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7 avril 2012 6 07 /04 /avril /2012 10:30
En lisant, en écoutant Jean-Luc Mélenchon MELENCHON-Jean-Luc.jpg
 
Jusqu’où ira M. Mélenchon ? Il y a quelques semaines encore, personne n’aurait parié un rouble sur sa présence dans le tiercé de la présidentielle. Et voilà brusquement que le lait monte sur le feu et qu’il devient la coqueluche des médias et des sondages. Feu de paille ou phénomène durable ? On ne sait pas encore très bien mais le candidat du Front de Gauche crée incontestablement la surprise. On attendait Mme Le Pen et son patriotisme social, mais elle a gâché ses chances en faisant la même campagne que son père, sectaire et sécuritaire. M. Bayrou aurait pu, lui aussi, jouer le troisième homme mais il a préféré défendre l’Europe et la Commission au moment où en France tout le monde déteste et l’Europe et la Commission. M. Sarkozy n’amuse plus personne et M. Hollande endort tout le monde. L’heure est donc à M. Mélenchon.
L’homme n’est pas sans qualités. Son goût pour les idées, son sens de la formule nous changent des platitudes officielles et apporte au débat politique un air vivifiant. M. Juppé lui trouve du charisme et M. Moscovici du génie, eux qui en sont également dépourvus. M. Mélenchon a-t-il pour seule fonction de relancer une campagne présidentielle particulièrement morne ? Son trop plein d’idées est-il destiné à compenser l’hébétude des autres candidats ? On soupçonne qu’il vaut mieux que ça et que le soupir de satisfaction qui parcourt l’assistance lorsqu’il monte à la tribune a une signification plus haute. S’il a du style, du répondant, du panache et une vraie culture, s’il parle au cœur et à l’esprit, il suscite aussi la bonne humeur. Et nos Français, qui sont parmi les derniers peuples à croire que la politique peut être à la fois une science, un art et une fête, y trouvent leur compte et le font grimper dans les sondages. De là à adhérer à son corps de doctrine, il y a un pas. Beaucoup ne le franchiront pas.
Le candidat du Front de gauche n’est d’ailleurs pas dupe de son succès. Il sait qu’il est plus populaire que ses idées et que certaines d’entre elles n’ont rien de populaire. C’est  pour cela qu’il ne faut pas se contenter de l’entendre. Il faut l’écouter avec une oreille attentive. Il faut le lire avec application, le crayon à la main. C’est alors que, le charme de l’orateur ne jouant plus ou opérant moins, les contradictions de M. Mélenchon finissent par apparaître et qu’on découvre un personnage beaucoup plus ambigu qu’on ne pouvait le penser de prime abord. Qu’on l’écoute sur l’Europe, sur la Nation et sur la République et on lui trouve vite un autre visage.
 
