verrières,
Par-dessus les blocs d'ombre et les lourdes fougères,
Vibrer les libellules d'or de la clairière !

                                 *

Ah! laisse pour un jour ta chimère et sommeille !...
Sous la verte clarté qui croule des ramures
Et brûle au front du saule en lumières vermeilles
Que la brise balance au rythme d'un murmure,
Les doux moucherons bleus ont du ciel sur les ailes...
Et tes yeux large ouverts où le soleil ruisselle
Voient passer dans son or leur prisme en gouttes pures!

Ah! qu'importe à ton cœur fatigué le problème
Dont la douleur se mêle au souffle des lilas ?
Il ne veut plus savoir s'il le porte en lui-même,
Le compagnon divin qu'il ne rencontre pas !

Les cloches des troupeaux tintent dans la hêtraie...
On entend le bétail brouter près du taillis...
— Eloigne ce désir céleste qui t'effraie,
Dors, sous les peupliers puissants et recueillis.

Et que tu sois le dieu- qui se retrouve à peine
Ou la bête qui monte en créant l'idéal,
Dis a ton âme, en f endormant, que la fontaine
Ignore sans souffrir la cascade du val!

Vois, deux martins-pêcheurs éclatants se poursuivent
Jusque dans l'ombre où luit le feu bleu de leur col:
Laisse, laisse comme eux, sur les fraîches eaux vives,
Ton rêve fuir sans but, pour le plaisir du vol!
 
     
 
Olivier Calemard de La Fayette. (1877-1906), Vers et Prose (décembre 1906).
 
 

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19 novembre 2011 6 19 /11 /novembre /2011 01:35
Premiers éléments pour un débat
 
Le socialisme est-il mort il y a un siècle ? Et son fantôme est-il une vieille idole qu’on promène et qu’on révère par habitude ? Notre ami Jean-Claude Adrian le pense et il le dit avec force dans le texte qui suit. Pour lui, aucun doute : en acceptant la guerre de 14, les socialistes européens ont signé en même temps l'arrêt de mort du socialisme. Le capitalisme prend alors définitivement l’avantage. Les social-démocraties, enfermées dans les cadres nationaux, s’embourgeoisent. Elles finissent par devenir les meilleurs chiens de garde du système libéral en mettant, comme on le voit aujourd’hui, la lourde machine des Etats au service du capitalisme financier. Oublions le socialisme et refaisons de l’Etat le garant de notre avenir, nous dit Jean-Claude Adrian, en guise de programme.
Nous ne le suivrons qu’en partie. Si une certaine idée du socialisme disparaît avec la guerre de 14 – Sorel avait même dressé son acte de décès en 1902, au moment des premières compromissions du socialisme politique avec la démocratie bourgeoise –, ce qui l’a fait naître au XIXe siècle, c’est-à-dire la question sociale, est toujours vivante. Cette question sociale fut au cœur de toutes les idéologies et de toutes les aventures politiques qui ont marqué le XXe siècle : du communisme au nationalisme et au fascisme. Et si elle a changé de nature, avec l’arrivée en Europe de millions d’immigrés prolétarisés, la précarité sociale généralisée, le décrochage d’une grande partie de la jeunesse et d’une fraction des classes moyennes, ses réalités – celles de l’exploitation, de la déshumanisation du travail, de l’accaparement du profit, de la marginalisation des plus modestes – sont toujours aussi prégnantes. Comment pourrait-on laisser dans l’ombre ces réalités, alors que la crise va encore assombrir l’avenir de millions d’entre nous.
Les réponses à la question sociale peuvent-elles encore faire appel aux idées socialistes ? Pour partie. Si l’on ne limite pas le socialisme à sa composante marxiste et à sa composante réformiste, qui ont incontestablement échoué, si l’on y inclut ce vieux socialisme français qui trouve son origine dans la pensée de Proudhon, dans le syndicalisme révolutionnaire, dans le mouvement mutualiste et coopératif, il y a là tout un gisement d’idées bien vivaces qui peuvent servir d’antidotes au capitalisme et assurer l’émancipation et la promotion sociale des classes marginalisées. Ces idées ont également l’avantage de ne pas tout miser sur l’Etat, voire d’introduire dans le débat politique une salutaire méfiance vis-à-vis de l’étatisme. Fédéraliste, libertaire, ce vieux socialisme français parie d’abord sur les hommes pour changer les rapports entre les hommes, sur les producteurs pour modifier le sens et le contenu du travail. Dans la grande tâche de renaissance française qui se prépare, comment pourrait-on mettre de côté un corps de doctrine qui a traversé les siècles et qui parait si conforme à notre génie national ?
Henri Valois.
  
