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4 mars 2012 7 04 /03 /mars /2012 23:39
Lettres à Henry de Castries
 
de Charles de Foucauld
Mis en ligne : [5-03-2012]
Domaine : Idées 
FOUCAULD--de--Charles.gif
 
Charles de Foucauld (1858-1916). Publications récentes : Jean-François Six, Le Grand Rêve de Charles de Foucauld et Louis Massignon, Albin Michel, 2008, Jean-François Six, Charles de Foucauld autrement, Desclée de Brouwer, 2008,  Dominique Casajus, Charles de Foucauld, moine et savant, CNRS, 2009, Lionel Galand, Lettres au Marabout : Messages touaregs au Père de Foucauld, Belin, 1999, Christophe Mory, Charles de Foucauld, Pygmalion, 2005 
 

Charles de Foucauld, Lettres à son ami Henry de Castries. Paris, Nouvelle Cité, septembre 2011, 316 pages.

 
Présentation de l'éditeur.
La correspondance de Charles de Foucauld avec Henry de Castries s'étend sur quinze ans, depuis l'ordination sacerdotale du Père de Foucauld (1901) jusqu'à la mort de celui-ci (1916) ; années sahariennes de Beni Abbés et de Tamanrasset, années spirituellement les plus épanouies et les plus créatrices du Bienheureux. Cette correspondance s'ouvre avec le plus précis, le plus beau récit que Charles de Foucauld a donné de sa conversion (1886), récit qu'il confie à un ami très cher et très estimé. Elle révèle les conditions concrètes de la vie qu'il a menée au désert, non pas en ermite, mais en être relationnel ouvert à de multiples rencontres et en savant linguiste et ethnologue. Si nous n'avons pas les lettres d'Henry de Castries, la personnalité et la stature scientifique de celui-ci se découvrent à travers cette correspondance : un explorateur, historien, spécialiste de l'Islam (il vient de publier L'Islam, livre qui fait aussitôt autorité et demeure aujourd'hui, plus que jamais, d'actualité). Charles de Foucauld a trouvé, dans son ami Henry de Castries, un interlocuteur avec qui l'échange est d'emblée de haute volée. Cette correspondance se termine par la publication, restituée d'une longue lettre écrite par Charles de Foucauld à René Bazin quatre mois avant sa mort, lettre où il est tout particulièrement question, d'une part de son attitude envers l'Islam, et d'autre part de son désir intense de faire naître des vocations de "défricheurs évangéliques ". Elle est présentée et mise en texte par Brigitte Cuisinier et Jean-François Six, historiens, spécialistes de Charles de Foucauld. Une première édition, en 1938 (Grasset), avait été réalisée par Jacques de Dampierre, fils adoptif d'Henry de Castries. Epuisée depuis longtemps, elle peut, aujourd'hui, être reprise et augmentée grâce à la famille d'Henry de Castries et tout particulièrement à son arrière-petite-fille, Aymardine Matray de Dampierre.
 
Recension de Dominique Salin. - Etudes, décembre 2011.
Particulièrement opportune est cette réédition, actualisée, d’une correspondance passionnante où il est question, entre experts, de l’islam et de la colonisation française en Afrique du Nord. Ancien officier, comme Foucauld, Castries avait servi, comme lui, en Afrique du Nord, et avait été fasciné, comme lui, par ses populations, leurs cultures et leur religion. Les éditeurs, dont la compétence n’est plus à prouver, se sont attachés à mettre ces lettres dans leur contexte, qui a été trop vite oublié. Une introduction documentée remplace celle de J. de Dampierre en 1938. Deux précieuses annexes ont été ajoutées. D’abord une fameuse lettre de Charles de Foucauld à René Bazin (29 juillet 1916), souvent citée de nos jours mais de manière tronquée et faisant de Charles un prophète de J.-M. Le Pen. Le commentaire souligne l’originalité de son projet missionnaire tel qu’il s’était transformé au contact des Touaregs : constituer, avant toute évangélisation, un corps de « défricheurs », laïcs ou prêtres, genre « Priscille et Aquila », qui chercheraient avant tout à nouer avec les « indigènes » des relations d’« amitié » et d’estime réciproques. Enfin, une note de l’historien Hugues Didier précise la manière dont était perçu l’islam à l’époque. On mesurera à quel point les temps ont changé.
   
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27 février 2012 1 27 /02 /février /2012 01:17
Philippe Muray
 
de Jacques de Guillebon et Maxence Caron (dir.)
Mis en ligne : [27-02-2012]
Domaine : Idées 
Philippe Muray
 
Philippe Muray (1945-2006). Publications récentes : Philippe Muray, Le Sourire à visage humain. (Manitoba/Les Belles Lettres, 2007), Philippe Muray, Essais. (Les Belles Lettres, 2010), Alexandre de Vitry, L'invention de Philippe Muray. (Carnets Nord, 2011), Maxence Caron, Philippe Muray, la femme et Dieu. ( Artège, 2011).
 

Jacques de Guillebon et Maxence Caron (dir.), Philippe Muray. Paris, Cerf, novembre 2011, 711 pages.

 
Présentation de l'éditeur.
Il peut sembler surprenant que les " Cahiers ", dont chaque titre renvoie à l'éprouvée et officielle assurance de la pérennité littéraire et philosophique, offrent l'un de leurs volumes à une figure qui n'est pas encore consacrée par l'un, quelconque, des dictionnaires en vigueur. Consacrer cependant ainsi un tel travail à l'oeuvre d'un homme disparu précocement il y a cinq ans, c'est prendre de l'avance sans prendre le moindre risque. Nous faisons oeuvre de pionniers. Philippe Muray était, il y a peu, soit haï soit aimé, avec un même succès d'estime, mais il demeurait assez peu connu. Si a beaucoup diminué la solitude à admirer Muray, il reste de nombreux stéréotypes à balayer, et d'autres encore qui naissent du succès même dont s'accroît imperturbablement la renommée de l'auteur. Mieux : le nom de Muray s'est répandu, les fièvres doxiques s'emparent de son génie, c'est pour cela que la pensée doit précisément commencer son travail. Car demeure qu'aujourd'hui pas plus qu'hier la parole de Philippe Muray n'est goûtée dans l'ampleur de sa signification et la diversité de ses registres. Il est souvent aimé pour des raisons qui sont de paille et qui occultent les profondes dimensions de ses pages. " Un brillant faiseur, sans doute ", " un moment de style ", " un humoriste de luxe ", se dit la majorité : tandis que le panurgisme de ce genre de mutins ennuie l'oeuvre même de celui qui les a toujours déjà dénoncés, le moment est venu de poser la première pierre de méditative vigilance qui accepte Muray comme objet de pensée. Fort des différences de tonalité portées par ses quarante contributeurs, qui sont autant de sensibilités chez qui Muray résonne sous diverses formes, fort de plusieurs textes issus du Journal inédit de Muray lui-même, cet ouvrage entend souligner combien son éponyme est non seulement un grand écrivain, mais constitue également pour la pensée un interlocuteur pérenne.
 