Européiste impénitent
 
Notre candidat s’est largement exprimé sur l’Europe et souvent dans des termes qu’ici-même nous n’aurions pas reniés. Lorsqu’il pointe le capitalisme financier et la mondialisation comme les causes principales de nos malheurs, lorsqu’il démontre, chiffres, faits, perspectives historiques à l’appui, que la crise de l’euro et des dettes souveraines ne sont que les ultimes avatars de la « financiarisation du monde », nous le suivons sans réserve. Lorsqu’il cogne à tour de bras sur les banques, les technocrates de Bruxelles, les nains de la BCE et du FMI, tous les « affameurs », toutes les fausses élites qui font leur miel du malheur des peuples, nous accourons pour lui prêter main forte. Et lorsqu’il fait huer les « ours savants » de la social-démocratie, ces capitulards qui ont déjà voté en acte ou en pensée les mauvais traités que l’Allemagne veut nous imposer à toute force, nous les conspuons avec lui de bon cœur.
Mais si le réquisitoire est bon, les réponses de M. Mélenchon sont étonnamment faibles au regard des orages qu’il annonce : pas question de toucher à l’euro, au prétexte que c’est aujourd’hui « la monnaie des Français et pas seulement celle du gouvernement conservateur allemand », pas question non plus de revenir sur la BCE - même si on laisse entendre qu’il faudra un jour envisager sa mise « sous contrôle démocratique » -, presque rien sur le protectionnisme, sinon qu’il doit surgir dont ne sait quel « consensus européen », une vague déclaration de principe sur les pouvoirs de la Commission qu’il faudra réduire « au profit du Parlement européen », sans que l’on sache d’ailleurs si ce serait un vrai progrès... Au final, beaucoup de bruit pour rien ! Lorsque M. Mélenchon reproche à M. Hollande d’attaquer le capitalisme et la finance « avec un pistolet à bouchons », c’est l’hôpital qui se moque de la charité ! Lui, c’est avec un canon à patates qu’il monte à l’assaut des Grosses Bertha des marchés, des Goldman-Sachs et des agences de notation.
Pourquoi tant de prudence et de faux semblants ? Parce que M. Mélenchon est d’abord et avant tout un démocrate. Il est persuadé que l’Europe ne changera que si elle vire à gauche. Il prophétise que les électeurs européens vont porter au pouvoir des coalitions progressistes en France, en Allemagne, en Italie et ailleurs et que la gauche radicale sera en situation de peser dans ces coalitions pour imposer un changement de cap. Illusion, triste illusion, amère illusion ! Quand M. Jospin et ses amis gouvernaient à Paris, qui tenait les rênes à Berlin sinon M. Schroeder ? A Londres sinon M. Blair ?  A Madrid sinon le mirobolant M. Zapatero ? A Rome sinon l’austère M. Prodi ? Qu’ont fait ces brillants représentants de l’internationale Socialiste pour s’opposer aux visées libérales de la Commission ? Rien, absolument rien. Bien au contraire, ce sont eux qui ont distillé le venin du Traité constitutionnel que M. Mélenchon s’est employé à combattre de toutes ses forces. Quant à la gauche radicale, il suffit de voir comment la social-démocratie traite l'équivalent local du Front de Gauche en Sarre, au Bade-Wurtemberg ou en Andalousie pour se convaincre que M. Mélenchon a encore du chemin à faire.
Ce n’est pas en redonnant le pouvoir à ceux qui ont fait Maastricht et préparé Lisbonne que l’on changera le rapport des forces en Europe. L’émancipation des nations européennes – M. Mélenchon devrait le savoir - sera l’œuvre des nations elles-mêmes. C’est en sortant de l’euro, en nationalisant leurs propres établissements de crédits, en recouvrant leur propre souveraineté financière et douanière, que nos pays seront en mesure de faire bouger l’ensemble du continent. Mais ce discours est étranger à M. Mélenchon. Son vieux fond trotskiste et internationaliste s’insurge contre un tel schéma. Le candidat du Front de Gauche demeure, quoi qu’il en dise, prisonnier des vieilles lunes européistes, du mirage des Etats Unis d’Europe, du traité de Rome et des chimères de MM. Monnet et Schumann. S’il veut supprimer Lisbonne, il ne renie pas Maastricht et ses constructions improbables. S’il n’aime pas Mme Merkel, il est persuadé que le peuple allemand est prêt à changer de cap, alors que Mme Merkel est aujourd’hui l’esprit et l’âme du peuple allemand. S’il déteste la Commission et ses sbires, il n’est pas prêt à faire son deuil du mythe d’un continent sans frontières, bien lisse, sans histoire, débarrassé de ses différences et de ses peuples.
 