 
Socialisme, des « Cloches de Bâle » au « corner »
 
Le 24 novembre 1912, s’ouvre à Bâle le Congrès de la IIe Internationale socialiste. A deux heures de l’après-midi, nous raconte Aragon, les cloches de Bâle retentissent tandis que s’ébranle le cortége de vingt mille militants venus de l’Europe entière ; il se dirige vers la Cathédrale ; « quatre ouvriers (portent) … un énorme livre où (sont) inscrits les mots : BAS A LA GUERRE » ; les orateurs appellent à la paix, Vaillant, Bebel, Jaurès, d’autres noms célèbres encore.
Lecteur, nous sommes émus ; dans « le bourdon grave de la cathédrale », nous reconnaissons le son du tocsin. Le cortége l’ignore, il enterre le socialisme. Le 31 juillet 1914, l’assassinat de Jaurès par un étudiant nationaliste apparaît comme une tragique allégorie, « les passions humaines triomphant de l’utopie socialiste. » Le lendemain, la France mobilisera.
Depuis le milieu du XIXe siècle, cette utopie avait illuminé le monde, porté les espoirs de dizaines de  millions de travailleurs, annoncé la venue d’une société meilleure. Des hommes de grande qualité morale et intellectuelle l’avait incarnée, Blanqui, Barbés, Proudhon, Jules Guesde, Georges Sorel, …, Jaurès.
Dans la bataille ultime, elle venait d’être vaincue. Toutes ses forces rassemblées dans le même élan se révélaient impuissantes ; la guerre l’emportait. « Faute immense pour le socialisme européen ….que de n’avoir pas su bloquer le conflit » constate Braudel.
 
*
*   *
 
« Les grands hommes ne meurent jamais » assure le jésuite Balthasar Gracian qui écrivait au XVIIe siècle. La guerre finie, les socialistes, refusant d’admettre leur fin, transposèrent cette formule au socialisme ; à moins que, en une sorte de religiosité laïque, ils aient cru non à la résurrection des corps mais à celle des idées.
Ils ne percevaient pas que la Révolution d’octobre les dévalorisait. Le marché se détourne d’une idée dont le rose paraît grisâtre, achète des valeurs chatoyantes, contrastées, capitalisme, communisme, fascisme, royalisme.
Le socialisme se réfugie dans l’anti-fascisme. Et puis, la crise sociale et l’appui des communistes aidant, le Front Populaire arrive au pouvoir en 1936. L’on chante « le temps des cerises » ; des réformes historiques, congés payés, semaine de quarante heures, établissement des conventions collectives sont réalisées. Grèves joyeuses, premières vacances, accordéon, pique-niques, sports de plein air ; un an plus tard, la fête se termine. A l’« embellie dans les vies difficiles » dont parle Blum succèdent des jours sombres - pause dans les réformes, guerre de nouveau proche. En 1940, 36 socialistes voteront contre les pleins pouvoirs attribués à Pétain, 170 pour. Quel malchance, accéder pour la première fois au pouvoir au moment le plus inopportun.
 
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En 1945, le moment semble plus favorable. La SFIO, le MRP et le PCF s’associent pour mettre en œuvre le Programme du Conseil National de la Résistance élaboré en commun. Le tripartisme prendra fin en 1947 avec le renvoi des ministres communistes. La SFIO jouera un rôle central tout au long de la IVe République, mais si la forme  reste socialiste, la pratique est opportuniste.
En 1958, le passage  la Ve République change la donne. Les socialistes choisissent l’opposition ; spéculer sur la chute du capitalisme ne paraît pas déraisonnable, tant l’URSS communiste semble engagée sur la voie du succès. En 1963, dans sa « Grammaire des civilisations », Braudel lui-même écrit, « l’annonce d’un plan de vingt ans qui conduira l’URSS aux félicités de la société communiste n’est pas un vain projet ». Parallèlement, le capitalisme florissant des trente glorieuses bat de l’aile, percuté en plein ciel de gloire par la première crise pétrolière de 1973.
Commença alors une période caractérisée par une association encore inédite, inflation, chômage, récession. On la baptisa « stagflation ».
En France, l’inflation oscilla entre 10% et 13% l’an, le taux de chômage doublait, atteignant 7% en 1980, avec deux millions de chômeurs en 1982. Le taux de croissance jusqu’alors toujours supérieur à 5%, stagnait autour de 3% (chiffre encore miraculeux comparé à ceux d’aujourd’hui !), puis s’établissait en-dessous de 2%.
Aux Etats-Unis, les taux de chômage et d’inflation dépassèrent 10% ; on entra dans un marché boursier baissier qui se prolongera jusqu’en 1982.
Selon l’analyse marxiste, l’on vivait une « crise structurelle du taux de profit », avec la fin du fordisme, avec notamment le ralentissement des gains de productivité.
Encouragée, la gauche socialiste accroît ses positions « vendeuses » sur le capitalisme. Le 26 juin 1972, le PS, les radicaux de gauche et le PC signent un programme commun de gouvernement à la tonalité néo-marxiste. Après l’échec de 1978, le PS et François Mitterrand partent à l’assaut de la Présidence de la République avec les « 110 propositions pour la France ». Mitterrand est élu le 10 juin 1981. Son gouvernement engage hardiment les réformes annoncées.
Las, Napoléon aimait les généraux qui ont de la chance, laquelle demande souvent d’arriver au bon moment au bon endroit – n’est-ce pas, Grouchy à Waterloo ! Guigne persistante, mauvaises analyses récurrentes ? Comme en 1936, les socialistes se retrouvent en décalage avec l’évolution du monde. Ils avaient oublié la formidable capacité du capitalisme à changer de monture quand le fringant coursier qu’il a tué sous lui n’est plus qu’une haridelle poussive. Keynes et la théorie de la demande sont jetées aux orties, vive Friedman et les « supply side policies » ! Le choc est brutal, mais les affaires reprennent, les profits sont restaurés avec un partage de la valeur ajoutée plus favorable au capital  à la faveur. Aux Etats-Unis, les taux d’intérêt et d’inflation baissent, Wall Street s’envole. Au terme du processus, la mondialisation accentuera la pression sur les salaires.
Cette fois, les socialistes sont enfermés dans un « corner », situation boursière où un opérateur qui a joué la baisse d’une valeur, en la vendant à découvert, se voit dans l’obligation de « se racheter » au prix fort, face à la hausse du marché, due à l’action concertée d’opérateurs hostiles. Les pertes subies peuvent conduire à la ruine.
Depuis 1984, la gauche est coincée. Selon la période, les humeurs, elle pratique la surenchère, se positionne « long » en capitalisme : franc fort, course à l’Euro, Acte Unique, oui à la constitution européenne fondée sur la libre concurrence, privatisations. Ou bien, elle tente des sorties, cherche des échappatoires, démondialisation, sortie de l’Euro, décroissance, énergies renouvelables, « pollinisation », …
Le plus souvent, faute de pouvoir changer le monde, elle se retranche dans les problèmes de société, le « sociétal », le « vivre ensemble », les minorités, la diversité, le devoir de mémoire, la repentance, …
 
