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22 décembre 2011 4 22 /12 /décembre /2011 14:53
Perspectives pour l’Europe
 
La crise de l’euro est entrée dans une nouvelle phase. On le sent aux commentaires désabusés des médias ainsi qu’à la fébrilité des dirigeants européens, qui voient s’approcher le moment de vérité. On parle de plus en plus ouvertement de la disparition de la monnaie unique, voire même de l’explosion de l’Union européenne. Aucune de ces perspectives n’est désormais taboue. L’heure n’est plus aux grandes déclarations, ni aux grands sommets destinés à sauver l’unité de l’Europe face à l’adversité. Elle n’est pas encore complètement au « sauve qui peut » mais chacun prend conscience du tournant qui vient de s’amorcer et les plus sages songent d’abord à défendre leurs intérêts dans la tourmente qui s’annonce.
C’est le cas du Royaume Uni. L’attitude de M. Cameron lors du dernier sommet européen était parfaitement prévisible. Les Anglais, en gens pragmatiques, n’ont jamais cru à la chimère de l’euro. Ces libre-échangistes sentent souvent mieux que nous ce qu'est la souveraineté et ils savent en particulier que la monnaie ne se partage pas. Le spectacle d’une Europe au bord de la faillite, remettant son sort entre les mains de l’Allemagne, n’a pu que les conforter dans leurs vues. Lors des précédents sommets, M. Cameron avait tenté de mettre en garde ses partenaires sur les dangers d’une union monétaire mal conçue, qui pouvait s’achever dans le chaos. Il n’a pas été écouté. A Bruxelles, le 9 décembre, il s’est contenté de s’assurer que les mesures prises entre les 17 n’auraient aucune incidence sur l’économie britannique. Il est reparti, à peu près rassuré.
Les Allemands n’ont sans doute pas plus d’illusions que les Anglais sur la survie de l’euro. Mais ils jouent depuis l’origine un autre jeu qu’ils espèrent plus payant à long terme.  Première puissance économique du continent, longtemps relégué au rôle de banquier et d’atelier de l’Europe, l’Allemagne a senti dès le début des années 2000 l’avantage qu’elle pourrait tirer de l’euro pour remettre de l’ordre au sein de l’Union et y imposer ses vues La suspicion qu’elle suscite encore, notamment à Londres et dans les capitales du sud de l’Europe,  l’avait contrainte jusqu’à présent à finasser et à jouer une sorte de double jeu. Elle se devait d’apparaitre comme le bon élève de l’union monétaire à 17 et comme le meilleur garant de l’avenir de l’euro. Ce qui ne l’empêchait pas de travailler en sous main à un Plan B, plus réaliste et plus conforme à ses intérêts, celui d’une zone euro-mark réduite aux quelques pays – Autriche, Benelux – qui partagent avec elle une même culture de la stabilité économique.
La pression des marchés étant ce qu’elle est, Mme Merkel n’a plus besoin aujourd’hui de cacher son jeu. Le scénario d’éclatement de l’euro étant sur la table, autant en profiter. Lors du dernier sommet européen, elle a attendu l’annonce du retrait britannique, puis elle a parlé en maître à des pays qu’elle considère désormais comme ses vassaux ou ses obligés. Berlin l’a dit haut et fort : plus question de nouvelle débauche d’argent public pour soutenir les pays de l’Europe du sud. Qu’ils fassent avec ce qui existe, qu’ils se disciplinent ou qu’ils sortent de l’euro ! Quant aux autres Etats, on les a sommés de ratifier sous quelques semaines un nouveau traité marquant leur soumission aux règles d’or allemandes : rigueur, stabilité et discipline. Là encore, on n’attendra pas les retardataires. S’ils ont des états d’âme ou des échéances politiques à gérer, tant pis pour eux. Au mieux, ils monteront en marche, sinon ils resteront sur le quai !
La France apparait comme la grande perdante de ce jeu des puissances. Avec le retrait de Londres, l’ascendant grandissant de Berlin, la mise sous tutelle de l’Europe du sud et la volonté de prise de distance qu’expriment ouvertement la Suède, la Hongrie ou la Tchéquie, c’est le vieux rêve européiste caressé par Giscard, par Mitterrand, crédibilisé à un moment par Delors, celui d’une organisation collégiale, démocratique du continent, qui est à terre. C’est la fin de la chimère des Etats-Unis d’Europe chère à nos élites. Et, dans le même temps, c’est un retour brutal à la réalité. Celle des rapports de force, des jeux d’influence, des stratégies de domination et des intérêts nationaux. Dans ce jeu là, l’Allemagne est incontestablement la plus forte, parce qu’elle n’a pas de modèle à défendre, qu’elle pousse à fond ses avantages et qu’elle à su anticiper.
La France, elle, ne s’y est pas préparée. Sa diplomatie européenne est en ruine. Elle se résume à une présence, essentiellement politique, auprès de la Commission. Or la Commission s’est volatilisée – c’est là l’autre grand changement de cette dernière période. MM. Barroso et Van Rompuy ne sont plus que les fidèles exécutants de la puissance tutélaire germanique. Leur rôle, subalterne, se réduit à la rédaction du nouveau traité, à la mise sous contrôle des budgets nationaux et à l’organisation, sous l’égide de Berlin et selon un ordre du jour dicté par Berlin, des prochains sommets européens. Le grand jeu de la France en Europe, ses initiatives politiques intempestives, ses relations parfois orageuse, souvent complice avec une Commission, dont elle avait codifié tous les principes et qui partageait les mêmes visions que l’élite française, tout cela aussi est fini, bien fini. En jouant à fond la complicité avec l’Allemagne, en laissant les pleins pouvoirs à Bruxelles à une équipe de seconds rôles ou de sous traitants sous influence allemande, le gouvernement français a ruiné en quelques mois les moyens d’action et le pouvoir d’influence que nous avions au sein de l’Union.
M. Sarkozy est le principal, sinon l’unique responsable, de cette situation. Il paye à la fois son activisme brouillon et son manque de vision et de doctrine. Le premier a clairement fait le jeu de l’Allemagne, qui a désormais les mains libres en Europe, le second a laissé la France en situation d’impréparation et d’impuissance, au moment même où les vents des marchés vont souffler en rafale. L'image de la France a également beaucoup souffert de l'inconstance et de la légèreté du Chef de l'Etat. Avec l’intervention libyenne et la négociation, pour une fois plutôt habile, d’accords de défense avec Londres, on a pu croire à un moment qu’il se rapprochait de la Grande Bretagne et qu’il cherchait à prendre ses distance avec l’envahissante marâtre allemande. Il n’en est rien sorti sinon une fâcherie inutile avec nos amis anglais qui avait pris ce début de flirt très au sérieux. Inconsistance, ignorance, légèreté vis-à-vis de tout ce qui touche à la grande politique et à la vie des nations : ces jugements pèseront lourd dans le bilan du sarkozysme que les Français vont faire d'ici peu. Jamais président n’aura été aussi indigne de l’héritage du Général de Gaulle, sans parler de celui des rois de France. 
L’opposition socialiste est-elle capable de faire mieux ? Saura-t-elle profiter de cette accumulation d’erreurs ? Rien n’est encore acquis de ce côté. Certes M. Hollande a annoncé, qu’en cas de victoire, il renégocierait le nouveau traité européen. Mais que vaut une telle promesse, si le traité en question a déjà été ratifié par la moitié de l’Europe ? On a vu ce qu’il en a été en 2008 avec le traité de Lisbonne, censé corriger les errements chiraquiens de 2005. Pourquoi d’ailleurs attendre l’élection présidentielle ? On attend le candidat Hollande à une échéance beaucoup plus rapprochée. A défaut de référendum, la ratification du traité par la France suppose en effet une approbation par le Congrès. On se souvient qu’en 2008, la gauche socialiste, qui disposait d’une courte minorité de blocage au Congrès, ne s’est pas opposée au traité de Lisbonne, malgré les promesses faites par la candidate Ségolène Royal quelques mois plus tôt. Il est vrai que c’était M. Hollande et non plus Mme Royal qui était alors à la manœuvre ! Que fera en 2012 le candidat Hollande, lui qui dispose aujourd’hui, avec le Sénat passé à gauche, d’une minorité de blocage beaucoup plus nette ? Donnera-t-il la consigne de « laisser faire », au nom des chimères européistes qu’il partage avec une partie de la droite ? Avec le risque de voir une partie sensible de son électorat – celui de la France du Non – s’éloigner de lui ? Saisira-t-il sa chance en imposant un vote négatif au Congrès et en renvoyant le sujet à un référendum, comme le suggère M. Chevènement ? En prenant, dans ce cas de figure, le risque, assez probable, d’un rejet français ? On comprend que le choix ne soit pas facile pour M. Hollande, pour le candidat Hollande, pour l’européiste Hollande qui pèse sans doute encore le pour et le contre.
Avec une ratification rapide de la France, c’est le schéma voulu par l’Allemagne qui se mettra en place. Inexorablement. D’ici la fin du mois de mars, la pression des marchés s’intensifiera sur la Grèce, l’Italie, l’Espagne et le Portugal, conduisant tout ou partie de ces Etats-membres à quitter l’Eurozone. C’est en tous cas la première partie du scénario imaginé par Berlin. L’Irlande, promise aux mêmes difficultés et en proie à une montée de l’euroscepticisme, anticipera sans doute le mouvement en sortant volontairement de l’union monétaire et en se rapprochant de la Grande Bretagne. On peut penser que les pays scandinaves et ceux d’Europe orientale – qui n’ont pas encore choisi l’euro – adopteront une attitude prudente voire attentiste. Leur calendrier de ratification est traditionnellement long et ils en profiteront pour rester à distance de l’Eurozone, tout en adoptant formellement ses principes. A l’inverse, l’Autriche, les Pays Bas, le Luxembourg et sans doute la Belgique se mettront dans la roue de l’Allemagne. Ils n’ont pas d’échéances électorales lourdes à court terme et leurs populations adhèrent volontiers au modèle d’union proposé par Berlin. Reste la France, qui n’aura sans doute pas d’autres choix que de rallier la nouvelle zone euro-mark et d’y dissoudre ses derniers restes de souveraineté.
On voit a contrario les conséquences d’un rejet français. En barrant la route au plan allemand, il ouvrirait une autre perspective, plus durable, plus respectueuse de la liberté des peuples : celle d’une renégociation de l’ensemble des traités, celle d’une nouvelle organisation de l’Europe. La sortie probable des pays du sud de la zone euro pourrait conduire d’autres Etats-membres, comme l’Irlande, la France et la Belgique, à suivre le mouvement, à retrouver des marges de manœuvre et à s’extraire de la pression des marchés. Cette clarification conduirait sans doute à revenir à la conception d’une Europe des nations, d’une confédération d’Etats libres, œuvrant de conserve dans un monde à nouveau dominé par le fait national. La France y serait parfaitement à l’aise, l’Allemagne y perdrait tous ses rêves de domination. On voit la responsabilité qui pèse sur les épaules de nos grands élus dans les semaines et mois qui viennent. S’en saisiront-ils ?
François Renié.
 