Patriote sans patrie
 
M. Mélenchon aurait-il un problème avec la Nation ? C’est un mot qu’il a visiblement du mal à prononcer. On ne le trouve ni dans ses discours, ni même dans l’abondante littérature du Front de Gauche. Il lui préfère le mot de Patrie, qu’il affuble systématiquement de l’adjectif « républicaine », au cas où certains viendrait à penser qu’il verse dans un nationalisme de mauvais aloi.
Il n’y a pourtant aucun risque que le candidat du peuple cède à d’aussi dangereuses sirènes. Sa patrie présente en effet toutes les qualités du républicanisme le plus intègre. Elle ne démarre qu’en 1792, s’épanouit avec la Terreur, survole l’Empire et les Restaurations pour faire une nouvelle mais courte apparition en 1848. C’est cette même « patrie républicaine » qui revient après Sedan en 1870, qui soutient la Commune et qui fonde la République sur nos faiblesses et sur nos défaites. Au XXème siècle, son panthéon est tout aussi sélectif : on y célèbre Jaurès, Blum, Thorez, Mitterrand et Mendès, mais ni Clémenceau, ni Foch, ni Poincaré, ni de Gaulle, ni Leclerc ou de Lattre n’y ont véritablement leur place. On y préfère les périodes d’affrontements, de luttes, de ruptures et de divisions aux moments où la France se rassemble, où elle se reconstruit et où elle repart en avant. La patrie de M. Mélenchon respire le sang et la poudre. C’est le fil rouge qui relie, depuis deux siècles, toutes nos luttes intestines et nos guerres civiles. C’est l’histoire d’un peuple sans mémoire longue, profondément divisé et qui, au fond, ne s’aime pas.
On comprend mieux, dans ces conditions, pourquoi les propositions de M. Mélenchon sur l’Europe ou sur la remise en ordre du monde sont si peu crédibles. Parce qu’elles sont de l’ordre du discours, de l’incantation et non pas de l’ordre de l’action. Si l’on veut engager, comme il le propose, une lutte à mort contre le libéralisme sauvage, le capitalisme débridé et les marchés en furie, encore faut-il s’en donner les moyens. Cela suppose un Etat fort, respecté, habile à trouver des alliés de par le monde, manœuvrier, organisé pour agir vite, pour frapper là où on ne l’attend pas. Or, un tel programme suppose l’union, l’union des Français autour d’objectifs clairs, d’un gouvernement ferme, de perspectives solidement tracées. Un tel programme suppose aussi la confiance, c’est-à-dire la paix civile, l’assurance que tous, citoyens de bonne volonté, de gauche comme de droite, bleus, blancs ou rouges, croyants ou incroyants, tireront la barque dans le même sens. Tel n’est pas l’esprit du programme de M. Mélenchon : sa « révolution citoyenne », son « insurrection démocratique » ont beau être présentées sous les dehors les plus pacifiques, elles ne visent qu’à rouvrir le chemin de nos vieilles discordes, qu’à épuiser la France dans des débats stériles, qu’à affaiblir l’Etat et la nation, à l’heure même où il faut les conforter.
En voulez vous des preuves ? Prenons la question de la laïcité : alors que les religions ne menacent en rien la paix civile, alors qu’elles peuvent être, au contraire, un formidable allié dans la lutte contre l’argent facile et la société de consommation, pour quelles raisons revenir sur le Concordat, pourquoi agiter à nouveau les spectres de la loi de 1905 et de la loi Falloux, pourquoi inquiéter les esprits avec l’islam ? Les immenses défilés des années 80 contre la loi Savary n’ont-ils pas suffi à ouvrir les yeux des plus enragés des laïcards ? Et faudra-t-il que les juifs, que les musulmans s’en mêlent et qu’ils entraînent derrière eux tous les agnostiques de ce pays. N’avons-nous pas d’autres choses à faire que de donner au monde le spectacle de nos guerres de religion ?
Prenons maintenant la question du nucléaire militaire : alors qu’un consensus s’est établi chez nous depuis des décennies autour de la force stratégique, pourquoi vouloir le rompre en annonçant une dénucléarisation unilatérale de nos forces ? Pourquoi rouvrir, là encore, des débats qui ont été heureusement tranchés et qui font que la France, malgré sa taille moyenne, fait partie des puissances qui compte dans le monde actuel ?  Au nom de quelle idéologie mondialiste absurde, de quel pacifisme aveugle vouloir nous désarmer dans un monde où les autres ne désarment pas et qui n’a jamais été aussi menaçant ? En rouvrant ce débat, M. Mélenchon cherche en réalité à recréer les vieilles divisions droite-gauche de l’époque de la guerre froide. Il joue également avec le sentiment antigaulliste et atlantiste qui existe encore aujourd’hui au sein d’une partie de la gauche française. En réintroduisant ces querelles d’un autre temps, il montre les limites de son « patriotisme », mal assimilé, peu réfléchi, largement superficiel.
 