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*   *
 
L’on reproche à la gauche socialiste son absence de programme. Elle n’en peut mais ! Un poulet du Colorado, Mike, aurait survécu 18 mois, après que sa tête a été coupée en 1945. Le socialisme tient, lui, depuis un siècle. Alors, applaudissons l’illusionniste. Mais ne croyons pas au « réenchantement ».
Tel Horace face aux Curiaces, le capitalisme a vaincu l’un après l’autre le socialisme en 1912, le fascisme en 1945, le communisme en 1989. C’est lui qui a résolu toutes les grandes crises. L’économie penche toujours du côté de l’offre ou de la demande. A la sortie de la Première Guerre, Henry Ford II annonce, avec le « welfare capitalism », la production de masse et la société de consommation, payant bien ses ouvriers pour qu’ils puissent acheter ses voitures. Après la grande dépression, liée à une crise de surproduction, Keynes privilégie la demande ; après la stagflation, Paul Friedman remet l’accent sur l’offre.
Seul au monde, le capitalisme ? Non, en dernier ressort l’Etat, le politique décide. C’est Roosevelt qui fait voter le Premier New Deal en 1933, l’influence de Keynes ne jouera que pour le Second New Deal de 1936, plus interventionniste, avec relance de la consommation, grands travaux, acceptation du déficit. Roosevelt, de crainte de l’inflation, cessera d’injecter des capitaux publics et la reprise tournera court.
 De même, ce sont Margaret Thatcher et Ronald Reagan qui se feront élire sur la base des théories des Chicago’boys et mettront en œuvre les mesures correspondantes. En 1958, c’est de Gaulle qui nommera la Commission Rueff-Armand et s’appuiera sur ses propositions pour lancer un Plan de modernisation de notre économie. En revanche, en 1984, François Mitterrand qui avait voulu nager à contre-courant sera rejeté dans les eaux de l’orthodoxie.
 
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Le capitalisme n’est pas un cheval fou, ni l’Etat un cow-boy. Sympathie, connivence, conflit, la longue histoire de leur relation en montre la complexité, mais aussi leur nécessaire cohabitation.
Non un dogme, le capitalisme autorise des écoles de pensée différentes, sans crier au schisme. Non kantien, il n’oblige pas chaque intervenant d’agir de telle sorte que sa manière de faire puisse devenir une loi universelle – ce qui interdirait le mercantilisme allemand fondé sur l’exportation.
Chaque Etat-Nation a la possibilité de l’adapter à son génie propre. En France, la meilleure façon de l’interpréter s’appelle colbertisme.
La finalité étant de parvenir à ce que Maurras définissait, « l’objectif idéal des sociétés, c’est leur prospérité générale ».
Jean-Claude Adrian.