Recension de Philippe Delaroche. - Lire, février 2012.
Muray: pas un tombeau, une source... A l'approche du sixième anniversaire de la disparation de Philippe Muray, son oeuvre n'a jamais inspiré autant de lectures aux angles et aux tons divers, l'hommage n'étant respectable que sous la vigilance de l'esprit critique. Après l'essai d'Alexandre de Vitry, l'invention de Philippe Muray (Carnets Nord), voici la dernière livraison des Cahiers d'histoire de la Philosophie, forte de quarante contributions et de trois textes inédits. Détail cocasse : à mesure qu'apparaissent les traits, les soubassements, les malentendus et les pointillés de l'oeuvre, se détache toujours plus nettement le portrait d'un homme que, l'on s'en souvient, rebutait la figure du philosophe. A force d'adhérer aux interprétations du philosophe et, corrélativement, à ses prescriptions, n'avons nous pas perdu le contact avec le réel (et le tragique) ? "Notre époque veut ignorer que l'Histoire était cette somme d'erreurs considérables qui s'appellent la vie, disait Muray, et se berce de l'illusion que l'on peut supprimer l'erreur sans supprimer la vie." Ce Cahier n'est pas un tombeau ouvert, ni une déploration, mais une réjouissance. Autour d'Alain Besançon, Chantal Delsol, Philippe Raynaud, Pierre-André Taguieff et François Tallandier, il scelle la rencontre des esprits libres d'une nouvelle génération avec le plus vif de nos défunts écrivains. 
   
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20 février 2012 1 20 /02 /février /2012 13:40
Talleyrand
Dernières nouvelles du diable
 
de Emmanuel de Waresquiel
Mis en ligne : [20-02-2012]
Domaine : Histoire
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Emmanuel de Waresquiel, né en 1957, est historien. Ancien élève de l'Ecole normale supérieure, il est un spécialiste de l'histoire du XIXe siècle et du mouvement des idées. Il a récemment publié : Cent Jours, la tentation de l'impossible, mars-juillet 1815 (Fayard, 2008), Le duc de Richelieu (Perrin, 2009), Une femme en exil : Félicie de Fauveau, artiste, amoureuse et rebelle (Robert Laffont, 2010).
 

Emmanuel de Waresq uiel, Talleyrand, dernières nouvelles du diable. Paris, CNRS, septembre 2011, 210 pages.

 
Présentation de l'éditeur.
Après l’immense succès de son Talleyrand, Emmanuel de Waresquiel prolonge sa réflexion sur cette figure fascinante, ténébreuse, tortueuse, immorale et géniale, en une série d’études que l’on lira comme le complément indispensable à la biographie du grand homme d’Etat.Virevoltant d’un monde à l’autre, grand seigneur corrompu, cynique absolu, maître espion et maître chanteur, diplomate hors pair qui négocia le Concordat et orchestra le Congrès de Vienne, monarchiste sous la monarchie, révolutionnaire sous la Révolution, bonapartiste sous Bonaparte, le « diable boiteux » a traversé les régimes et sauté les obstacles avec une souplesse, une intelligence des hommes et une rouerie à nulle autre pareille.Emmanuel de Waresquiel nous rappelle qu’au-delà des trahisons et des reniements, l’évêque défroqué fut, d’abord et surtout, un fils des Lumières, un théoricien libéral habité par l’idée que la raison devait toujours l’emporter sur les sentiments, et le calcul des possibles sur l’utopie. Il nous montre le diplomate en action, l’homme de paix et l’Européen, le confident du tsar Alexandre, le négociateur de Presbourg, Erfurt, Paris et Vienne.Il nous montre le formidable metteur en scène de son propre personnage, l’étiquette et les convenances, l’intimité et le charme, le savoir-faire et le savoir-vivre. Il nous montre, derrière les miroirs, derrière ses images innombrables, un homme extraordinairement complexe, paradoxal, pudique et secret, dont la destinée a profondément marqué l’histoire de la France moderne.
 
Recension. - L'Histoire, novembre 2011.
Après le succès public et critique de son Talleyrand paru en 2003, Emmanuel De Waresquiel nous propose ces Dernières nouvelles du diable boiteux : en effet "le cadavre bouge encore" ! Ce nouvel opus se compose de textes inédits ou parus de manière dispersée depuis 2003. Evoquer le grand seigneur des Lumières, le visiteur curieux d'une Amérique en devenir, le gastronome le plus réputé de Paris, l'incomparable maestro du jeu politique du printemps 1814, le mourant tracassé par sa postérité, envisager la modernité du personnage, c'est montrer combien l'homme fut "complexe, divers et successif". "Successif": on aime ce dernier adjectif, qui manifeste autant de modestie que d'élégance chez son biographe. Car l'unité d'un homme est fait de vérités qui se construisent, se renforcent au fil du temps et se contredisent aussi, souvent. Soulignons le profit et l'agrément que le lecteur prendra à la lecture de deux chapitres, l'un consacré à la "vision européenne" de Talleyrand, l'autre au "bon usage de la méthode" en matière diplomatique. Et quand le savoir-faire sait trouver l'accord parfait avec le savoir-vivre, les leçons du diable sont toujours bonnes à prendre.

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12 février 2012 7 12 /02 /février /2012 23:42
Du dandysme
et de George Brummel
 
de Jules Barbey d'Aurevilly
Mis en ligne : [13-02-2012]
Domaine : Lettres  
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Jules Barbey d'Aurevilly (1808, 1889). Publications récentes :  François Taillandier, Un réfractaire, Barbey d'Aurevilly (Éditions Bartillat, 2008) - Michel Lecureur, Jules Barbey d'Aurevilly (Le Sagittaire, 2008) - Jean-Pierre Thiollet, Carré d'Art : Jules Barbey d'Aurevilly, lord Byron, Salvador Dali, Jean-Edern Hallier (Anagramme Editions, 2008) - Pierre Leberruyer, Au pays et dans l'œuvre de Jules Barbey d'Aurevilly : paysages envoûtants et demeures romantiques (Orep Editions, 2008), Jules Barbey d'Aurevilly, Oeuvre critique, tomes 1 à 4 (Belles Lettres, deux volumes en 2008 et 2009).
 