Républicain sans tête
 
Mais c’est sur les institutions que M. Mélenchon est le plus inquiétant. On sait que le candidat du Front de Gauche tient tout particulièrement à ses idées de changement de régime. Elles sont au centre de tous ses discours, elles furent le point de ralliement du rassemblement qu’il organisa il y a quinze jours de la République à la Bastille. Avec sa VIe République, nous passons de l’ambigüité, du risque au danger réel, immédiat, mortel. Il est clair que si M. Mélenchon devait participer demain à une coalition de gauche, c’est sur cette partie de son programme qu’il mettra la pression la plus forte sur ses partenaires. Autant ses idées sur l’Europe et sur l’économie peuvent gêner ses futurs alliés sociaux-démocrates, autant ils sont prêts à se rallier à un « aggiornamento » constitutionnel qui fait partie de leur propre héritage politique. Voilà un domaine où l’on peut faire la révolution à bon compte, la conscience tranquille, sans mécontenter les marchés, et en prenant sa revanche sur plus d’un demi siècle de monarchie républicaine. Une partie du PS autour de M. Montebourg n’est-elle pas prête à pousser dans le même sens ?
C’est sur cet aspect crucial que nous appelons la vigilance de nos lecteurs et que nous leur recommandons une lecture attentive du programme du Front de Gauche. La constitution de la VIe République y figure presque in extenso. On y retrouve toutes les tares, tous les travers, tous les vices de nos précédents régimes parlementaires, la IIIe et la IVe République, de sinistre mémoire. Régime d’assemblée, privé de toute stabilité par l’introduction généralisée de la proportionnelle, livré au grenouillage incessant des partis, des groupuscules, des sociétés de pensée et des lobbies, la république mélenchonienne est le condensé de ce que cinquante ans d’antigaullisme et d’héritage de la SFIO peuvent produire de pire. Même le Mitterrand de 1965, celui du « coup d’Etat permanent » n’aurait pu imaginer, avec un pareil luxe de détails, une machinerie aussi parfaite pour priver la France de toute forme de gouvernement, d’action publique et d’Etat.
Cette rêverie – ou plutôt ce cauchemar – démocratique procède, comme il se doit, du républicanisme le plus obtus et le plus archaïque : on y encense les départements, « impérissables conquêtes de la Révolution française », on s’y méfie des Régions, résurgences potentielles de l’Ancien régime, réputées faire de l’ombre à la République une et indivisible, on y proscrit naturellement toute forme de tutelle d’une collectivité sur une autre, on y chante un hymne passionnée aux 36000 communes de base françaises, menacées, comme on le sait, par les affres de l’intercommunalité ! Bref, un pays ingouvernable des pieds à la tête, livré aux délires de tribunes des rhéteurs et des avocaillons, un régime velléitaire, bouffi d’idéologie et de mythes, mais sans force, sans cerveau, dépourvu de durée et de volonté.
Tout cela est si comique, si grotesque, que certains d’entre nous pourraient être tentés de dire : Chiche ! Allons-y ! Vaccinons une fois pour toute le pays de ces fantasmes de démocratie modèle ! C’est oublier que nous avons subi cette anarchie légale dans deux périodes récentes de notre histoire, de 1874 à 1940 et de 1946 à 1958, et que l’expérience s’est achevée dans chacun des cas par la ruine du pays, l’effondrement de l’Etat, la discorde civile, doublés en 1940 par la défaite et l’occupation du territoire national. Plus jamais ça ! Plus jamais l’humiliation, la honte et le déshonneur ! Voilà la supplique des générations qui nous ont précédées. Pas de VIe République, leur répondons-nous. En attendant de pouvoir leur dire un jour : Plus de République, du tout !
 
*
*   *
 
Voilà M. Mélenchon tel qu’en lui-même. Voilà ce qu’il en est de ses idées, une fois qu’on les a débarrassées du charme des formules et des bons mots, du brillant de la rhétorique et de l’éloquence. Le candidat du Front de Gauche n’est pas « l’homme au couteau entre les dents ». Mme Parisot et M. Copé peuvent dormir sur leurs deux oreilles. Il n’est pas non plus Robespierre, ni Saint Just, ni Lénine, ni Trotski, même si ces figures font partie de son panthéon personnel. Il y a trop de santé, d’amour de la vie, d’alacrité, de gout de la liberté, de vraie culture chez le personnage Mélenchon pour qu’on puisse le confondre avec ses idoles sanglantes.
Sa vraie figure de référence, c’est Jaurès. Jaurès, le bourgeois et l’intellectuel venu au peuple, le républicain venu tardivement au socialisme, mais resté foncièrement et avant tout républicain, Jaurès, profondément, authentiquement français, mais que le jeu des idées et des figures de rhétorique a souvent ébloui, au point d’aveugler son patriotisme. Jaurès, persuadé, tout comme M. Mélenchon, que le monde court vers son unification et que les idées nationales, les faits nationaux sont des réalités d’hier. Jaurès et Mélenchon, convaincus l’un et l’autre, qu’au nom d’une liberté formelle, la France peut tenter le diable politique sous toutes ses formes : le retour au parlementarisme, le jeu des partis, l’abaissement de l’Etat.
Nous croyons, tout au contraire, que le monde dans lequel nous vivons est plus incertain et plus dangereux que jamais. Et que la France a besoin, pour y vivre et pour y grandir, d’un Etat fort, d’un chef légitime et de la paix civile. Dans l’état actuel des choses, la Constitution de la Ve République garantit ces conditions impératives. La force que représente aujourd’hui la gauche radicale, les jeux d’alliances auxquels elle participera demain peuvent les compromettre. C’est le seul point sur lequel la percée de M. Mélenchon peut légitimement inquiéter les patriotes.
Hubert de Marans.
 