La série d’articles que nous avons ouverte en novembre 2010, sous le titre générique « sur le front de l’euro », se termine avec cette dernière chronique. Le sommet du 9 décembre dernier marque en effet  – comme nous l’annonçons plus haut – une nouvelle phase dans l’évolution des rapports au sein du continent. L’Europe est à la croisée des chemins. Chacun sent bien que le vieux rêve fédéraliste est mort dans les faits, sinon encore dans tous les esprits. Des deux voies qui s’ouvrent, celle que propose l’Allemagne, et qui sera au cœur du traité en préparation, a pour elle le poids des habitudes : elle mène tout droit à l’éclatement de l’Europe, à sa marginalisation, au profit d’un ensemble plus réduit, fortement structuré autour de la puissance allemande, qui trouvera là les moyens d’action et d’influence que sa démographie ne lui permet plus. La France, sans perspective, s’y ralliera par défaut. L’autre voie peut être une voie française, surtout si elle s’ouvre sur un refus français du nouveau traité. Cette voie, aux contours moins nets, est évidemment moins confortable mais c’est la seule qui offre à notre pays et à l’Europe les chances d’un renouveau. Dans tous les cas de figure, l’euro est condamné dans sa forme actuelle et il ne sera plus qu’incidemment concerné par le débat qui s’ouvre et qui sera éminemment politique. C’est ce grand débat européen que nous commenterons à partir de la semaine prochaine dans une nouvelle série d’articles  intitulée « Face à l’Allemagne ».<
La Revue Critique.
 
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19 décembre 2011 1 19 /12 /décembre /2011 22:22
Condé
Le héros fourvoyé 
 
de Simone Bertière
Mis en ligne : [19-12-2011]
Domaine : Histoire
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Née en 1926, Simone Bertière est biographe et écrivain. Elle est l'auteur de nombreux articles sur la littérature comparée, qu'elle a enseignée à Bordeaux puis à l'Ecole normale supérieure de jeunes filles. Elle a récemment publié : Mazarin, le maître du jeu (De Fallois, 2007) - Dumas et les "Mousquetaires", histoire d'un chef d'oeuvre (De Fallois, 2009).
 

Simone Bertière, Condé, le héros fourvoyé . Paris, De Fallois, octobre 2011, 544 pages.

 
Présentation de l'éditeur.
A vingt-deux ans, il passait pour l'égal de César et d'Alexandre. De 1643 à 1648, durant la guerre franco-espagnole, il accumula les exploits et devint l'idole de la jeune noblesse d'épée. Il avait tout, naissance et fortune. Il ne lui manquait que d'être roi. Se croyant tout permis, il rejetait obstacles et interdits et cultivait le scandale. L'action politique, où il s'engagea imprudemment, fut son talon d'Achille. Il soutint d'abord Anne d'Autriche et Mazarin lorsque les magistrats déclenchèrent contre eux la Fronde parlementaire. Mais pour prix de ses services, il montra une telle arrogance et afficha des prétentions si outrées qu'elles lui valurent une année de prison. A sa sortie, il se jeta dans une guerre civile qu'il perdit et, plutôt que de s'incliner, il alla mettre son génie militaire au service des Espagnols, sans pouvoir empêcher leur défaite finale. De retour après la paix des Pyrénées, il se résigna à n'être qu'un homme privé, dans une France qui avait profondément changé. Il opéra alors une extraordinaire mutation psychologique et morale, faisant de son domaine de Chantilly un haut lieu de culture, de tolérance et de paix. A travers l'histoire d'un héros, ce livre invite à réfléchir à la gloire, à ses enjeux, à ses dérives. En arrière-plan, il évoque, avec la régente, Gaston d'Orléans, Mazarin, Turenne et le jeune Louis XIV, les grandes figures d'une époque où les derniers sursauts de l'esprit féodal s'effacent pour laisser place à la France moderne. Bien que solidement documenté et non romancé, il s'anime sous la plume alerte de Simone Bertière de plaisantes anecdotes et se colore d'humour.
 