Jules Barbey d'Aurevilly, Du dandysme et de George Brummel, Paris, Mercure de France, septembre 2011, 177 pages.

 
Présentation de l'éditeur.
1845, Barbey d'Aurevilly publie un essai à destination du monde des élégances, Du Dandysme et de George Brummell. A cette époque, le dandysme est une mode, mais qu'on ne revendique pas volontiers : elle sent le soufre, un romantisme provocateur. Ce texte évoque la principale figure dandy, son inventeur en Angleterre et son introducteur en France, George Brummell, nom fameux mais alors mystérieux. Barbey est le premier à faire du virtuose incomparable de la cravate un sujet de réflexion à part entière : il se fait historien du "Beau Brummell", favori du prince de Galles, théoricien de la "futilité essentielle", jeune maître de la high society londonienne qui finit exilé en France, misérable, mort dans l'indifférence à Caen en 1840 à l'âge de 62 ans. Barbey d'Aurevilly, à travers ce portrait, jette les fondations du dandysme comme mouvement de mode et, plus encore, comme philosophie. Ce court volume, vingt fois réédité, est rapidement devenu le bréviaire de tant et tant de jeunes gens désirant pratiquer la "science du paraître", séduire par "rien du tout" en cultivant l'art de la profondeur. Cet essai est également une façon d'autobiographie déguisée : les rites aurevilliens de l'élégance y sont comme mis à nu, ses fétiches vestimentaires, sa manière d'être et d'aller, sa mondanité, de même que les ressorts de la création à l'oeuvre dans l'écriture d'un des plus grands stylistes de la langue du XIXe siècle.
 
L'article de  Linda Lê, Le Magazine littéraire - octobre 2011.
Dans son bref essai, Beau Brummell, Virginia Woolf racontait la fin misérable du dandy anglais dont elle admirait le goût "impeccable" et dont elle rappelait que le règne avait duré de nombreuses années et avait survécu à de nombreuses vicissitudes : sans avoir une seule action noble ou d'éclat à son actif, il avait "valeur de symbole". Elle s'était inspiré du livre qu'un officier, le capitaine William Jesse, avait consacré à celui qui incarnait à ses yeux l'élégance suprême qui avait subjugué le prince de Galles et tout son entourage. Décrivant l'ascension et la chute de son idole, n'oubliant aucun détail sur ses tenues, rapportant des anecdotes sur ses impertinences et ses farces parfois cruelles, sur les dernières années de sa vie, quand le prince à la mode du s'exiler à Calais, talonné par des créanciers, quand il devint fou et mourut dans un hospice, le capitaine Jesse s'était efforcé d'immortaliser un excentrique. Lorsqu'en 1843 Barbey d'Aurevilly eut l'idée de célébrer lui aussi l'homme qui avait passé pour "le type le plus accompli de la frivolité élégante, dans une société difficile", il voulut d'abord utiliser le matériau amassé par le capitane Jesse, mais, très vite, confiait-il à un de ses amis, il avait plutôt cherché à s'expliquer une influence et s'était mis à penser sur Brummell et  sur le dandysme pour ne pas écrire un récit fondé sur les "commérages les plus incertains". Du dandysme et de George Brummel, commencé avec l'entrain de qui parlait autant de lui que d'un personnage qui avait été "l'autocrate de l'opinion", se révéla une histoire d'impressions plutôt que de faits. Comme nous le précise Marie-Christine Natta dans sa préface, Barbey d'Aurevilly avait alors 35 ans, il n'avait publié que trois nouvelles et un roman, l'Amour impossible. Il avait beau qualifier son texte de "babiole", de "bluette", il comptait bien, par ce biais, acquérir quelque renommée. Il devint la coqueluche des salons, on le surnomma "Brummell II", mais ce n'était pas assez pour lui qui désirait un "succès grossier de cabinet de lecture". N'y avait-il pas chez lui, comme chez les dandys, une "inextinguible soif des applaudissements de la galerie, qui, dans les grandes choses, s'appelle amour de la gloire, et dans les petites, vanité " ? Le dandysme, selon lui, est le fruit de cette vanitié et le produit d'une société qui s'ennuie. Il est presque aussi difficile à décrire qu'à définir. Pour Baudelaire, il est une "institution vague, aussi bizarre que le duel", une institution "en dehors des lois", mais qui a "des lois rigoureuses auxquelles sont strictement soumis tous ses budgets": ce n'est même pas, comme le croient certains, un goût immodéré de la toilette et de l'élégance, c'est un "besoin ardent de se faire une originalité". Barbey d'Aurevilly, lui, voyait dans le dandysme une manière d'être qui résulte d'un "état de lutte sans fin entre la convenance et l'ennui". Il se joue de la règle et pourtant la respecte encore. Le dandy aime produire de l'imprévu, il préfère étonner que plaire, il a le génie de l'ironie, qui fait de lui un sphinx et un mystificateur. Brummel devait son foudroyant prestige à une "grande jeunesse relevée par l'aplomb d'un homme qui aurait su la vie et qui pouvait la dominer". Il ne se distinguait pas seulement par sa mise et ses reparties spirituelles, mais aussi par "le plus fin et hardi mélange d'impertinence et de respect". Il avait, pendant plus de vingt ans, de 1793 à 1816, tout plié sous sa dictature, sans avoir le "vertige des têtes qui tournaient". Les femmes furent "les trompettes de sa gloire", il n'était cependant pas un libertin, car il ne s'émouvait de rien et ne se passionnait pas : se passionner, "c'est tenir à quelque chose, et tenir à quelque chose, c'est se montrer inférieur".  Brummel était-il un soleil couchant, le dernier "représentant de l'orgueil humain" dont Baudelaire prédisait la disparition ? Ou, comme l'espérait Barbey, resterait-il toujours des hommes comme lui, "androgynes de l'histoire", "natures doubles et multiples, d'un sexe intellectuel indécis, où la grâce est plus grâce encore dans la force, et où la force se retrouve encore dans la grâce" ? En faisant le portrait d'un enfant gâté de la fortune qui devait connaître la disgrâce et sombrer dans la folie, Barbey exorcisait peut-être ses propres démons et, à la manière des dandys, s'imposait comme un "oseur" qui jetait le trouble dans une société ossifiée. 

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12 février 2012 7 12 /02 /février /2012 00:08
 
 
la dame de l'été
 
 
 
Je vis la dame de l'Été,
Magnétique et charnelle.
Des éclairs et des voluptés,
Des feux, des fleurs, des ailes,
La nimbaient, comme projetés
Par sa robe autour d'elle.
Je vis les amours s'exhaler
De sa splendeur vivace.
Et je n'osais pas lui parler,
Tant m'émouvait sa grâce.
Mais sur ses pas je suis allé,
Et j'ai baisé ses traces.
 