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18 novembre 2011 5 18 /11 /novembre /2011 10:18
L’Europe des imbéciles
 
Rien ne sera donc épargné à la Grèce, au peuple grec, à nos amis grecs ! Pas même les aboiements des imbéciles ! Après les campagnes venimeuses, aux limites du racisme, des tabloïds allemands, après les petites phrases désobligeantes des gnomes de Bruxelles, de Francfort ou du FMI, voilà que la presse française se met de la partie. Scrutez l’Express, le Point, les Echos, le Nouvel Observateur ou le Figaro de ces dernières semaines, vous y trouverez des propos bien peu amènes sur le pays des Hellènes. Pensez donc : un ramassis de méditerranéens mal lavés, de feignants, de voleurs et de tricheurs ! Des levantins, plus habitués à trafiquer qu’à payer leurs impôts ! Des rastaquouères qui se sont gobergés pendant des décennies avec notre argent et les subsides de Bruxelles ! Ruinés par les banques, les Grecs ? Abusés par les aigrefins de la finance internationale ? Humiliés, dégradés, pillés ? Peu importe, ils n’ont que ce qu’ils méritent. Quant à la soi-disant solidarité européenne, qu’ils aillent là chercher ailleurs, … chez les Turcs, par exemple !
La palme du pire revient sans conteste au journal Le Monde. Notre quotidien suisse de langue française a déployé pour l’occasion tous ses talents de jocrisse, de tartufe, de cafard et de faux derche. Un vrai festival ! Vous n’y trouverez naturellement aucun mot blessant, aucune formule à l’emporte-pièce, ligue des droits de l’Homme oblige. On laisse à d’autres l’image du petit grec noiraud, bronzé, voleur de poules. A la presse de droite et aux journaux boursiers. Mais on frappe plus fort encore. « Les Grecs sont-ils européens ? » s’interrogeait le plus sérieusement du monde, jeudi dernier, notre torchon du soir [1]. Sur une double page, les deux polygraphes commis d’office, MM. Gautheret et Vitkine, examinaient sous toutes ses coutures le peuple qui a donné à l’Europe, Platon, Aristote, Eschyle, Sophocle et quelques autres. Et nos enquêteurs helvétiques de conclure que ces Grecs sont décidément trop pauvres, trop farfelus, trop rebelles pour faire d’honnêtes européens. La Grèce : « un petit pays faible et désorganisé. Et moins européen qu’il n’y parait ». L’argent de Bruxelles : « il a contribué au renforcement des clientélismes », ce qui ne fut évidemment pas le cas ailleurs, ni en Italie, ni en Espagne, ni en Allemagne de l’est !!! Sans parler des plaisanteries fines, du type « Ce serait bien si une junte militaire prenait le pouvoir à Athènes, car on aurait une bonne raison de sortir la Grèce de l’UE» ! Comme on le voit, une enquête soignée, argumentée, équilibrée, sans parti pris, comme le Monde nous en sert régulièrement depuis qu’il est passé sous la férule des amis des banques, MM. Pigasse, Bergé et Niel.
Pour caricaturales et irritantes qu’elles soient, les canailleries du Monde ont au moins un mérite : celui de révéler dans quel état de fébrilité, d’inquiétude et de panique sont les milieux européistes, alors que la crise de l’euro repart de plus belle. Rien ne semble plus pouvoir arrêter les marchés, ni les moulinets de Mme Merkel, ni les simagrées de M. Sarkozy, ni l’arrivée du satrape Papadémos à Athènes, ni celle de M. Monti à Rome ou celle de M. Draghi à la BCE. Malgré la prise de contrôle de l’Union européenne par le gouvernement Goldmann-Sachs, les affaires de l’euro ne s’arrangent pas, bien au contraire. Les bourses mondiales poursuivent leur plongeon, les taux d’intérêt sur les dettes souveraines s’amplifient et la monnaie unique commence, lentement mais surement, à piquer du nez. La prochaine étape a toute les chances de toucher la France et de la priver de son emblématique « triple A ». La Grèce sortira-t-elle de l’euro avant ou après Noël ? A quelle vitesse emportera-t-elle derrière elle tout l’échafaudage de la monnaie unique ? Voilà les scénarios sur lesquels travaillent aujourd’hui les Etats avisés, comme l’Allemagne. L’heure de vérité approche et ce qui nous en sépare  se compte en mois, peut-être en semaines.
Mais, chez nous, l’oligarchie, trop confiante n’a élaboré aucun Plan B. Elle assiste, impuissante, à l’effondrement de ses rêves, à la fin de ses chimères, à l’incendie de son Europe de carton-pâte. Aveuglée hier par la démesure, elle l’est aujourd’hui par la rage, par la haine. Haine des Grecs, demain des Italiens, des Espagnols, de la jeunesse laissée pour compte, des chômeurs révoltés, des retraités ruinés, de tous ceux qui vont briser l’euro de leurs propres mains, parce qu’il les empêche de vivre. Au fond, le rêve de nos oligarques, c’était une Europe sans peuples, sans gêneurs, une Europe d’individus sans attaches aucune, sans appartenance, sans passé. Une Europe de robots. Le séisme qui va nous débarrasser de ce cauchemar sera violent. Le fait que son épicentre se trouve en Grèce n’est pas indifférent et l’on peut même y voir un signe des Dieux, une manifestation de la Némésis ou une ruse de l’Histoire, comme on voudra. Que nos amis grecs se rassurent, l’aventure commune qui nous rassemblera à nouveau demain fera le lit de toutes les injures qu’on leur adresse aujourd’hui. Et d’abord de celles des imbéciles.
Paul Gilbert.