Article de Jean Sévillia. - Le Figaro Magazine, 12 novembre 2011.
Le Grand Condé, prince, capitaine et mécène. C'est Bossuet, en 1687, qui prononça à Notre-Dame de Paris l'oraison funèbre du «Très Haut et Très Puissant Prince Louis de Bourbon, Prince de Condé, Premier Prince du Sang». Le plus bel hommage était venu de Louis XIV : «Je viens de perdre le plus grand homme de mon royaume.» Ils s'étaient réconciliés depuis longtemps, mais comment oublier que Condé, après avoir été le plus grand capitaine du roi de France, était resté pendant huit ans son pire ennemi ?
Simone Bertière, auteur d'ouvrages de référence sur les reines de France au temps des Valois et des Bourbons et biographe de Mazarin, s'est passionnée pour la question, qui oriente le livre qu'elle publie aujourd'hui sur Condé, «le héros fourvoyé». «La présente biographie, explique-t-elle, tourne autour d'une interrogation majeure : sa rébellion, qui l'amena d'abord à allumer sur place la guerre civile, puis à combattre dans les rangs espagnols, fut-elle vraiment un accident ou l'aboutissement prévisible d'un itinéraire?»*
Louis II de Bourbon, quatrième prince de Condé, dit le Grand Condé, naît à Paris en 1621. Sa famille, issue d'un oncle d'Henri IV, forme une branche des Bourbons où l'on est volontiers rebelle. Son arrière-grand-père, Louis de Bourbon, chef du parti huguenot, trempa dans la conjuration d'Amboise et mourut en affron tant les troupes royales à la bataille de Jarnac. Son grand-père, Henri Ier de Bourbon, cousin et compagnon d'Henri de Navarre, s'opposa à ce dernier quand il devint le roi Henri IV. Son père, Henri II de Bourbon, fut emprisonné pour avoir pris la tête des grands contre Marie de Médicis, veuve d'Henri IV, et son favori Concini.
En 1627, quand le jeune Louis s'apprête à entrer au collège, son père est cependant rentré en grâce et sert loyalement Louis XIII et son ministre Richelieu. Titré duc d'Enghien, le garçon devient un brillant élève des jésuites de Bourges. Celui qui se destine à la carrière des armes, comme l'exige son rang, reçoit, après ses 14 ans, une formation complémentaire en droit, en histoire et en mathématiques.
En 1640, Louis de Bourbon subit le baptême du feu à Arras, où se dévoilent ses qualités militaires. L'année suivante, il épouse une nièce de Richelieu, Claire Clémence de Maillé-Brézé, qu'il n'aimera jamais. Vainqueur à Perpignan en 1642, quelques mois avant la mort du cardinal ministre, il entre dans la gloire à Rocroi en 1643 - le jour même des funérailles de Louis XIII - en remportant une victoire décisive sur les tercios espagnols, réputés invincibles. A 22 ans, Condé vient de sauver Paris de l'invasion et passe pour l'égal de César et d'Alexandre. Successivement commandant des armées de Flandre et de Picardie, gouverneur de Champagne et de Brie, gouverneur de Guyenne, du Berry et de Bourgogne, grand maître de France, commandant sur le Rhin avec Turenne avec qui il remporte la victoire de Nördlingen, commandant pendant la campagne de Flandre au cours de laquelle il s'empare de Dunkerque, tout lui réussit. Et en 1646, à la mort de son père, il devient le premier prince du sang.
Désormais, il a tout : la naissance, la fortune, et un rare génie militaire soutenu par le courage physique. Toutefois, arrogant, doté d'une très haute idée de lui-même, il nourrit une ambition démesurée. «Il ne lui manque que d'être roi», observe Simone Bertière. C'est précisément cet orgueil qui va le perdre. Après six années glorieuses, Condé, qui ne peut pas monter plus haut, va descendre du pinacle où son talent l'avait hissé.
S'il entre au Conseil du roi en 1647, ses rapports avec Mazarin, qu'il méprise, sont difficiles. Un échec en Catalogne lui vaut d'être écarté du commandement en chef dans les Flandres, en 1648, même s'il prend sa revanche sur les Espagnols à Lens la même année, victoire qui hâte la conclusion des traités de Westphalie, mettant fin à la guerre de Trente Ans. Lorsque éclate la Fronde, il hésite entre son ressentiment contre Mazarin et le dédain que lui inspirent les parlementaires et les chefs de la révolte nobiliaire, auxquels il s'estime supérieur. Il sauve le trône, dans un premier temps, en mettant le siège devant Paris (1649), mais finit par rejoindre les frondeurs. Arrêté sur ordre de Mazarin en 1650, il est interné treize mois à Vincennes, puis au Havre.
Libéré en 1651, Condé prend la tête de la Fronde des princes, lève des troupes et combat l'armée du roi. Battu par Turenne, au faubourg Saint-Antoine, en 1652, déchu de ses dignités et gouvernements, privé de ses biens, qui lui sont confisqués, il passe dans l'armée espagnole et poursuit la guerre sur les lieux mêmes où, dix ans plus tôt, il servait la France : Rocroi, Arras, Valenciennes, Cambrai. En 1654, la justice royale le condamne à mort. Mais en 1658, Turenne écrase les Espagnols à la bataille des Dunes (où Condé n'était pas), et la paix des Pyrénées est signée en 1659.
En 1660, Louis XIV accorde son pardon au prince rebelle, qui finira par reprendre du service après plusieurs années d'inactivité. En 1668, Condé conquiert la Franche-Comté en trois semaines. En 1674, pendant la guerre de Hollande, il bat le prince d'Orange à Seneffe. En 1675, successeur de Turenne en Alsace, il est vainqueur des Impériaux à Saverne : ce sera sa dernière campagne. Perclus de goutte, il prend sa retraite et entame une nouvelle vie. Dans son domaine de Chantilly, acquis en 1643, Monsieur le Prince cultive les lettres et les arts et entretient Boileau, Racine ou La Bruyère. Il meurt à Fontainebleau en 1686.
Simone Bertière, dans ce beau livre, brosse le portrait d'une figure flamboyante. A travers cet homme, c'est aussi une époque qu'elle dépeint : on voit émerger la France moderne au milieu des sursauts ultimes de l'esprit féodal, dont le Grand Condé, à sa manière fastueuse, fut le représentant emblématique .
 
Autre critique. - Marc Riglet, "Condé, prince des frondeurs", Lire, novembre 2011.
 
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18 décembre 2011 7 18 /12 /décembre /2011 18:54
François Mauriac
(1885-1970)
 
Chez Mauriac, le poète est moins connu que le romancier. Pourtant c'est en lisant son premier recueil de vers, les Mains jointes (1909) que Barrès, alerté par Bourget, le découvre et lui consacre un premier grand article dans L'Echo de Paris. "Parti du Racine poète lyrique, de la prose de Maurice de Guérin, peut-être des poèmes de Charles Guérin et d'une certaine nostalgie éperdue de Jammes, Mauriac a ménagé sa poésie en asile toujours menacé d'un bonheur chrétien qu'assiège la nature, et il a fait entendre un appel de la vie charnelle prise dans l'étreinte du surnaturel." (Henri Clouard).
 
Les Mains jointes (Editions du Temps Présent, 1909), L'Adieu à l'adolescence (Stock, 1911), Orages (Editions de la Sphère, 1926), Le Sang d'Atys (Grasset, 1940).
   
 
Pourquoi faut-il ...
 
Pourquoi faut-il que l'on revienne des voyages
Avec le coeur pesant d'une misère accrue ?
En route, j'ai cueilli des peines inconnues,
Et toute la langueur de tous les paysages...