 
 
louis mandin (1872-1943). Les Saisons ferventes (1914).
 
 
la dame de l'hiver
 
 
 
Je vis la dame de l'Hiver,
Blanche en son manteau beige.
Son corsage tendait à l'air
Un gros bouquet de neige.
En ses yeux, sur la brume ouverts,
Vivait un sortilège.

Grave et stoïque, elle m'a dit :
« Je suis celle qui pense.
Tout est morne et comme maudit
Sous cette bise immense.
Mais je garde le paradis
Dans mon cœur en silence.

« Et toi, fais de même, et chantant
De ta voix frêle et pure,
Garde les germes du printemps,
Les fleurs de la nature !
Il reviendra, le jeune temps
Où tout se transfigure.

« Ils reviendront, les tendres jours,
Dorer ta destinée.
Alors, si ton front est plus lourd,
Plus pesant d'une année,
Plus douce encor sera l'amour
D'être en mai si fanée.

« Oh ! douce, douce infiniment,
D'être en mai si blessée !...
Mais l'hiver noir cingle ton sang
De ses flèches pressées.
Allons, ton courage en avant.
Et tes mâles pensées !

« L'hiver, pour qui ne veut périr.
C'est le travail, superbe
Comme un ciel froid où vont s'ouvrir
Les étoiles acerbes.
Tandis qu'avant de refleurir
Les morts gèlent sous l'herbe. »
 
 
 
louis mandin (1872-1943). Les Saisons ferventes (1914).
 
 
un soir d'été
 
 
 
Le soleil verse à longs flux d’or son fécondant génie
A la terre, et l’été brille dans le gazon.
Pour quelques derniers jours la nature et ma vie
Ont la même saison.

Oh ! je sais que demain déjà, là-bas, la jeune aurore
Ne ressemblera plus à sa sœur d’aujourd’hui,
Et qu’en bien regardant j’y pourrais voir éclore
La face vague de la nuit.

Et je pense à qui sut, joyeux, semer et qui moissonne.
Le signe des moissons flamboie aux cieux chantants.
Les hommes de mon âge ont des greniers contents.
Moi, pour m’être au berceau du rêve assoupi trop longtemps,
Seul j’aurais les deux mains vides des fruits d’automne.
Et seul le cœur, en vain, plein toujours des fleurs du printemps.
 
 
 
louis mandin (1872-1943). Revue Vers et Prose (février-mars 1910).
 
 

 
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11 février 2012 6 11 /02 /février /2012 16:43

Combat

avec l'Ange              

                       
MATZNEFF-Gabriel-3.jpg

Nous ne présenterons pas Gabriel Matzneff. Il est ici chez lui et il n'y trouvera que deux catégories de lecteurs: les inconditionnels et les fanatiques. Il y a les matznéviens et il y a les matznévistes, comme il y a les barrésiens et les barrésistes. Les premiers oscillent en permanence d'un livre à l'autre, ils soupèsent longuement les mérites de l'Archimandrite, de Nous n'irons plus au Luxembourg ou de Voici venir le fiancé, ils vérifient quelques notes dans le Carnet Arabe, visitent à nouveau Le Taureau de Phalaris, s'attablent au Diner des Mousquetaires et refont indéfiniment le palmarès de leurs prédilections. Les seconds sont des gens plus simples, ils se refusent à faire des choix, tout bêtement parce qu'ils aiment tout Matzneff, sans ambages, sans détour, sans tourner autour du pot. Ce sont des esprits voraces que ces matznévistes, ils se jettent avec le même appétit sur le premier roman qui passe, le plus petit récit, le dernier essai, le moindre article de revue ou de magazine et lorsque Matzneff ne publie pas, ils leur arrivent d'imaginer ses livres en rêve. Est-il besoin de dire que nous faisons partie de ces lecteurs-là ?

La dernière livraison matznévienne est un recueil de chroniques qui nous ramène aux bienheureuses années soixante[1]. Matzneff fait ses premières armes à Combat, et Henri Smadja et Philippe Tesson ne sont pas peu fiers de leur jeune recrue. A vingt-six ans, il donne chaque jeudi une chronique, publiée en une, où il piétine allègrement les fausses valeurs et étrille les grands de ce monde. Henry Chapier, qui dirige alors les pages artistiques de Combat, lui propose de tenir également une chronique du petit écran où il pourra pourfendre plus commodément encore "le confort intellectuel, les sorcières et les loups-garous". Ce sera La Séquence de Gabriel Matzneff, par référence à la fameuse Séquence du spectateur. L'expérience durera deux ans, jusqu'à cette présidentielle de 1965 qui verra l'échec de François Mitterrand - que Matzneff soutient par amitié - et la victoire du Commandeur. Le chroniqueur, fatigué des joutes médiatiques, songe alors à d'autres horizons. Montherlant le houspille : "Vous êtes un écrivain, ne vous laissez pas bouffer par le journalisme. Vous devez rompre avec l'actualité, prendre le large, vous plonger dans l'écriture de votre roman."  Il file à Tunis et y boucle l'Archimandrite. Sa dernière chronique de télévision, datée de février 1966, marque son adieu au journalisme.

Matzneff est au mieux de sa forme dans ces chroniques, virulent, drôle, impertinent. Sa Séquence est l'occasion de parler de tout, de politique, de moeurs, de religion, de littérature, tout autant que de télévision. Le petit écran n'est qu'un prétexte. Dès le premier billet, notre chroniqueur s'en excuse auprès de son public: il n'a quasiment jamais regardé la télévision, il n'a ni téléviseur, ni l'envie d'en acheter un et l'univers de la rue Cognac-Jay lui est à peu près inconnu. Qu'à cela ne tienne ! Les chroniques tombent, très régulièrement, les unes derrière les autres - plus de cinq cent  au total - pour la plus grande joie des lecteurs de Combat. Le thème de départ a généralement peu d'importance. C'est parfois une émission, parfois un débat, parfois l'intervention intempestive d'un ministre au beau milieu d'une soirée prometteuse, parfois le récit des intrigues picrocholines qui agitent déjà le petit monde de l'audiovisuel. Matzneff fustige, il dénonce, mais pas seulement. Il fait aussi campagne : pour la liberté d'expression, contre le mensonge et le bourrage de crâne, pour la pluralité religieuse à la télévision... Il arrive que sa Séquence prenne des airs de leçon de philosophie où Nietzsche, Spinoza, Lucrèce et Schopenhauer confèrent gravement sur les dangers du petit écran!