[1] . « Grèce-Europe, le grand malentendu », Le Monde du 17 novembre 2011.

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14 novembre 2011 1 14 /11 /novembre /2011 00:03
Le Hussard rouge                                          
 
de Patrick Besson
Mis en ligne : [14-11-2011]
Domaine : Lettres  
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Patrick Besson, né en 1956, est écrivain et journaliste. Chroniqueur littéraire à l'Humanité, au Figaro, à Marianne, il a reçu en 1985 le prix de l'Académie française pour Dara et le Prix Renaudot en 1995 pour Les Braban.  Il a récemment publié : 1974 (Fayard, 2009), Mais le fleuve tuera l'homme blanc  ( Fayard, 2009),  La Haine de la Hollande (Infini Cercle Bleu, 2010), Le Plateau télé (2010, Fayard).  
 

Patrick Besson, Le Hussard rouge, Paris, Le Temps des Cerises, juillet 2011, 361 pages.

 
Présentation de l'éditeur.
De Mitterrand à Chirac en passant par Balladur et Jospin, de Sollers à Kundera en s'arrêtant à Wiesel et Attali, la France connut au siècle dernier diverses convulsions politiques et intellectuelles dont Patrick Besson, hussard rouge, rendit compte dans la presse française tout au long d'articles incendiaires, moqueurs, attendris ou attristés. Rassemblés naguère en recueils désormais introuvables, ces textes reparaissent au Temps des Cerises dans un seul volume qui forme une sorte de panorama subversif et sarcastique des années 1980 à 2000. S'y expriment également la passion littéraire de l'auteur (Grand Prix du Roman de l'Académie Française pour Dara, prix Renaudot pour Les Braban) ainsi que son amour de la vie et des gens qui se battent pour la justice sociale et la liberté d'esprit.
 
Chronique de Jérôme Dupuis, L'Express - 13 septembre 2011 
Un recueil des méchantes envolées de Patrick Besson. C'est à croire que les réserves de Patrick Besson sont inépuisables : après un volumineux Plateau télé (Fayard), l'an dernier, voilà que le chroniqueur le plus féroce de France publie Le Hussard rouge, recueil de textes parus entre 1985 et 2001. On s'y délectera d'un poème rimé à la gloire de Fanny Ardant, d'hilarants pastiches d'Elie Wiesel ou de Jean Echenoz et d'un flot de méchancetés vraiment méchantes. Petit florilège. Staline : "Il envoya toute sa belle-famille au goulag, ce qu'ici, en Occident, on évite de dire, de peur de le rendre trop populaire." Emmanuelle Béart : "Pour la faire sourire, il faut certainement avoir dix ans de café-théâtre derrière soi." Guy Bedos : "Il chauffe la salle. Gloussements des oncles socialistes, rires des fonctionnaires rocardiens." Yves Simon : "Il y a de quoi pleurer à la pensée de ces charmants bouleaux, de ces tendres chênes, de ces joyeux hêtres et de ces naïfs tilleuls qu'on a abattus pour écrire ces idioties." Françoise Sagan : "Elle eut beaucoup de générosité et de dignité, demeurant avec courage l'amie de François Mitterrand bien après l'élection de celui-ci à la présidence de la République." Et même L'Express... : "Vous êtes comme moi : dans L'Express, vous lisez d'abord la liste des best-sellers." 

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11 novembre 2011 5 11 /11 /novembre /2011 16:46
Rome, après Athènes