J'ai souffert. J'étais seul comme toujours. Les heures
Sont lentes à mourir dans la ville étrangère.
L'écho n'y chantait pas des voix qui me sont chères,
Les yeux n'y vivaient pas des amis que je pleure.

Je n'avais avec moi que ma peine, ma peine
Si médiocre, si basse et toujours obstinée...
Et pourtant, quand venait la mort de ces journées,
Mon coeur n'eût pas osé lui dire : tu me gênes...

Car à l'heure où mon front touchait la vitre obscure,
Qu'en ces climats une éternelle pluie inonde,
Me voyant terrifié d'être si seul au monde,
La peine mit des pleurs sur ma pauvre figure.

Pourquoi, mon Dieu, est-on moins seul, alors qu'on pleure ?
Le passé vient vers notre coeur et le désarme;
On reconnaît le goût amer de chaque larme,
Et les jours anciens revivent dans une heure...
 
     
 
François Mauriac. (1885-1970), L'Adieu à l'adolescence (1911)
 
 
Les grands vents d'équinoxe
 
Les grands vents d'équinoxe ont pleuré dans les bois
- Vents amers parfumés aux lointaines contrées,
Qui disait la fin des vacances, autrefois.
O souvenir, ô brume douce des rentrées...

Je songeais en quittant le parc déjà humide,
A l'enfant que j'allais retrouver, à l'ami
Dont le regard pensif, caressant et soumis
Illuminait pour moi les vieilles classes vides.

Il est mort. Sa pensée est en moi... sa pensée...
Dans le rêve de cet automne pluvieux.
- Inconsolable deuil où la vie est blessée,
O mon adolescence à qui je dis adieu.
 
     
 
François Mauriac. (1885-1970), L'Adieu à l'adolescence (1911)
 
 
Le corps fait arbre
 
Le parfum de ta robe attire les abeilles
Plus que les fruits mangés que ta sandale broie.
Accueillons cet élan de végétale joie,
Ce silence de la campagne où Pan sommeille.

Rêve que désormais, immobile, sans âge,
Les pieds enracinés et les mains étendues,
Tu laisses s'agiter aux orageuses nues
Une chevelure odorante de feuillage.

Les guêpes voleront sur toi sans que s'émeuve
L'écorce de ta chair où la cigale chante
Et ton sang éternelle sera comme les fleuves,
La circulation de la terre vivante.
 
     
 
François Mauriac. (1885-1970), Orages (1925)
 
 

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18 décembre 2011 7 18 /12 /décembre /2011 11:05
 
 
art poétique
 
 
 
Un clair midi d'octobre ensoleillé, mon frère.
Prends la guêtre de cuir et le bâton ferré.
Descends, par le routin qui rampe dans les prés,
Jusqu'au village blanc qu'embrasse la rivière.

Suis le vieux mur. Contourne avec lui le verger ;
Et le long de la haie où sèche une lessive,
Souris, sans t'arrêter, aux yeux mouvants d'eau vive
De l'enfant qui dira : « Bonjour » à l'étranger.

Enfonce-toi sans crainte au cœur des oseraies.
Marche. Ne pense point. Va comme le sentier.
Bois une verre de vin nouveau chez le meunier.
Donne un peu de luzerne à sa pouliche baie.

Repars. Tu trouveras des genêts et des joncs,
Puis encore des prés violets de colchiques.
Enfin, dans son mystère orgueilleux et tragique,
Mon frère, tu verras s'élever le donjon.

Tu monteras parmi les pierres éboulées,
Mais sans t'asseoir avant le sommet de la tour.
Et tu regarderas jusqu'à la fin du jour,
Bleue et molle, silencieuse, la vallée.

Baisse la lampe un peu sur la chambre bien close.
Vas-tu pleurer ? Soudain tu sens te mordre au cœur
Une trop chère, et vague, et pressante douleur.
Et tu trembles devant les feuilles, et tu n'oses.

Laisse fondre en tes yeux tout le ciel qu'ils ont pris.
Ah ! pleure... Mais prolonge une veille acharnée.
Et tu sauras, après la tâche terminée.
Ce qui reste d'azur dans le poème écrit.
 
 
 
francis éon (1879-1949). Trois années (1907).
 
 
les pigeons-paons
 
 
 
Comme les pigeons-paons qui gonflent sur le toit
Au soleil de novembre doux leurs gorges blanches,
Comme ce couple ami de tourterelles franches,
O mon frêle bonheur d'aimer, réchauffe-toi.

Le ciel est sans nuage et l'heure tiède. Vois !
Le souffle du printemps futur émeut les branches.
Des enfants jouent sur la grand'route. C'est dimanche.
La cloche du vieux bourg conseille. Entends sa voix.

Nous allons faire un lourd bouquet de roses pâles
- Mais ces femmes en noir, frileuses sous leurs châles,
Pourquoi, mon Dieu, pourquoi se pressent-elles ?... Ah !

Le soir enveloppant surgit au couchant fauve !
Viens vite près du feu que ma peur attisa,
O mon dernier bonheur d'aimer, que je te sauve !
 
 
 
francis éon (1879-1949). La Promeneuse. (1905).
 
 
cette ville
 
 
Smarves
 
Si j'aime à l'horizon cette ville couchée,
C'est qu'à mon beau désir elle est pleine aujourd'hui.
Un grand chemin fleuri de ciel, une jonchée
D'avril harmonieux et tendre m'y conduit :

Là-bas vous respirez et m'attendez sans doute,
Sous une haute ardoise au vif éclat bleuté ;
Mais si dans la saison j'enfonce cette route,
Certain de ce printemps je redoute l'été.

Ah! laissez contre vous que je serre ma vie,
Et ces courages vains dès longtemps résolus !
A ce pays charmant si vous êtes ravie,
Cachez moi bien les jours où vous n'y serez plus.
 
 
 
francis éon (1879-1949). Revue "La Muse française". (janvier 1932).
 
 

 
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12 décembre 2011 1 12 /12 /décembre /2011 16:00
Les lumières du ciel                                  
 
de Olivier Maulin
Mis en ligne : [12-12-2011]
Domaine : Lettres  
MAULIN Olivier Les Lumières du Ciel

 

Olivier Maulin, né en 1969, est écrivain .  Il a récemment publié :  En attendant le roi du monde (L’Esprit des Péninsules, 2006),  Les évangiles du lac (L'Esprit des Péninsules, 2008), Derrière l'horizon (L'Esprit des Péninsules, 2009), Petit monarque et catacombes (L'Esprit des Péninsules, 2009).
 

Olivier Maulin, Les lumières du ciel, Paris, Balland, août 2011, 252 pages.

 
Présentation de l'éditeur.
Paul-Emile Bramont n'est pas un foudre de guerre. Le moins que l'on puisse dire, c'est qu'il ne voue pas au travail la vénération exigée par l'époque. Prince des ratés, il explore avec sérénité les bas-fonds de l'ambition, passant d'un hôtel miteux à un boulot minable et à des combines louches. Accompagné de son copain Momo, dj de patinoire de son état, et Bérangère, la femme d'un chirurgien plasticien, sa maîtresse du moment, il décide de fuir cette société basée sur le culte de la technique et de la consommation à tout-va et prend la route. Au cours de ce road-trip chaotique, ils découvriront Jérusalem, un hameau paisible où la loi du marché n'existe pas. On y boit sous les étoiles, on y lance des grenades pour combattre des chimères et les nuits sont enchantées. Ils y croiseront un curé anarchiste, un clochard amoureux des armes à feu et un militant primitiviste radical, tous en guerre contre le monde moderne et toute forme de production. Ils entrevoient alors un autre monde, un monde auquel il faudrait d'ores et déjà se préparer.  
 