Sa première cible, c'est la télévision aux ordres. Celle de l'époque n'est plus brillante que celle d'aujourd'hui et les politiciens s'y conduisent aussi mal. Elle donne des ailes à Matzneff qui n'y va pas de main morte. Un véritable festival d'insolences. Il y a les têtes de turcs de haut vol à qui il réserve ses meilleures formules: Pompidou, Giscard, le ministre de l'intérieur Roger Frey, "tout droit sorti d'un film d'épouvante", celui de l'éducation Christian Fouchet, "une face de gorgone ministérielle et policière", Alain Peyrefitte, "le marsupilami de l'information", sans compter le mirobolant Wladimir d'Ormesson, passé, par le truchement du Figaro, de Vichy au Général et qui préside alors aux destinées de l'ORTF. Il y a aussi toute une basse-cour régimiste et médiatique, beaucoup plus malpropre, qui est traitée avec davantage de rudesse. Certains ont droit à un régime de faveur: Claude Contamine, le grassouillet directeur de l'ORTF, est brocardé à longueur de pages; Léon Zitrone, éternel perroquet des pouvoirs en place, est conspué dès qu'il apparait sur l'écran; Edouard Sablier et Jean Benedetti, les duettistes du journal télévisé, sont promis aux pires supplices, en cas de changement de régime : "ils seront empaillés et exposés à la Maison de la Radio", nous dit Matzneff. "il est vrai qu'empaillés, ils le sont déjà. Traitées chimiquement, leurs peaux pourraient faire d'excellentes carpettes". On ne peut pas s'empêcher de penser à leurs modernes successeurs qu'on accomoderais volontiers de la même façon !

Si la polémique donne le teint frais à Matzneff, la contemplation des programmes de télévision le pousse à l'introspection et à la philosophie. Il a cru, comme beaucoup d'autres, que "la raison d'être du petit écran" était "d'éduquer le public, de l'instruire". Pour déchanter très vite. "La télévision est l'expression la plus poussée du mal qui, tel un cancer, ronge le monde moderne: la culture générale. Rien n'est plus fatal à l'aristocratie de l'esprit, à la haute vie de l'âme, que cette rage de toucher à tout, de toucher un peu de tout, d'être informé de tout. La culture que dispense la télévision ressemble au faux brillant de ces gens qui, dans les cocktails et les dîners, vous expliquent aussi bien le bouddhisme zen que les amours de Brigitte Bardot et les projets agricoles du Marché commun." Un constat sans appel qu'illustre presque chaque jour la Séquence de G.M. Non seulement la plupart des programmes sont nuls, mais plus c'est vulgaire plus le populaire paye comptant. Matzneff qui ne porte ni la démocratie aux nues, ni la Cinquième gaulliste au pinacle finit par se demander si l'ORTF n'a pas été créé pour endormir les masses et les abétir. Il prend pour cible le duo de la vulgarité, Guy Lux et Zitrone, Albert Raisner, triste joueur de flute d'une jeunesse débile, le pauvre Max-Pol Fouchet et ses nivetés staliennes et d'autres, tant d'autres qui sont tombés depuis dans l'oubli médiatique. Seuls trouvent grâce à ses yeux Jean-Chritophe Averty, le plastiqueur du petit écran, Béart, Astruc, Marcel Bluwal, l'immense Jean-Marie Drot, Brigitte Bardot et... les  jambes des jolies speakerines.

A l'image de Combat, qui change chaque jour d'humeur, les billets de Matzneff reflètent, eux aussi, toutes les dispositions d'âme de leur auteur : anarchiste hier, égotiste aujourd'hui, royaliste demain. Elles sont surtout l'occasion de donner libre cours à ses passions - le bonheur, la bonne littérature - de célébrer l'orthodoxie - qui gagnera au passage une émission le dimanche - de défendre ses dissidents russes - qui connaissent pour certains leur premier exil parisien - et de célébrer ses maîtres - de Lucrèce à Montherlant. La Séquence est faite de toutes les couleurs de l'époque, elle exprime une insouciance, une candeur, un provincialisme, une forme de candeur et douceur de vivre qui est alors le visage de la France. Dans sa préface, le Matzneff d'aujourd'hui, contemplant le Matzneff d'hier, se souvient qu'il a souvent souri, parfois jusqu'aux éclats de rire. Ces créatures de télévision avaient si peu d'existence ! Il était juste de s'en moquer, de les conspuer, de ne pas les prendre au sérieux. Mais il faut avoir aussi un peu d'affection pour ce monde englouti, car il fut celui de notre jeunesse, de nos premières émotions d'homme, de nos premières amours. Du persiflage à la nostalgie, il n'y a qu'un pas. Les hommes libres le franchissent sans crainte.

  Eugène Charles.

 


[1]. Gabriel Matzneff, La séquence de l'énergumène, Ed. Léo Scheer, 344 pages

 

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9 février 2012 4 09 /02 /février /2012 23:42
Un coin du voile ...
 
Mme Lauvergeon n'a pas la réputation de parler à la légère ni de s'aventurer dans des combats perdus d'avance. Dans l'entretien qu'elle a donné hier au Monde [1], elle monte à nouveau au créneau, arguments à l'appui, contre ceux qui essaient aujourd'hui de salir sa réputation et qui l'ont évincé en juin dernier de la présidence d'Areva. Les gazettes gouvernementales avaient parlé de "différents stratégiques" avec le pouvoir et "d'incompatibilité d'humeur" avec Henri Proglio, le président d'EDF. Les choses sont en réalité infiniment plus simples, elles sont aussi beaucoup plus graves, l'argent et l'affairisme y ont une grande part et l'on retrouve à nouveau derrière ce dossier toute la fine fleur de la Sarkozie.
Mme Lauvergeon confirme les soupçons que nous avions exprimés ici même [2]. M. Proglio a pris ses fonctions à la tête d'EDF avec une feuille de route parfaitement définie : mettre la main sur la filière nucléaire, démanteler Areva, en récupérer les meilleurs morceaux et notamment son activité réacteurs et en faire une source de revenus juteux pour EDF à l'export. On n'a pas pardonné à l'ex-patronne d'Areva de s'être opposé à cette "vision commerciale du nucléaire" et d'en avoir dénoncé les risques pendant près de deux ans. On ne lui a pas pardonné non plus d'avoir refuser de vendre à certains pays des installations "à bas coût et à basse sûreté", parce que l'on ne plaisante pas avec la sûreté nucléaire. Cette opposition lui a même valu sa place. La catastrophe de Fukushima s'est pourtant chargée depuis de lui donner raison !
Mais Mme Lauvergeon a la rancune tenace. Elle ne se contente pas d'expliquer les mobiles de son renvoi, elle donne aussi les noms de la petite clique qui l'a poussée vers la sortie. A la question "Qui vous en voulait tant ?", elle répond :
 