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2 avril 2012 1 02 /04 /avril /2012 11:40
Contre la pensée unique
 
de Claude Hagège
Mis en ligne : [2-04-2012]
Domaine : Idées 
HAGEGE-Claude-Contre-la-pensee-unique.gif
 
Claude Hagège, né en 1936, est un des plus éminents linguistes contemporains. Professeur honoraire au Collège de France, il est titulaire de  la chaire de théorie linguistique. Il a récemment publié : Halte à la mort des langues (Odile Jacob, 2001), Combat pour le français : au nom de la diversité des langues et des cultures (Odile Jacob, 2006), Dictionnaire amoureux des langues ( Plon-Odile Jacob, 2009). 
 

Claude Hagège, Contre la pensée unique. Paris, Odile Jacob, janvier 2012, 256 pages.

 
Présentation de l'éditeur.
Ce livre est un plaidoyer contre la pensée unique. Ce livre est un appel à la résistance. Quand l'essentiel n'est plus distingué de l'accessoire, quand les projets intellectuels de haute volée se heurtent à la puissante inertie de la médiocrité ambiante et des petits desseins, quand l'uniformisation s'installe dans les goûts, les idées, dans la vie quotidienne, dans la conception même de l'existence, alors la pensée unique domine. La langue anglaise domine le monde et sert aujourd'hui de support à cette pensée unique. Mais le français est bien vivant. Et nombreux sont ceux, de par le monde, qui en mesurent l'apport au combat de l'homme pour la liberté de l'esprit. C'est l'objet de ce livre que de proposer de nouvelles pistes pour déployer encore plus largement de nouvelles formes d'inventivité et de créativité.
 