Critique de Benoît Duteurtre, Le Figaro - 22 septembre 2011 
Joyeuse galère. Si vous aimez une littérature française drôle, vivante et pleine de saveur, il faut découvrir Olivier Maulin, écrivain de quarante ans qui excelle à raconter, sur le mode burlesque, les galères de l'homme ordinaire. Aux Éditions L'Esprit des péninsules, il a donné plusieurs romans aussi réussis que En attendant le roi du monde et Les Évangiles du lac (la dérive d'un cadre dans une vallée vosgienne où il rencontre une bande de zonards illuminés à la recherche des lutins et les forces occultes). D'un livre à l'autre, nous retrouvons son personnage favori: un naufragé de la modernité, mal adapté au monde du travail, croisant dans sa dérive toutes sortes de déclassés; autant d'aventures où la misère contemporaine engendre des développements étranges et poétiques. Dans son nouveau roman, Les Lumières du ciel, le narrateur Paul-Émile Bramond commence donc par tout rater. Viré de l'hôtel miteux où il séjournait, surpris par le mari de sa maîtresse (auquel il a refilé un scooter trafiqué), il finit par trouver un emploi «qui déchire». Il s'agit de tenir un stand de sapins de Noël à la sortie d'un ­centre commercial de Seine-Saint-Denis, en suivant les recommandations de son patron: ­«Vendez aux enfants, aux débiles, aux handicapés. Annoncez que 10 % du produit de la vente va au ­Darfour.» Il jure que ses sapins sont « halal », qu'ils « proviennent de plantations spécialement aména gées et ne participent donc pas à la déforestation ». Après avoir gagné trois sous, il prend la route du Sud, en compagnie de Momo, son pote de mouise… jusqu'à ce qu'ils rencontrent un curieux auto-stoppeur, rescapé des temps hippies qui leur fait découvrir « Jérusalem ». Dans ce village des Cévennes, quelques familles tentent de vivre en autarcie. Cet îlot préservé au cœur du futur plonge Paul- Émile dans des abîmes de perplexité… avant qu'il ne reprenne la route des emmerdements. Chez Maulin, la réflexion comme l'ensemble du récit oscillent toujours entre la blague et le sérieux (on songe au Houellebecq d'Extension du domaine de la lutte). Mais il possède aussi une verve populaire et des accents d'Audiard pour décrire Saint-Denis: «Le paysage ressemblait à une immense bouse de vache en béton de laquelle émergeait le tombeau des rois de France », ou évoquer le commerce d'un marchand de plage : « On travaille avec du touriste en short… Du genre qui lésine pas sur le prix de la gaufre, si tu vois ce que je veux dire.»Tout cela coule naturellement, avec de l'esprit, de la chair, de l'imagination. On ne sent jamais l'effort dans cette œuvre d'écrivain, et il serait fâcheux que tant de naturel passe inaperçu à côté de talents plus laborieux. Quand bien même il a placé la galère au centre de son propos, l'art de Maulin mérite un franc succès.

 

Autre critique : Patrick Pierran, "Demain Jérusalem", Royaliste du 12 décembre 2011.
 
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4 décembre 2011 7 04 /12 /décembre /2011 23:27
Après la crise        
 
de Alain Touraine
Mis en ligne : [5-12-2011]
Domaine : Idées 
TOURAINE-Alain-Apres-la-crise.gif
 

Alain Touraine, né en 1925, est un grand sociologue français. Il est directeur de recherche à l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales. Il a récemment publié :  Un nouveau paradigme pour comprendre le monde d'aujourd'hui (Le livre de poche, 2005), Le Monde des Femmes (Fayard, 2006), Penser autrement (Fayard, 2007), Si la gauche veut des idées (Grasset, 2008) . 



Alain Touraine, Après la crise . Paris, Seuil, septembre 2010, 200 pages.

 
Présentation de l'éditeur.
Comment la crise économique que nous traversons agit-elle sur les tendances à long terme qui transforment nos sociétés? Comment entrevoir ce qui nous attend lorsque nous en sortirons ? Telles sont les deux questions autour desquelles se noue l'essai le plus anticipateur d'Alain Touraine. Notre société, à l'heure de l'économie globale et de l'individualisme triomphant, a rompu avec le vieux modèle d'intégration qui avait été le sien depuis la révolution industrielle. Nous ne nous représentons plus nous-mêmes comme les acteurs d'un système économique autour duquel s'organiserait toute la vie sociale, mais principalement comme des sujets dotés de droits et créateurs de leur propre vie dans un univers à dominante culturelle. C'est ainsi que l'"acteur" agit de plus en plus indépendamment du " système ". La crise, en séparant encore davantage l'économie de la société, sous l'effet de l'autonomie croissante des logiques spéculatives et financières, est susceptible d'influer de deux façons sur cette tendance à long terme. Frappés par le choc économique et social, les acteurs peuvent, en effet, tout aussi bien subir une exclusion sociale croissante que voir s'accélérer la mutation culturelle inscrite dans le long terme. Bref, les années qui viennent hésiteront entre la catastrophe et la refondation. C'est à l'étude des facteurs qui pèseront dans un sens et dans l'autre qu'est consacré ce livre.
 
Recension de Marie-Liesse Lecerf. - Etudes janvier 2011. 
Le sociologue a-t-il son mot à dire au sujet de la crise que nous venons de traverser ? Oui, affirme Alain Touraine. Car, par-delà la crise économique, c’est un monde ancien qui s’effrite. Aujourd’hui, l’affaiblissement des insti­tutions, des catégories sociales, des hiérarchies, témoigne du vieillissement de la société industrielle. Au travers du regard aiguisé qu’il porte sur ces der­nières années, le sociologue conforte ainsi le diagnostic qu’il émet depuis de nombreuses années : le divorce entre les acteurs et le système est plus que jamais consommé ; la société n’existe plus. Dans cette « situation postso­ciale », le capital financier a le premier séparé l’économie des autres segments de la vie sociale, provoquant la grande crise dont nous nous remettons à peine. Parallèlement ou plutôt perpendiculai­rement, des forces culturelles et morales renouvelées militent au nom de l’éthique et en faveur du respect de l’environnement, de la promotion du monde des femmes ou encore de la défense des droits de l’homme. Nous voilà donc tirés dans deux directions opposées ouvrant, chacune, deux types de sorties de crise possibles : d’un côté, un renforcement des inégalités et de l’exclusion sociale, de l’autre, la créa­tion d’une vie commune respectueuse de la Terre et de la subjectivité de cha­cun. On devine aisément où va la préfé­rence d’Alain Touraine. Quant au lecteur, il lui reste à choisir, de préfé­rence du côté de l’avenir, comme l’y invite le sociologue.