M. Papandréou a promptement disparu. Les Eurocrates, qu’il avait provoqués sans vraiment s’en rendre compte, lui ont imposé une punition et une humiliation à la hauteur de son crime : avoir voulu donner au peuple grec le droit d’exprimer son désarroi et sa douleur. Car dans l’Union européenne de fer dans laquelle nous sommes rentrés, les peuples n’ont plus droit à la parole. Ils ont juste droit à verser du sang et des larmes, sans savoir d’ailleurs toujours très bien pour qui ils vont les répandre.
L’ex Premier ministre grec n’a pas été beaucoup mieux traité pas ses amis : convoqué, dès son retour du G 20, par la petite bande de conspirateurs que la triplette Sarkozy/Merkel/Juncker avait commis pour son exécution, il n’eut guère le choix qu’entre le départ et le suicide politique. Il aurait pu choisir la voie de l’honneur et en appeler au peuple. Mais c’était trop demander à M. Papandréou. S’il a des idées assez claires, étant grec et socialiste, sur ce qu’est la démocratie, il ne sait plus très bien en revanche ce qu’est le peuple. Il a donc assez logiquement choisi le départ.
Sa seule revanche, il l’aura trouvé dans le choix de son successeur. M. Venizélos, son ami et camarade, le chef de la camarilla qui l’a mis à mort, était candidat. C’était en quelque sorte le salaire de sa trahison. Mais le directorat européiste ne l’a pas entendu de cette oreille : plus question de confier un sujet aussi grave que la crise grecque aux politiques. On a donc imposé à Athènes un homme sûr, un technicien sans scrupule, d’une parfaite servilité: Lucas Papadémos, banquier, ancien président de la banque centrale grecque, ancien vice-président de la BCE. Un de ceux qui ont  un peu truqué les comptes au moment du passage de la drachme à l’euro, avec la complicité de Lehman Brothers. Ce qui, pour Bruxelles et Francfort, est une sorte de certificat de vertu !
A Rome, le même scénario est à l’œuvre. On a demandé à M. Berlusconi de quitter le pouvoir dès ce week-end. Il aura juste eu le temps de faire voter au Parlement les nouvelles mesures d’austérité imposées par Bruxelles et d’échanger quelques paroles avec le Président de la République italienne, M. Napolitano. A la sortie de son entrevue avec le chef de l’Etat, il était déjà destitué par un communiqué officiel du Quirinal. Le nom de son successeur commençait à circuler lundi dans les rues de Rome. La encore il s’agit d’un banquier connu, M. Mario Monti, ancien commissaire européen à la concurrence, un homme sûr, lui aussi, bien dans la ligne, à l’échine souple. La classe politique italienne, dans un de ces accès de lâcheté dont elle est familière, l’a même nommé sénateur à vie, mercredi soir. Il devrait dormir lundi prochain Palazzo Chigi.
Papadémos, Monti, … Une nouvelle ère, celle des satrapes, pour ne pas dire celle des gauleiters, vient de s’ouvrir en Europe. Preuve, s’il en était besoin, de l’état de panique et de déliquescence dans lequel se trouve aujourd’hui le directorat européiste. On ne fait plus confiance qu’à des hommes de paille qui sont aussi des hommes de main. Heureuse Espagne, heureuse Irlande, heureux Portugal, qui ont échappé par le miracle des urnes – mais pour combien de temps ? – à l’humiliation de se voir imposer leurs dirigeants. A qui le tour ? Pourquoi pas à la France, après tout, pour peu que la crise de l’euro se poursuive de plus belle et que les marchés cherchent de nouvelles victimes à sacrifier. Attendront-ils les échéances de mi 2012, sachant que « leur » candidat est déjà en place ? Voudront-ils montrer leur puissance et imposer des changements avant l’échéance ? On murmure que M. Trichet, maintenant libéré de la BCE, pourrait être tenté par la politique. Gageons qu’il n’attend qu’un signe…
François Renié.

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7 novembre 2011 1 07 /11 /novembre /2011 22:54
La subsistance de l'homme 
 
de Karl Polanyi
Mis en ligne : [7-11-2011]
Domaine :  Idées  
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Karl Polanyi (1886-1964), économiste, historien et anthropologue hongrois. Socialiste, chrétien, il émigra à partir de 1933 en Grande Bretagne puis aux Etats-Unis où il termina sa vie comme professeur à l'université de Columbia puis de Toronto. Son maître livre, La Grande Transformation, a été publié en 1944. Publications récentes : Essais de Karl Polanyi (Seuil, 2008), La Grande Transformation (Gallimard, 2009).


Karl Polanyi, la subsistance de l'homme. Paris, Flammarion, octobre 2011, 424 pages.


 
Présentation de l'éditeur.
Penseur majeur de l'économie de marché et historien du libéralisme, Karl Polanyi reste l'un des rares théoriciens capables de nous aider à comprendre la nature du libéralisme en économie et à reconnaître les limites actuelles de nos démocraties. La Subsistance de l'homme - ouvrage inachevé paru aux Etats-Unis en 1977, et enfin disponible en français - prolonge et complète son oeuvre magistrale, La Grande Transformation. Polanyi y formulait une critique de l'utopie libérale du XIXe siècle à l'origine du mouvement social d'autoprotection, de l'Etat providence", aujourd'hui encore fortement menacé. En prenant le parti d'analyser la subsistance de l'homme sur une très longue période historique, Polanyi offre ici une interprétation originale de la nature et des racines de l'économisme contemporain. L'économie des sociétés primitives, de la vieille Babylone, de l'Egypte ancienne et du royaume du Dahomey au XVIIIe siècle permet de repenser l'universalité et la spécificité des relations sociales et des modes d'"encastrement" de l'économie au sein de la société. Dans la Grèce antique, le commerce extérieur, les usages de la monnaie et l'émergence de marchés à l'échelle locale ou méditerranéenne sont autant d'exemples où l'échange était subordonné à la réciprocité et à la redistribution et où l'économie était étroitement liée au politique. Derrière ce travail de recherche, exigeant et exceptionnel, se déploie l'une des grandes pensées humanistes du XXe siècle, aujourd'hui indispensable pour desserrer l'emprise que la logique libérale exerce sur notre représentation de l'économie et du monde.
  