J'ai catalysé la foudre divine ! Tous ceux qui s'opposaient à ces opérations commerciales devaient disparaître. Je dois dire que François Fillon n'a jamais soutenu cette politique. Elle était menée par Claude Guéant, alors secrétaire général de l'Elysée, relayée par François Roussely ex-patron d'EDF, banquier conseil des Qataris et d'EDF, et chargé par le chef de l'Etat d'une mission pour restructurer la filière nucléaire, et par Henri Proglio. J'ai dérangé des intérêts de toute nature, des réseaux et des intermédiaires dont je ne soupçonnais même pas l'existence il y a quelques années.
 
La foudre divine ? Roussely ? Les Qataris ? Guéant ? Des intérêts de toute nature ? Des réseaux et des intermédiaires insoupçonnables ? C'est ou trop dire ou pas assez. Mme Lauvergeon ira-t-elle plus loin dans les prochaines semaines ? Se contentera-t-elle de menacer ? Il y a là en tous cas un faisceau de présomptions qui peuvent intéresser la justice et la presse, à supposer que l'une et l'autre soient libres d'agir. Mme Lauvergeon déclare "apprécier" François Hollande. Attend-t-elle une éventuelle alternance pour en dire plus ?
Une chose est certaine : l'affaire Proglio continue et elle risque de peser lourd dans le bilan du règne actuel.
Henri Valois.
 

[1]. Anne Lauvergeon, "J'ai dérangé des intérêts et des réseaux." Le Monde du 10 février 2012. 
[2]. Voir nos précédents articles sur l'Affaire Proglio, La Revue Critique des 24 octobre 2009, 14 novembre 2009, 27 novembre 2009, 10 décembre 2009, 28 janvier 2010, 29 juillet 2010.
 
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8 février 2012 3 08 /02 /février /2012 23:54
Ils n'ont pas eu l'Hôtel de la Marine !
 
La République, c'est le gouvernement des imbéciles...                                                                                                Léon Daudet.
 
Voilà une histoire qui a failli tourner au scandale d'Etat et qui se termine bien. Le cas est suffisamment rare sous le régime actuel pour qu'on le souligne et pour qu'on s'en réjouisse: l'Hôtel de la Marine, ce chef d'oeuvre de l'architecture du XVIIIe siècle, ce haut lieu chargé d'histoire, restera finalement dans le giron de l'Etat. Mieux encore, c'est désormais le musée du Louvre qui veillera sur son avenir.
Ainsi en a décidé le gouvernement, après des mois d'incertitude où l'on a vu les intérêts les plus vils et les plus bas, tout ce que la République comporte de ministres affairistes, de trafiquants d'art, de financiers véreux, d'énarques douteux tourner autour de la merveille de Gabriel comme autant de guêpes autour d'un pot de miel. Il aura fallu des mois de combat aux amis de l'art et du patrimoine français pour empêcher cette sottise. Car c'est d'abord à l'Association des amis de l'Hôtel de la Marine et à son président, l'intrépide vicomte de Rohan, que l'on doit cette belle victoire. C'est l'Association qui fut à l'origine d'une pétition qui recueillit en quelques mois plusieurs dizaines de milliers de signatures, c'est elle qui mobilisa les savants, les académiciens, les artistes, les hommes de lettres, des dizaines de personnalités françaises et étrangères contre une décision de privatisation inique, c'est elle qui informa les médias, qui alerta l'opinion publique  contre le mauvais coup qu'on préparait dans son dos.
Car la France a bien failli perdre l'Hôtel de la Marine [1]. Un petit groupe de prédateurs lorgnait depuis longtemps sur le site. Il a senti venir son heure lorsque l'Etat décida de déménager l'état-major de la marine vers le futur "pentagone" de Balard. Que faire du site historique de la rue Royale, se lamentait-on alors au ministère de la Défense, et comment couvrir les frais d'un tel ensemble lorsqu'on n'a plus les moyens de faire face aux besoins courants des armées ? On imagine que nos prédateurs furent rapidement et bien reçus. Grâce à un réseau d'amis proches du pouvoir, ils n'eurent pas beaucoup de mal à convaincre un Etat désargenté et peu imaginatif que leur projet était le bon : hôtels, restaurants, galeries commerciales, appartements de luxe et argent à gogo,.... Le processus de privatisation, mené dans la plus grande discrétion, aurait sans doute suivi son cours si le pivot de l'affaire, le ministre de la Défense de l'époque, Hervé Morin, n'avait été débarqué du gouvernement.
On connait la suite : son successeur, Alain Juppé, averti des aspects douteux du dossier, plaida pour qu'on y mette un terme. La presse et l'opinion commençaient d'ailleurs à s'agiter. Le gouvernement dut faire machine arrière. On désigna rapidement une commission, présidée par M. Giscard d'Estaing, qui conclut que l'Hôtel devait rester propriété de l'Etat et qu'il fallait adosser son activité sur celle du musée du Louvre, tout proche et qui a des besoins d'espaces. Le bon sens l'emportait. Il aurait pu prévaloir dès le départ si l'argent n'avait pas, sous le régime sarkozien, une odeur aussi tenace [2] 
Tout revient donc dans l'ordre. Il est même possible qu'en cas d'alternance, le projet ruineux, mal concu et sans doute inutile, du "pentagone" de Balard soit remis en cause et que le site de la rue Royale conserve quelques temps encore ses fonctions militaires. On s'en réjouira. Après tout, l'art et la marine ont longuement fait bon ménage et la Royale a rendu suffisamment de services au pays pour qu'elle ait droit, dans Paris, à un monument à sa gloire. Laissons les bons esprits de l'Amirauté et du Musée du Louvre y réfléchir ensemble et dessiner le meilleur projet. Quant à Louis XV, il peut retrouver le sourire, son Hôtel de la Marine est à nouveau entre des mains sûres.
Sainte Colombe.
 