  

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1 décembre 2011 4 01 /12 /décembre /2011 23:01
Retour de la question sociale
 
L'article que nous publions ci-dessous mérite une attention particulière. Il est l'oeuvre d'un  observateur avisé des changements qui agitent notre époque. Jean-Philippe Chauvin, en bon historien, cherche non seulement à faire voir mais aussi à comprendre, à saisir les liens entre le présent et le passé. Il est à son affaire dans le temps long et personne ne s'étonnera d'apprendre que notre historien est également un esprit politique et qu'il est royaliste.
Chose plus étonnante à première vue, le royaliste Chauvin n'hésite pas à nous parler de la question sociale, du prolétariat, du syndicalisme et de la classe ouvrière. Alors que la plupart des socio-démocrates ont rayé ces termes de leur vocabulaire, que les libéraux du monde entier essayent de nous faire croire depuis des décennies que le progrès économique a éradiqué ces concepts de la surface de la planète, et que les écologistes considèrent qu'ils n'ont plus d'importance au regard de l'urgence climatique. Pourtant, malgré tout le bourrage de crane politico-médiatique, on sent que M. Chauvin a raison. Il suffit pour s'en convaincre de suivre une actualité sociale qui nous amène chaque semaine, si ce n'est chaque jour, son lot de licenciements économiques, de fermetures d'entreprises, de conflits durs, de séquestrations de patrons ou de cadres, d'occupations d'usines. L'éphéméride social que nous publions ici-même chaque mois témoigne de la réalité de ce que Sorel appelait, il y a un siècle, la violence ouvrière, violence des rapports sociaux qui est présente partout, dans l'industrie, dans le monde paysan et dans celui des bureaux et des services. 
Le retour de la question sociale coïncide avec la montée en puissance de ce qu'on appelle improprement la mondialisation. Elle correspond en réalité à une nouvelle division du travail, plus dure, plus impitoyable que l'ancienne parce qu'elle n'est plus commandée par le jeu naturel des nations mais par les choix d'une poignée de grands prédateurs financiers. De ce point de vue, Jean-Philippe Chauvin a raison de dire que la question sociale, telle qu'elle se pose aujourd'hui, est une question éminément politique. C'est parce qu'il n'existe plus d'Etat, plus de souveraineté nationale que les puissances de marché, c'est à dire les nouveaux seigneurs de la guerre économique, ont les mains libres pour mettre le monde en coupe réglé. Sans retour au principe d'autorité, de souveraineté, sans retour au gouvernement politique que des hommes, rassemblés dans une communauté, se donne librement, point de salut pour ceux qui travaillent et qui produisent. Ils ne sont plus que la "chair à canon" du capital anonyme et vagabond.
Jean-Philippe Chauvin pose dans sa conclusion la question du régime. La démocratie bourgeoise, ouverte à tous les vents des lobbys, des luttes d'influence, des intérêts - y compris les moins avouables - peut-elle s'opposer efficacement à la voracité et aux vues à court terme des nouveaux "maîtres du monde" ? N'a t'elle pas démontré au contraire dans le passé qu'elle était prête à sacrifier le bien de la nation, à abattre les frontières, à démanteler réglements et protections, au nom d'une fausse conception de la liberté qui ne bénéficient en réalité qu'aux plus forts ? N'a-telle pas manifesté constamment et depuis l'origine une grande méfiance à l'égard du monde du travail, des organisations ouvrières, des mouvements coopératifs et mutualistes, de l'autogestion, au nom d'une approche fausse de l'individu, du citoyen, de la propriété et de l'économie ? Cette question du régime ne se limite pas aux formes de la démocratie représentative, elle regarde aussi l'organisation de l'économie, le rôle que peut y jouer l'Etat, les marges de liberté dont disposent les partenaires sociaux pour améliorer la vie des travailleurs et assurer leur sécurité. Voilà un sujet sur lequel nous aimerions que Jean-Philippe Chauvin puisse, s'il le souhaite, nous livrer plus complètement sa pensée.
Henri Valois.
 
 
La question sociale aujourd'hui, vue par les royalistes.
 
La question sociale n’a pas disparu avec la société de consommation et la prospérité indéniable des Trente Glorieuses comme certains l’espéraient, ni même avec la mondialisation présentée comme la panacée universelle, censée donner à tous les moyens de vivre dignement et « selon ses besoins ». Bien sûr, dans le cas français, le niveau de vie des ouvriers tout comme leurs conditions de travail d’aujourd’hui n’ont plus rien à voir avec ceux du début du XXe siècle, et c’est tant mieux. Mais la question sociale ne s’est pas éteinte pour autant, et la globalisation (mot plus exact et explicite que celui de « mondialisation »), en rebattant les cartes de l’économie et des puissances, a entraîné, au sein même de notre société, des remises en cause douloureuses et des interrogations sur la nature des rapports sociaux, sur leur territorialisation ou sur leurs formes. Globalisation rime aujourd’hui, pour les travailleurs français, avec délocalisations tandis que l’Union européenne évoque, elle, le terme de libéralisation en insistant sur son caractère de nécessité absolue, sans prendre en compte les exigences de la justice sociale et du bien-être moral des populations laborieuses des pays d’Europe. Doit-on, même, évoquer l’actuelle crise de la zone euro dont les victimes expiatoires semblent être aujourd’hui les Grecs avant, demain peut-être, les Portugais ou les Espagnols ? Les banques, l’an dernier, ont eu droit à plus de sollicitude de la part de la Commission européenne et des gouvernements…
Ainsi, avec la crise et la sempiternelle épée de Damoclès du financement des retraites, la question sociale revient au cœur des problématiques françaises, comme le souligne l’hebdomadaire « Marianne » au fil de plusieurs numéros récents. Bien sûr, le « nouveau prolétariat » évoqué par ce journal n’est plus celui de 1900, mais, au-delà de ses difficultés présentes, sa nature reste la même ; c’est-à-dire une masse de travailleurs interchangeables sans autre lien avec le Travail que celui que les détenteurs de l’Argent veulent et voudront bien lui allouer, à titre temporaire, pour en tirer des profits substantiels sans être obligés de les redistribuer à ceux qui en sont les producteurs « de base », mais plutôt et seulement aux actionnaires ou aux cadres dirigeants, les uns se confondant parfois avec les autres : c’est d’ailleurs là un des éléments forts du « scandale social » qui voit d’immenses fortunes se bâtir sur de simples jeux boursiers et non plus sur la qualité du travail effectué en tant que telle.
Le « nouveau prolétariat » comme l’ancien se caractérise par la « dépossession » : aujourd’hui, les ouvriers ou les artisans sont condamnés par une logique comptable qui fait qu’il est plus simple de fabriquer à grande échelle et à moindre coût dans des pays lointains où les règles sociales sont peu contraignantes voire inexistantes, que dans notre pays attaché à une certaine qualité et à la préservation des travailleurs. Ainsi, de nombreux métiers et savoir-faire disparaissent-ils, dans l’indifférence générale, puisque le consommateur ne regarde le plus souvent que le prix de l’étiquette sans penser au deuxième coût, beaucoup plus élevé, le coût social : ne pas acheter français quand on en a l’occasion sous le prétexte, fort compréhensible d’ailleurs, que le « même » produit fabriqué en Chine est moins cher, est, à plus ou moins long terme, suicidaire, comme le signalent certains économistes. Car, à trop dépendre des productions étrangères, que pourra-t-on vendre demain à des sociétés à qui nous aurions abandonné toutes nos technologies, nos méthodes de travail et pour qui nous aurions sacrifié nos propres outils de production ? Le cas récent d’Airbus est, à ce sujet, tristement éclairant : désormais les avions seront construits à l’étranger, en Asie, tandis que la Chine, à qui la société EADS a « transféré » les technologies de ses appareils, se targue de bientôt vendre à la France et à l’Europe des… Airbus, chinois bien sûr…
Devant cette nouvelle donne qui voit le capitalisme libéral sacrifier les travailleurs de France sur l’autel de la rentabilité, gémir ne sert à rien : il faut désormais « repenser la question sociale », sans vaine illusion ni désespérance. Chercher des pistes alternatives à ce jeu malsain qui se moquent des frontières comme des personnes, des familles ou des traditions. Les royalistes, fidèles à la méthode maurrassienne de l’empirisme organisateur et conscients des enjeux, ne feront pas « la politique du pire qui est la pire des politiques » comme l’affirmait avec raison Charles Maurras. Ils ne doivent pas chercher à créer des utopies mais à imaginer, à inventer de nouveaux modèles économiques et sociaux, sans perdre de vue qu’il s’agit, malgré la difficulté, de remettre « l’économie au service des hommes » et non l’inverse.
Il leur revient de rappeler que la nation est la première protection sociale, que c’est le plus vaste des cercles communautaires à mesure humaine et historique et qu’il offre des solidarités fortes en son sein, en son espace souverain, au-delà des différences professionnelles ou culturelles.
Aussi, la question sociale est une question éminemment politique, et, là encore, le « Politique d’abord » doit être compris comme la nécessité d’utiliser ce moyen pour limiter les excès de la globalisation ; susciter une véritable impulsion de l’Etat pour les grandes réformes sociales (et pas seulement en vue d’équilibrer les comptes publics) qui sont urgentes et son arbitrage pour les conflits de « légitimité sociale » entre les divers « décideurs » et les « acteurs du travail », et cela sans tomber dans l’étatisme ou le dirigisme ; permettre et accompagner un véritable aménagement du territoire qui ouvre la voie à une relocalisation de nombreuses activités et à une prise en compte véritable du « souci environnemental » ; etc.
Aujourd’hui, traiter la question sociale signifie « ne plus laisser faire la seule loi du Marché » (dont on voit les ravages dans la crise grecque) mais redonner au Politique des moyens de pression sur l’Economique : si l’on veut inscrire cette démarche dans la durée et l’indépendance, l’Etat doit lui-même disposer de la durée et de l’indépendance, et être respecté à l’intérieur comme à l’extérieur. Au regard de l’Histoire comme de la réflexion et de la pratique politiques, il n’en est qu’un qui, en refusant de sacrifier les hommes à une logique totalitaire ou marchande, soit possible et souhaitable : la Monarchie à transmission héréditaire, politique et sociale à la fois.  En fait, la meilleure réponse à une « économie sauvage » dont les seules valeurs sont financières : pour retrouver, demain, le sens de la mesure et de la justice sociale que la République des Sarkozy, Proglio et Tapie foule aux pieds…
  Jean-Philippe Chauvin. - 20 juillet 2010.