Article de Gérard Moatti. Les Echos - 27 octobre 2011.
Un penseur pour les Indignés. On redécouvre Polanyi. Après la réédition de son ouvrage majeur « La Grande Transformation » (Gallimard 2009), écrit au lendemain de la guerre, critique du capitalisme inspirée par la crise des années 1930, voici « La Subsistance de l’homme », publié aux Etats-Unis en 1977, treize ans après sa mort. Ce regain d’intérêt n’est pas sans rapport avec la crise actuelle, mais coïncide aussi avec la remise en cause  contemporaine de l’économie classique et de sa vision réductrice de l’« homo economicus », guidé par son seul intérêt. A la fois économiste, historien et anthropologue, Polanyi jette sur le passé une lumière qui modifie notre regard sur le présent.Avec la Révolution industrielle et les débuts de la production de masse, explique-t-il, le marché est devenu la force dominante de l’économie. Il s’est même imposé comme un mode de régulation de nombreux domaines de la vie : la société s’est « encastrée » dans l’économie. D’où une double et tenace illusion. D’abord l’idée – erronée – que le marché, le commerce et la monnaie ont toujours été inséparables ; ensuite, le préjugé déterministe qui voit dans l’histoire économique une succession d’étapes, au cours desquelles la tendance « naturelle » de l’homme à échanger pour son profit personnel se serait libérée progressivement des obstacles dressés par la tradition, la superstition ou l’absolutisme politique. En s’appuyant sur les descriptions des sociétés tribales et sur sa propre érudition historique (l’économie de la Grèce antique occupe toute la seconde moitié du livre), Polanyi rappelle que les raisons qu’ont les hommes de travailler, produire ou échanger sont multiples, liées aux valeurs  propres à leur groupe social : c’est le« point d’honneur »chez certains Indiens du Nord canadien, une« quête esthétique »chez les tribus des îles  Trobriand, le contrat implicite liant le vassal au seigneur dans les systèmes féodaux… Dans ces sociétés précapitalistes, les transactions entre les individus ou les groupes ont emprunté trois formes principales, qui perdurent aujourd’hui : la réciprocité, système de dons et contre-dons ; la redistribution, qui suppose une autorité centralisant les ressources ; enfin l’échange, qui n’implique pas nécessairement l’usage de la monnaie. Le lien étroit que nous établissons entre commerce, marché et monnaie est une innovation récente, caractéristique d’un moment historique particulier. Il y a eu du commerce sans monnaie (le troc) ; l’usage le plus ancien de la monnaie n’a pas été l’échange, mais le paiement du tribut ou de l’impôt ; quant au marché, il n’a acquis que récemment, à l’échelle historique, son rôle de « faiseur de prix » par confrontation de l’offre et de la demande.Nous avons adopté une conception utilitariste de l’économie et l’avons transposée dans le passé, ce qui, écrit Polanyi, a« perverti de façon désastreuse la vision que l’homme occidental avait de lui-même et de sa société ». L’auteur écrit en 1964, et son pessimisme peut nous sembler excessif un demi-siècle plus tard. Il n’empêche que les questions qu’il pose, et sa critique de l’économisme, ressurgissent aujourd’hui avec force, et pas seulement sous l’effet de la crise.
 
A lire également : Patrick Bollon, "Polanyi, l'autre Karl", Le Magazine littéraire - novembre 2011.
 
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6 novembre 2011 7 06 /11 /novembre /2011 20:25
Henri Martineau
(1882-1958)
 

Henri Martineau est né le 26 avril 1882 à Coulonges–sur-l’Autize (Deux-Sèvres). Il est le second fils du médecin Ferdinand Martineau, descendant d'une famille établie dans la région au XVIIIe siècle. Passionné très jeune par les lettres, il écrit ses premiers vers à l’âge de 15 ans. La fréquentation des muses ne lui interdit pas de mener à bien des études scientifiques d'abord à l'Ecole de Médecine de Poitiers puis à la Faculté de Médecine de Paris dont il suit les cours de 1903 à 1907. Il rentre alors à Coulonges–sur-l’Autize pour prendre la succession de son père. Esprit précis et rigoureux et caractère énergique lui valent très vite une réputation d’excellent praticien.