[1]. Voir notre article précédent : "Ils n'auront pas l'Hôtel de la Marine !", La Revue Critique du 25 janvier 2011.
[2]. Nous encourageons nos amis à conserver les noms des protagonistes de ce dossier : l'ex ministre de la défense Hervé Morin et l'actuel ministre de la culture, Frédéric Mitterrand, qui ont, au mieux, laissé faire et surtout les deux complices du juteux projet de reprise, l'ancien ministre de la culture Donnedieu de Vabres et l'homme d'affaires Alexandre Allard. Aux dernières nouvelles, ces deux-là ne décolèrent pas contre leurs amis sarkozystes de les avoir lâchés et fait perdre beaucoup d'argent. Gageons qu'on retrouvera ce duo de choc dans d'autres aventures !

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6 février 2012 1 06 /02 /février /2012 00:17
De l'amour, de la mort,
de Dieu et autres bagatelles
 
de Lucien Jerphagnon
Mis en ligne : [6-02-2012]
Domaine : Idées 
jerphagnon.gif
 
Lucien Jerphagnon (1921-2011), philosophe et historien des idées. Professeur émérite des universités, il fut un des grands spécialistes français de la pensée grecque et romaine. Il a récemment publié : La tentation du christianisme avec Luc Ferry, (Grasset, 2009), La... sottise ? Vingt-huit siècles qu'on en parle (Albin Michel, 2010), Connais-toi toi-même... et fais ce que tu veux (Albin Michel, 2012).
 

Lucien Jerphagnon, De l'amour, de la mort de Dieu et autres bagatelles, Entretiens avec Christiane Rancé. Paris, Albin Michel, août 2011, 551 pages.

 
Présentation de l'éditeur.
Allègre et profond, Lucien Jerphagnon, philosophe et historien, alterne souvenirs, anecdotes, réflexions piquantes ou sérieuses, dans le récit d'un étonnant parcours, qui l'a mené de Jankélévitch à saint Augustin. Le livre d'un sage qui, tels les anges loués par Chesterton, ne vole si haut que parce qu'il se prend à la légère. "Depuis les origines jusqu'à nos jours, la vocation première de la philosophie a toujours été de promouvoir en l'homme la conscience de lui-même et du monde, afin de réaliser, en lui et autour de lui, ce que les Grecs appelaient eudaimonia et les Romains beata vita, autrement dit une vie harmonieuse parce que conforme à sa destinée, et heureuse parce qu'harmonieuse..."
 
Recension de Paul Valadier. - Etudes, janvier 2012.
C’est un sage que le lecteur rencontre dans ces pages d’autant plus émouvantes à parcourir que depuis ces entretiens, l’auteur est décédé. Historien de la philosophie, passionné des univers de la Grèce antique et de Rome, grand admirateur de Vladimir Jankélévitch dont il a la vivacité et la fraîcheur, Lucien Jerphagnon fut un homme de l’étonnement : étonnement d’exister, lui dans sa singularité, étonnement que le monde soit ce qu’il est, à la fois si admirable et si cruel, étonnement que nous puissions nous ouvrir à des pensées lointaines et nous nourrir encore de leur miel. Sans complaisance aucune envers lui-même, avec plus qu’un brin d’amertume à l’égard des malheurs des temps, amertume qu’il tourne d’ailleurs gentiment en ridicule en rappelant que cette attitude fut de toutes époques, cet érudit suscite la sympathie ; voilà un beau type d’intellectuel, si rare et si précieux, que la passion du passé ne détourne nullement d’une passion vive pour le présent, mais très éloigné de tout intellectuellement correct. Il faut pénétrer dans ce livre comme on entre dans un jardin de fleurs, et butiner à son goût au milieu de ce vivier abondant de citations les plus diverses et les plus riches.

  

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4 février 2012 6 04 /02 /février /2012 16:09
Les masques tombent
 