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1 décembre 2011 4 01 /12 /décembre /2011 15:52
Pour nouvelle Renaissance
 
A la suite de l'article publié le 25 novembre dernier sur le dernier livre de Dany-Robert Dufour, L'individu qui vient... après le libéralisme, de nombreux lecteurs nous ont contactés pour en savoir plus long sur l'auteur et sur son oeuvre. Signalons simplement que M. Dufour est philosophe, qu'il est professeur en sciences de l'éducation à l'université de Vincennes, qu'il enseigne dans de nombreux pays étrangers et qu'il est déjà l'auteur d'une oeuvre abondante où il traite d'enseignement, de linguistique et de formation de la culture. Dans une trilogie récente (L'Art de réduire les têtes (2003), Le Divin Marché (2007), La cité perverse - libéralisme et pornographie (2009)), il développe une critique puissante et très étayée de la pensée post moderne et de l'anthropologie libérale. L'individu qui vient... marque une nouvelle étape dans le travail de Dany-Robert Dufour. Passant de la critique à l'action, il montre qu'il est possible de sortir de l'impasse néo-libérale, en renouant avec les deux grands "récits" de la civilisation occidentale, le Logos grec et le Christianisme. Nous publions ci-dessous, pour l'information et le plaisir de nos lecteur, deux pages tirées de l'introduction de cet ouvrage, où l'auteur plaide avec force et conviction pour l'avènement d'une nouvelle Renaissance.
P. G.
 
 
Nous ne voyons pas d’autres solutions que de reprendre les choses là où elles ont été interrompues par le triomphe de cette religion immanente et matérialiste que nous avons appelée, dans un précédent ouvrage, le divin Marché. Laquelle fonctionne, comme toute religion, , sur une promesse : le salut par l’augmentation sans fin de la richesse. On sait aujourd’hui où cette fuite en avant mène : à la dévastation du monde.
Nous ne voyons pas d’autres solutions pour obvier à ce pari stupide (qui arrangeait bien les maîtres) que de revenir au cœur de la civilisation occidentale pour y trouver les principes nécessaires à la refondation d’un monde désormais si lourdement atteint. Nous faisons en effet le pari qu’elle possède les sources et les ressources nécessaires à sa Renaissance. C’est pour cette raison qu’il faut examiner à nouveaux frais les fondements du récit occidental. Il faut en somme tout reprendre et réussir là où les deux grands récits de fondation de l’Occident ont finalement échoué devant cet avatar assez diabolique, le divin Marché. Pour ce faire, il faut relire le récit monothéiste, que les Latins tenaient de Jérusalem, pour lui faire admettre une seconde foi la Renaissance (après Pic de la Mirandole, initiateur de la Renaissance) la dignité de l’homme et de la femme. Et il faut relire le récit du Logos, venu de Grèce et d’Athènes en particulier, en visant à le débarrasser de l’exclusion qu’il prononçait à l’encontre de certaines catégories de citoyens voués au travail manuel et à l’entretien des maîtres.
L’enjeu, c’est tout simplement la perspective d’une nouvelle Renaissance. La magnifique dynamique du quattrocento, qui a su retrouver et s’appuyer sur les fondements grecs de la civilisation pour rebondir et dépasser l’enlisement dans des dogmes obscurs, montre la voie. Car le futur se récolte en effet toujours dans le passé, par déploiement des principes en des formes historiques toujours nouvelles. Il nous faut donc aujourd’hui reprendre le processus civilisationnel là où il fut interrompu pour qu’advienne l’individu enfin réalisé, fruit de la civilisation occidentale, osant enfin penser et agir par lui-même tout en reconnaissant à l’autre les mêmes droits à l’individualisation que les siens. Soit un individu guéri de l’égoïsme actuellement érigé en loi universelle (le self love d’Adam Smith) et prévenu contre toutes les formes de grégarité (celles des barbaries récentes des foules fanatisées et des masses collectivises et celle, actuelle, de la tyrannie sans tyran de la consommation de masse). Si nous pouvons estimer être aujourd’hui sortis des totalitarismes autoritaires comme le stalinisme ou les fascismes (bien que de nouvelles formes de populisme menacent), il nous reste encore à nous extraire de la gangue du totalitarisme antiautoritaire actuel, tant valorisé par le nouvel esprit du capitalisme, celui de l’égoïsme grégaire. Pour entrer enfin dans un individualisme « sympathique », pratiquant autant le souci de soi  que le souci de l’autre – tout simplement parce que chacun a besoin de l’autre pour se réaliser et se trouver.
Dany-Robert Dufour, L'individu qui vient... après le libéralisme (Denoël, 2011).
 
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28 novembre 2011 1 28 /11 /novembre /2011 17:17
La puissance au XXIe siècle
Les nouvelles définitions du monde
 
de Pierre Buhler 
Mis en ligne : [28-11-2011]
Domaine : Idées 
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Pierre Buhler est diplomate de carrière. Il a longtemps enseigné les relations internationales à l'Institut d'Etudes Politiques de Paris. Il est notamment l'auteur de Histoire de la Pologne communiste, autopsie d'une imposture. (Karthala, 1997). 

 


Pierre Buhler, La puissance au XXIe siècle, les nouvelles définitions du monde. Paris, CNRS Editions, octobre 2011, 491 pages.