Il publie son premier poème en 1903 dans la revue Royan, qu’Henri Clouzot édite à Niort, et il fait paraître entre 1905 et 1907 trois beaux recueils de vers, Les Vignes mortes, Mémoires et Acceptation. Henri Martineau s'est expliqué sur sa conception de la poésie dans une mince brochure, La Poésie et la Musique : « Si la poésie est particulièrement une connaissance, une connaissance intuitive du monde, il ne faut pas surtout confondre cette effusion de l'âme avec la versification qui n'est qu'un moyen de l'atteindre. La versification, c'est un gaufrier et tout dépend de la pâte que l'on y coule; il importe qu'elle soit faite toujours de la plus fine fleur du froment. Un Boileau se sert du vers pour frapper fortement une sentence, et cependant il est plus rarement poète que le Jean-Jacques Rousseau des Rêveries d'un promeneur solitaire ou que le Loti de tant de merveilleuses descriptions et qui, tous deux, n'ont écrit qu'en prose. »

Henri Martineau est avant tout un grand critique littéraire et un découvreur de talents. Il crée la revue littéraire Le Divan, dont le premier numéro parait à Coulonges–sur-l’Autize en janvier 1909, et qu'il dirige jusqu'à sa mort, le 21 avril 1958. A partir de 1921, il s'établit libraire et éditeur à Paris. Il est le promoteur infatigable de Stendhal au XXe siècle, son éditeur et l'un de ses meilleurs spécialistes. Il assure également la promotion d’un grand nombre de poètes et d’écrivains de sa génération, comme Paul-Jean Toulet, Jean-Marc Bernard ou Tristan Derème. Avec son ami Eugène Marsan, il figure parmi les fondateurs de la Revue critique des idées et des livres.

 
Les Vignes mortes (Niort, Léon Clouzot, 1905), Mémoires (Niort, Léon Clouzot, 1906), Acceptation (Niort, Léon Clouzot, 1907).
 
 
 
Prélude
 
Dans l'ordre continu des effets et des causes,
Sans rompre le silence unanime des jours,
La tendresse et la joie à vos côtés éclosent.
Comme au coeur du printemps la première des roses
Parmi de lourds lilas met un frisson d'amour.

La vie adamantine ouverte à vos pensées
Prend soudain la fraîcheur de ces jardins du soir
Où l'on goûte, rêveur, les paumes appuyées
Aux balustres verdies des terrasses mouillées,
Le charme languissant des sonnets de Ronsard.

Au vaste paysage enfin l'oeil s'accoutume
Et l'étang endormi conduit vers l'horizon
Un miroir que le ciel à son couchant allume
De feux si nuancés par les discrètes brumes
Que ce calme décor enchante la raison.

Car tout ressentiment, la haine et la colère,
Le désespoir d'un front douloureux et voilé
Se sont évanouis dans la pure lumière;
Et la sérénité qui monte de la terre
Enivre un songe encor sans audace et troublé.

Se peut-il que d'un coup aveugle la fortune
Ait pour jamais changé ce stérile destin?
Tristesse ! Souviens-toi de nos fièvres communes
Quand des larmes perlaient au bord des cils et qu'une
Angoisse sans parole abritait notre sein!

Dans la nuit lamentable, ironique et glacée,
Où scintillaient en vain les constellations,
Ni le grand chariot, ni la pâle Céphée
Ni les pleurs d'Andromède et de Cassiopée
Ne pouvaient étouffer le cri des passions.

Aussi quelle douleur prend ce beau sortilège
Où quand rien d'autrefois ne se peut oublier,
L'âme, craintive et seule, en hésitant s'allège
Du poids de ses terreurs dont le flottant cortège
Là-bas dans le brouillard gagne les peupliers.

Cette heure frêle, qui sur moi s'appuie et tremble
Jamais je n'eus osé l'attendre ou la choisir,
Et celle la plus blanche et la plus tiède ensemble
Qui berça mon enfance et de loin lui ressemble
N'eût point même tenté d'éclairer mon désir.

Et si le souvenir de sa fidèle image
Vient de se réveiller en mes yeux éblouis,
C'est comme dans les eaux le reflet d'un nuage
Ou dans la glace clair un mobile visage :
Le dessin passager en est vite aboli.

Mais lorsque le rappel d'une plainte infinie
Vient nimber à propos d'une ombre de pastel
Ce soir tout de mesure et d'ordre et d'harmonie
Où le moindre détail à l'ensemble se plie
Selon la loi vivante et le rythme éternel,

Je ne puis oublier cette souffrance humaine
Ni l'invincible attrait qui me lie à mon sort; -
Et que royalement une extase m'entraîne,
Je ne tâcherai plus d'échapper à ma chaîne
Et je consens enfin aux rigueurs de la mort.
 
     
 
Henri Martineau. (1882-1958), Revue Le Divan (1910)
 
 
Soir d'été
 
C'est au soir de l'été qu'elle poussa ma porte
Et dit, en se laissant tomber sur le divan :
"Cette course en auto fut folle, je suis morte,
Et mes cheveux défaits se souviennent du vent."

Puis elle rattacha qui toujours se dénoue
Sa jarretelle jaune, épingla son chignon,
Et poudra son menton volontaire et ses joues
Que le soleil avait hâlés comme un brugnon.

Mais le plaisir fardait d'aurore son visage
Quand elle reposa son front sur les coussins
Et que, par l'échancrure offerte du corsage,
On voyait palpiter dans l'ombre un de ses seins.
 
     
 
Henri Martineau. (1882-1958), Revue Le Divan (1923).
 
 

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