L'histoire est à peine crédible et pourtant elle est vraie : lors des réunions préparatoires au sommet européen du 30 janvier, l'Allemagne, soutenue semble-t-il par plusieurs autres pays européens, a exigé la mise sous tutelle de la Grèce et la nomination d'un "commissaire européen au budget" doté d'un pouvoir de veto sur les finances de chaque Etat-membre. La proposition a évidemment provoqué un véritable tollé à Athènes et même le Premier ministre grec, qui est pourtant l’homme lige de Berlin et de Bruxelles, s'est senti obligé de crier au scandale. Le Royaume Uni a trouvé là de nouveaux arguments pour justifier sa prise de distance vis-à-vis d'une Union européenne qui ressemble de plus en plus à une prison. Dans les autres grandes capitales européennes, on a accueilli la demande allemande avec une certaine consternation. A l'heure où les opinions publiques manifestent de plus en plus de réticences vis à vis de l'Europe, il est clair que ces déclarations tombent particulièrement mal. Décidemment, cette Mme Merkel n'est pas sortable et les Allemands toujours aussi imprévisible, murmurait-on à Paris, à Rome ou à Bruxelles. Même M. Barroso n'en demandait pas tant ! 
Il aura donc fallu moins de deux mois pour que l'Allemagne montre enfin son vrai visage. Le 9 décembre dernier, lors du sommet qui entérinait sa stratégie de discipline et d'austérité, elle avait tout fait pour dissimuler ses sentiments. Il ne fallait pas froisser le Royaume Uni, lui laisser quitter dignement le navire, pour se retrouver sans opposant sérieux à la tête de l'Union. Il ne fallait surtout pas brusquer la France et lui donner au contraire le sentiment que tout était conçu, concocté avec sa complicité. Il fallait endormir les Scandinaves, rassurer les dirigeants, toujours inquiets, d'Europe de l'est et veiller avec fermeté mais sans brutalité à ce que les pays du sud, ceux que les Allemands appellent obligeamment les pays du Club Med, ne bronchent pas. Le 30 janvier, à l'exception courageuse de la Grande Bretagne et de la République Tchèque, tous les dirigeants européens se sont rangés sous la loi de Berlin. Les jeux sont donc faits, en tous cas pour un temps. L'Europe étant désormais dans la seringue allemande, rien ne s’opposait plus à ce que le masque tombe, qu'un sourire de victoire éclaire enfin le visage de la Velléda germanique, sourire qui précède généralement les injonctions, puis les ordres, puis les aboiements.
Nous n'en sommes encore qu'aux injonctions. Mme Merkel s’est rendu compte que son droit de veto sur le budget grec ne passerait pas, qu’elle avait été un peu vite en besogne et elle accepté de retirer son exigence. Il sera toujours temps de remettre le sujet sur la table si, comme on le pense très fort à Berlin, Athènes est incapable de sortir de son débat inextricable avec ses créanciers ou si le Portugal, l'Espagne ou l'Italie, embourbés dans la récession, devaient solliciter de nouveaux secours.
Il n'empêche, le mal est fait. La Grèce sait maintenant à quel sort l’Allemagne la destine et l’option d’une sortie de l’euro gagne à nouveau du terrain dans l’opinion publique hellénique. Il est vrai que les représentants du FMI, de la BCE et de l'Union européenne s'y comportent actuellement comme de véritables affameurs, allant jusqu'à exiger une nouvelle baisse de 15% des salaires du privé, alors que le pouvoir d'achat des salariés grecs a déjà diminué de 14% en moins d'un an. Les discussions sont devenues extrêmement vives entre le gouvernement grec et la « troïka » des financeurs. Au sein même de l’équipe Papadémos les querelles entre les ténors politiques sont reparties de plus belle et les places se remplissent à nouveau de manifestants. Dans ce climat très tendu, le cycle de renégociation de la dette grecque n'a quasiment plus de chance d'aboutir. Et les élections générales, prévues en avril, devraient logiquement porter au pouvoir un gouvernement nationaliste qui saura traiter les ukases de Bruxelles et Berlin comme il convient.
Le sage Portugal est sur la même voie : l'austérité imposée par Bruxelles ruine, chaque jour davantage, ses efforts de redressement. Malgré les purges sociales acceptées par les Portugais, la production s'effondre, le chômage explose et les taux d'emprunt atteignent des sommets. La perspective d'un défaut de paiement portugais devient crédible si une aide financière de 30 milliards d'euros n'est pas rapidement débloquée. Mais, là encore, l'Allemagne renâcle. Elle estime qu’elle a déjà trop payé. Elle s'oppose toujours à ce que la BCE puisse intervenir directement au secours des Etats en péril, alors même que la BCE croule sous la trésorerie des banques et qu'elle ne sait plus à qui prêter. Quand au "fond monétaire européen", dont M. Sarkozy attendait des merveilles, il est toujours dans les limbes, tout comme la fameuse taxe sur les transactions. L'Allemagne s'est engagée à les mettre en place ? La belle affaire ! Les promesses allemandes n'engagent que ceux qui les ont reçues.
Pourquoi d'ailleurs l'Allemagne se préoccuperait-elle de la Grèce, du Portugal, ou, demain, du sort de l'Espagne et de l'Italie ? Elle a feint d'être solidaire lorsqu'il fallait ruser, convaincre, appâter, attirer dans son système tous ceux, pétochards, peureux ou apeurés, que la crise de l'euro effrayait. Elle a su alors, selon l'expression du poète, faire la chattemite et dans ce registre, les talents de Mme Merkel n'ont rien à envier à ceux de Raminagrobis. Mais maintenant que l'accord est fait, qu'importe ces pauvres, ces éclopés ! qu'ils sortent ! qu'ils disparaissent ! Son plan étant désormais adopté, gageons que Berlin ne portera plus beaucoup d’attention aux difficultés de l’Europe du sud.
Car il ne faut pas se méprendre sur la stratégie de l’Allemagne. Nous l'avons dit ici même à longueur de colonnes : son dessein n'est en aucune façon de sauver l'euro, ni même l'Union européenne à 27. Foin de toutes ces chimères françaises qui ont échoué ! Berlin travaille depuis des mois à un autre projet beaucoup plus conforme à ses intérêts : celui d’une nouvelle zone euro-mark constituée de pays qui partagent le même modèle économique, la même culture financière et une vision identique des relations internationales. Voilà l’espace dont Berlin a besoin pour conforter ses ambitions de grande puissance mondiale. Le Benelux, l'Autriche, la Pologne, la République tchèque et la Hongrie ont vocation à faire partie de cette nouvelle union, les pays scandinaves y seront plus ou moins associés. Quant à la France, aucun doute, elle s'y ralliera, contrainte et forcée !
On peut toutefois se demander si, pour une fois, l’Allemagne n’est pas sortie du bois un peu trop vite. Ses manœuvres ont déjà découragé le Royaume uni, dont elle a malgré tout besoin, et la République tchèque qu’elle espérait bien mettre dans son jeu. Elles inquiètent non seulement Athènes mais l’ensemble des pays du sud qui commencent à comprendre que leur présence à de la table européenne n’est plus désirée. La Hongrie de Viktor Orban est prête à jouer le jeu de la discipline allemande pour peu qu’elle retrouve les instruments de sa souveraineté, et en particulier de sa banque centrale, ce qui ne rentre pas du tout dans les vues de Berlin. On sait que le Danemark, la Suède ont émis des objections sur le texte même du nouveau traité, laissant entendre qu’ils auraient beaucoup de mal à le faire accepter par leurs Parlements. Que fera l’Irlande où la ratification des traités par référendum est la règle constitutionnelle ? Que feront les Finlandais et les Hollandais, chez qui de puissantes minorités eurosceptiques mèneront un combat sans merci contre la nouvelle hégémonie allemande ? Que fera la France, si, par bonheur, elle se libère au printemps prochain du sarkozysme ? Autant de questions, autant d’obstacles sur le chemin du grand dessein de Mme Merkel. Sans parler du défaut de paiement grec et de celui du Portugal qui peuvent intervenir maintenant à tout moment et provoquer en quelques jours l’effondrement du château de cartes européen.
Une certaine anxiété commence à apparaître chez les dirigeants allemands. Elle était perceptible dans les réunions préparatoires au sommet du 30 janvier et elle l’était encore plus pendant le sommet lui-même, où Berlin a du, à plusieurs reprises reculer sur des points essentiels. Dans la partie de poker qui s’ouvre, l’Allemagne occupe la position la plus difficile, celle du gagnant désigné. Elle commence à comprendre qu’elle a joué gros, que le jeu est semé d’embûches et que si, à un moment où une autre, les peuples s’en mêlent le résultat est loin d’être écrit d’avance. C’est pourquoi nous risquons de passer dans les semaines qui viennent des injonctions à des propos plus musclés. Mme Merkel, qui n’avait visiblement pas prévu un échec de M. Sarkozy à la présidentielle de mai, s’agace de voir M. Hollande et ses alliés demander ouvertement une renégociation du traité européen. Elle mettra toute la pression qu’il faut pour avoir gain de cause et l’on sait, par expérience, que les socialistes français ne sont pas indifférents aux sirènes germaniques. M. Jean-Pierre Bel, le nouveau président socialiste du Sénat, n’a-t-il pas cherché il y a quelques semaines à rassurer ses interlocuteurs allemands du Bundestag et d’une Bundesrat en leur confirmant l’attachement des socialistes français à la rigueur budgétaire ? M. Hollande saura-t-il sur ce point essentiel s’en tenir à la ligne qu’il s’est fixé ? Les prochaines semaines nous le diront.
François Renié.
 
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