 
Présentation de l'éditeur.
Effondrement de dictatures au Maghreb, crises des dettes souveraines, terrorisme mondialisé, affaire Wikileaks... Ces convulsions sans lien évident se succèdent à un rythme effréné, détraquant nos grilles de lecture, affolant la boussole de notre jugement. Annoncent-elles un ordre nouveau ? Peut-on leur trouver un sens ? L'histoire a connu des phases d'accélération vertigineuses qui, avec le recul, s'emboîtent dans une parfaite continuité. Quelquefois visible, quelquefois dissimulé, le fil rouge de ce continuum est la puissance, qui en tisse la trame et qui, aujourd'hui comme hier, définit l'ordre du monde. La puissance au XXIe siècle explore les transformations de ce concept central du système international, en examine les fondements, en dégage les règles, énonçant cette "grammaire de la puissance" qui gouvernera sa redistribution au XXIe siècle. Au coeur de cette notion il y a le rapport à l'innovation, dont les avancées soudaines ébranlent vigoureusement le statu quo. L'"âge de l'information" est ainsi synonyme d'affaiblissement d'un monopole de la puissance jusqu'alors largement logé dans les mains des Etats. Ceux-ci sauront-ils appliquer à leur profit la grammaire subtile et changeante de la puissance ?
 
Article de Sabine Delanglade. - Les Echos, 10 et 11 novembre 2011.
Le sprint des géants. Les Etats-Unis ? La Chine ? La finance ? Internet ? Où se trouve la puissance aujourd’hui ? Comment ses détenteurs passés l’ont-ils perdue ? Bardé de son expérience de diplomate et de son talent pédagogique de professeur à Sciences po, Pierre Buhler s’est attaqué, dans un grand livre, au défrichage de la notion de pouvoir. Si cette volonté reste le déterminant fondamental de l’histoire des hommes, ses formes ne cessent de changer. Convoquant à la fois histoire, sociologie, économie, science politique, l’auteur y détecte pourtant un fil rouge. Depuis les Grecs (les anciens !), le vainqueur est toujours celui qui innove. Il ne s’agit pas là uniquement de l’invention de la machine à café ou du semi- conducteur, mais d’une créativité qui se manifeste sur tous les fronts, qu’ils soient politiques, sociaux ou militaires. Rome l’emporta sur Athènes parce qu’elle sut créer une administration provinciale qui en fit un empire durable. La forme de l’Etat nation forgée au Moyen Age fut plus propre à canaliser les énergies que ne l’était celle des empires, qui entamèrent un déclin consommé en 1918. C’est en modernisant la politique que Napoléon a ringardisé la vieille Europe. Les exemples pris dans le passé foisonnent dans le chapitre d’introduction « Une brève histoire de la puissance » ; la qualité du balayage historique y est remarquable, et prépare à l’analyse approfondie de la période contemporaine. Pierre Buhler examine la place dans la puissance de chacun de ses déterminants : l’Etat, le droit (arme des faibles ou raison du plus fort ?), la géographie (quid de la malédiction des matières premières ?), la démographie (n’est- il vraiment de richesses que d’hommes ?), l’argent…Mais il y a surtout ces « lignes de fuite » qu’emprunte aujourd’hui la puissance. L’auteur en explore trois. L’abaissement du coût d’accès à la puissance nucléaire porte en lui des conséquences difficiles à évaluer. De leur côté, les réseaux nés de la révolution numérique, ont permis à des pans entiers de l’activité humaine, financière, politique, intellectuelle et même criminelle d’échapper au contrôle des Etats. La finance mondialisée n’a-t-elle pas montré qu’elle peut leur tenir tête ? Souvenez-vous de Seattle, de la campagne sur les mines antipersonnel, et plus proche encore, WikiLeaks, qui diffusa, entre autres, les turpitudes de Ben Ali, et ce printemps arabe par ailleurs bourgeonnant sur le terreau du téléphone mobile et de Twitter. La troisième ligne de fuite pour Buhler est l’intensité de la compétition scientifique. La Chine qui, depuis douze ans, augmente chaque année de 23 % ses dépenses de recherche, ne restera pas longtemps un imitateur. De ce sprint des géants engagé notamment par l’Asie, se dégage, en tout cas, une certitude qu’Hubert Védrine souligne, à juste titre dans sa préface : de tous les scénarios, un seul est exclu« celui du rétablissement du monopole de la puissance occidentale ». Il faut lire cette véritable grammaire de la puissance, d’autant que le style en est aussi fluide que son sujet est lourd.

  

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27 novembre 2011 7 27 /11 /novembre /2011 14:43
 
 
la sologne aux étangs
 
 
 
De ces châteaux au front sévère, au grave accueil,
Le Chêne-Rond, la Loge aux Cerfs, la Fauconnière,
Le gentilhomme-loup, terré dans sa tanière,
Ne sort que pour courir le lièvre ou le chevreuil.

Là, vit un monde un peu lointain, presque fossile.
Là, tenant son esprit raide comme le corps,
Dans des abois de chiens, des fanfares de cors,
Une race hautaine avec morgue s'exile.

Des hobereaux distants, nourris de préjugés,
Sont les chefs désuets de très vieilles familles
Où s'ossifie un lent convoi de saintes filles
Qui ne quittent jamais des parents très âgés.

Et dans leur vie atone, immuablement blanche,
Où l'amour n'a passé qu'à travers des romans,
Les visites seraient les seuls événements,
Si Monsieur le Curé ne dînait le dimanche.
 
 
 
andré foulon de vaulx (1873-1951). Le Vent dans la nuit (1920).
 
 
paysages de normandie
 
 
 
Des chemins creux bordés de hêtres et d'ormeaux,
Entre deux hauts talus où quelque chèvre broute,
S'engagent sur le blanc poussiéreux de la route
Et cernent de fraîcheur la grâce des hameaux.

Ce ne sont que sentiers que le feuillage encombre,
Petits prés habités par des pommiers en fleurs,
Murailles de fourrés pleines d'oiseaux siffleurs,
Corridors de verdure où règne la pénombre.

C'est Manneville ; c'est Ectot ; c'est Saint-Léger ;
Et, proprette, disant une vie humble et vraie,
La moindre des maisons, qu'environne une haie,
Mêle à l'air embaumé l'odeur de son verger.

Et, le long d'un couloir que la broussaille emmure,
Dans les taillis, surgit parfois, inopiné,
Le museau gauche et vif d'un poulain étonné
Qui s'exerce les dents à ronger la ramure.
 
 
 
andré foulon de vaulx (1873-1951). L'Allée du silence. (1904).
 
 
matin d'automne
 
 
 
Septembre aux pieds cornus et coiffé de raisins
Secoue au grand soleil sa chevelure jaune ;
Et glorieux, vêtu de pampres, tel qu'un faune,
Il danse un pas furtif à l'entour des bassins.

Dans l'eau de plomb qui dort d'un lourd sommeil, il mire
Son visage pensif et sa fauve toison ;
Son rêve a la langueur de l'arrière-saison,
Et sa tristesse est d'or autant que son sourire.

Les feuillages sont roux, du manteau qu'il revêt.
Il étend son ampleur sur l'herbe calcinée.
Dans le calme engourdi de cette matinée
Son souffle imperceptible est doux comme un duvet.

Sa sérénité molle avec faste allongée
D'un geste solennel s'étire noblement ;
Et l'Heure, sous le bleu voilé du firmament,
Dispose en réseaux lents sa tiédeur orangée.

Sous les bois, des rayons d'ambre et de nacre ont lui,
Où le vol d'un insecte ivre d'air se balance.
Tout le parc est grisé d'un inerte silence :
Versailles se complaît dans un auguste ennui.

Et dans le cœur aussi que l'amour abandonne
La sève se dessèche et s'en va peu à peu.
Les baisers qu'on échange ont comme un goût d'adieu :
Et ce n'est pas l'hiver, mais c'est déjà l'automne !
 
 
 
andré foulon de vaulx (1873-1951). L'Allée du silence. (1904).
 
 

 
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