Recension de Christophe Mory. - Famille chrétienne, mars 2012.
Hagège contre la pensée unique. « La France doit rentrer en résistance », lance Claude Hagège à la fin de son livre. « Il ne s’agit pas, aujourd’hui, d’extermi­nation physique, précise le célèbre linguiste, mais d’asservissement intellectuel, politique et économique. » Professeur au Collège de France, cet inlassable défenseur du français n’en manie pas moins des tas de langues, de l’arabe à l’hébreu, du russe au mandarin, en passant par toute la palette linguistique européenne. Contre quoi résister ? Contre la pensée unique véhiculée par un même langage, l’anglais, au nom de la mondialisation. Une langue véhiculaire ne produit pas de pensée, explique en effet Hagège. Tandis qu’une langue vernaculaire (propre au pays) se fonde sur un corpus qui ­suscite nuance et réflexion ; qui est aussi la langue des rêves et de la création, de la formation de soi. L’hégémonie américaine est réelle et historique. Elle se manifeste dans une « idéologie néolibérale dont le vecteur est l’anglais  ». Elle relève d’une volonté politique organisée : l’Usia (United States Infor­mation Agency), créée en 1953, le Peace Corps, l’US International Communication Agency (créée sous Jimmy Carter), etc. Dans les années 20, raconte Hagège, le cinéaste Claude Autant-Lara, alors à Hollywood, notait déjà la volonté farouche des dirigeants des compagnies d’imposer un « american way of thinking ». L’industrie audiovisuelle américaine n’a depuis pas changé. Plus puissant encore que le cinéma, l’ordinateur s’est invité dans le quotidien des gens. Le logiciel de présentation PowerPoint façonne la pensée. Utilisé du collège à l’Onu, il empêche les digressions, le dialogue, par « un cadre très contraignant » : « Cet outil annihile la capacité de réaction, interdit tout esprit critique et neutralise ce qui fait le travail de la pensée ». Dans le domaine des sciences, « l’imposition d’une langue scientifique unique peut produire un effet d’aliénation  ». Et l’auteur de citer des découvertes qui n’eurent de reten­tissement mondial qu’après avoir été traduites et parfois volées par le seul fait de la traduction. Dans l’éducation, le master a remplacé la maîtrise. Désormais, les grandes écoles enseignent en anglais et encouragent une vision mondiale de l’activité humaine, reléguant le français à un patois familial… Le ministère ne veut-il pas que l’apprentissage de l’anglais commence dès la maternelle, alors que la langue justement maternelle demande à se développer pour que la ­pensée s’émancipe ? Il ne nous sera pas interdit, mais impossible, de penser librement. Telle est la thèse d’Hagège. Doit-on accepter « un consensus mou, sur des avantages matériels pleins de promesses illusoires, et sur des schémas intellectuels tout prêts, qui donnent congé à l’esprit critique, au recueillement lucide et à la méditation créatrice ? » C’est refuser le « cheminement vers la lumière » auquel l’homme est invité pour remplir sa mission d’homme. Cheminement qui passe par… le langage ! Que faire face à cette américanisation des mœurs ? D’abord, prendre conscience de cette invasion politique et économique qui marque les esprits. Ensuite, mais Hagège est un peu court là-dessus, encourager la lecture, qui développe l’imaginaire et la raison. Aussi est-il urgent de rétablir le réseau des Alliances françaises et le personnel culturel des ambassades tant mis à mal par des politiques successives de réduction des budgets. Enfin, la restriction du nombre de bourses destinées aux étudiants étrangers doit être revue.

 

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1 avril 2012 7 01 /04 /avril /2012 09:39

Printemps 2012
Faut-il sauver
la Ve République ?
 

- La Ve et son fantôme, par François Renié.  [lire]

Les idées et les livres

- Perspectives pour la défense, par Claude Arès.  [lire]
La réforme de la défense engagée sous le précédent quinquenat se solde par un échec. Deux rapports, le premier issu du Sénat et le second de la Cour des comptes, mettent en avant une ambiance de "désorganisation générale" dans les armées et le moral des militaires est au plus bas. Il faut sortir à l'évidence d'une vision purement comptable des questions de défense et traiter les enjeux de fond : quelles alliances, quelles coopérations industrielles, quelles missions privilégier à l'extérieur, quel avenir pour la dissuasion, pour notre marine ? Le pouvoir actuel saura-t-il, aura-t-il le courage politique de prendre ces sujets essentiels à bras le corps ?

- Faut-il sauver la Ve République ?  Textes présentés par Hubert de Marans.
On parle à nouveau de reviser la constitution de 1958. A gauche, on rêve d'instituer une VIe république et à droite on fait valoir les mérites du régime présidentielle. Les Français, lorsqu'on les interroge, sont plus prudents. L'imense majorité reste attachée aux idées gauliennes d'Etat fort et de gouvernement stable. Faut-il, comme certains le proposent, renforcer le Parlement, supprimer le cumul des mandats ou évoluer vers une démocratie plus participative?  Et si l'essentiel était ailleurs ? Et d'abord dans la définition des rôles du chef de l'Etat, du gouvernement et du parlement. Alors, Ve République ou modèle anglais ? 

- Poutine et la transition russe, par Boris Koltchak.  [lire]
L'opinion publique évolue en Russie et la popularité du couple Poutine-Medvedev n'est indiscutablement plus la même qu'il y a dix ans. Pour autant les deux hommes peuvent s'enorgueillir d'un bilan extrêmement flatteur : de 1997 à 2010, le PIB a augmenté de plus de 6% par an, les finances ont été assainies et la dette extérieure réduite au minimum. Avec une manne pétrolière qui ne peut que s'accroitre, le pays dispose d'un atout considérable pour préparer son avenir. La Russie, qui a repris le contrôle de toute l'asie centrale, est de retour au proche-orient et son alliance avec la Chine la replace dans le jeu mondial. Sera-t-elle à nouveau une très grande puissance ? A quel prix et selon quel processus politique ?

- Jeanne d'Arc en majesté, par Antoine Longnon.  [lire]
La vie de Jeanne d'Arc, c'est d'abord une formidable leçon de clairvoyance politique : le rétablissement du pouvoir royal, le réarmement moral du pays, la mobilisation des chefs militaires, le passage à l'offensive et les victoires ... On retrouve dans son histoire le cycle classique des grands moments de notre histoire nationale. En cette année anniversaire, on s'étonne du silence des pouvoirs politiques et religieux. Le message de Jeanne les dérangerait-il ? Au moment même où les chimères européistes s'estompent et que d'autres destins s'ouvrent à la France ? Sans doute. Raison de plus pour signaler tous ces évènements, petits ou grands, qui auront permis cette année d'honorer la mémoire de Jeanne.

- Le souvenir de Roger Nimier, par Eugène Charles.  [lire]
Roger Nimier nous a quittés il y a près d'un demi siècle, mais son fantôme continue de hanter les rédactions, les diners littéraires, les coquetelles mondains et les déjeuners entre amis. Selon la belle formule d'Antoine Blondin, inconsolable, il nous manque comme au premier jour de sa disparition. Sa jeunesse, son éclat, son pouvoir de surprendre expliquent le vide qu'il a laissé. Ainsi que sa capacité à jouer plusieurs personnages en même temps, à vivre plusieurs vies. Ecrivain, journaliste, scénariste de cinémas, éditeur, il mettait dans chacune de ces occupations ce "goût aristocratique de déplaire", cher à Baudelaire. 

Matisse ou la liberté, par Sainte-Colombe. [lire]
L'exposition "Matisse, paires et séries" de Beaubourg donne à voir un aspect peu connu du travail du peintre : son goût pour les reprises, les répétitions d'un même sujet, les digressions autour d'un même objet. Ces reprises n'illustrent pas seulement les différentes étapes d'une oeuvre; elles expriment également, lorsqu'il s'agit de deux moments simultanés d'une même création, l'étendue des talents de Matisse, sa capacité à passer, presque indistinctement, de la description à la simplification, du figuratif au schématique, sans tomber dans l'abstraction pure, dans le "dessèchement". On mesure mieux aussi, dans ces allers et retours, la forme de pensée positive de Matisse, sa fascinante liberté de création, loin de tous les conformismes. 

Les perdreaux d'Henri IV, une nouvelle d'Henri Pourrat. [lire]
Un charmant récit d'Henri Pourrat, l'auteur de Gaspard des montagnes. Où il est question d'Henri IV, de perdreaux, de gourmandise et de tant d'autres choses...

- Le jardin français, poèmes de P. Camo, E. Henriot, J.L. Vaudoyer  [lire]

Chroniques

- Notes politiques, par Hubert de Marans.
Nos consignes. - Disparition du centre ? - Une étape.

- Chronique internationale, par Jacques Darence.
Sortir de Kaboul. - La Grèce déboussolée. - L'Allemagne en campagne.

- Chronique sociale, par Henri Valois.
Un inquiétant silence. - La crise de la CGT. - Démographie française.

- La vie littéraire, par Eugène Charles.
Jules Verne. - Chataubriand. - Le Guillou. - Simon Leys. - Malaparte. - Benoît.

- Idées et histoire, par François Renié et Paul Gilbert.
Taine. - Debray. - Ellul. - Condé.

- Revue des revues, par Paul Gilbert.
Philosophes. - Le débat présidentiel. - Maurras. - L'affaire Mallet.

- Les livres, par Paul Gilbert, Eugène Charles, François Renié.
Contre la pensée unique. (Claude Hagège). - Inévitable protectionnisme. (Franck Dedieu et alii). - Pour Genevoix. (Michel Bernard). - La Monarchie de Juillet. (Gabriel de Broglie). - Guerre de mouvement et guerre de position. (Antonio Gramsci). - L'invention de la France. (Hervé Le Bras). - Louis XIII et Richelieu. (Jean Castarèdel). - Petite sélection stendhalienne.  - Livres reçus.

 

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31 mars 2012 6 31 /03 /mars /2012 15:42
 
 
dimanche soir
 
 
 
Un crépuscule tiède, lumineux et rose
tombe sur cette fin de dimanche parisien;
c'est un des premiers jours de mars. A peine on ose
croire à tant de douceur sous un ciel si câlin.

Et cependant on va, soudain léger et souple,
roi d'un pays féerique qu'on ne soupçonnait pas.
Rien ne nous meurtrit plus, ni la laideur des couples
ni le piétinement des pieds bêtes et las.

La joie de ne rien dire et d'être solitaire,
l'art aisé de la vie, tout s'éclaircit à voir
que le vrai et le seul bonheur qui soit sur terre
est de respirer l'air de ce paisible soir.

— Des bonnes passent à deux, chapeaux verts, confidences,
et mon cœur dur incline aux pires indulgences. —

Les cafés sont remplis de gens à l'air heureux
qui se disent des choses qu'ils estiment profondes;
les manilleurs échangent des mots connus entre eux...

Et ce soir simple et doux des premiers temps du monde !
 
 
 
guy-charles cros (1879-1956). Les Fêtes quotidiennes. (1912).
 
 
chant de septembre
 
 
 
Quel oiseau prisonnier dans la nuit d'équinoxe
regrette en soupirant les souffles de l’été ?
Quelle tremblante voix monte du cœur des phlox
et des géraniums qui bordent les allées ?

Cette plainte qui parle et s'enfle et se déchaîne
est-ce le cri perdu d'un arbre à mort frappé;
est-ce l'appel, là-bas, d'un dieu chargé de chaînes
et qui rugit en vain son grand désir ruiné ?

Ah ! ce n'est que le vent qui s'étire et qui rôde,
l’âpre vent voyageur qui n'a pas de patrie;
il se souvient d'avoir passé sur les mers chaudes
et de s'être couché sur les villes d'Asie.

Il se souvient des soirs où sous la lune ronde
il s'endormait, bercé aux cimes des forêts,
jusqu'à l'heure où l'aurore épanouie et blonde
posait les doigts sur son front nu et l'éveillait.

Et le vent, vagabond de la nuit automnale,
va tout droit son chemin à travers les espaces;
mais rien n'apaisera son implacable mal,
sa nostalgie brutale et cruelle et rapace.

Il arrache, en passant, les feuilles à poignées,
il courbe les rameaux qu'il dénude et les tord,
et pousse, en poursuivant ses courses effrénées,
son cri rauque et plaintif, chant de guerre et de mort.
 
 
 
guy-charles cros (1879-1956). Les Fêtes quotidiennes. (1912).
 
 
août s'achève
 
 
 
Les vertes feuilles, jaunies un peu, sur le ciel pur
bougent frileusement comme au temps de l'automne.
Qu'il a pâli, déjà, ce large et bel azur !
A l'orée de l'été son lapis nous étonne.

Il nous dit aujourd'hui que la douce saison
est fragile et blessée, que son bonheur la quitte,
qu'il est temps pour l'hiver de parer la maison
où tout amour humain se réchauffe et s'abrite.

Il dit encor ce pâle azur taché d'argent
que puisque cet été, tel un jour clair, s'achève
il te faut, faisant trêve aux soucis moins urgents
rappeler sous ton toit tes désirs et tes rêves.
 
 
 
guy-charles cros (1879-1956). Mercure de France. (novembre 1926).
 
 

 
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26 mars 2012 1 26 /03 /mars /2012 15:08
Pour Genevoix
 
de Michel Bernard
Mis en ligne : [26-03-2012]
Domaine : Lettres  
BERNARD-Michel-Pour-Genevoix.gif

 

Michel Bernard est écrivain. Il a récemment publié : La Tranchée de Calonne (La Table Ronde, 2007), La Maison du docteur Laheurte (La Table Ronde, 2009), Le Corps de la France (La Table Ronde, 2010) .  
 

Michel Bernard, Pour Genevoix, Paris, La Table Ronde, novembre 2011, 200 pages.

 
Présentation de l'éditeur.
"J'ai écrit ce livre sur Maurice Genevoix pour que l'on se souvienne du temps où les mots étaient du côté des choses. L'écrivain de la Loire les a poussés, je crois, au plus près que l'on pouvait. Il avait, pour cela, au début de sa vie, dans un pays que je connais bien, payé un certain prix. C'est vers le mystère de cet écrivain, qui est peut-être le mystère de la littérature, que je me mets en route en commençant ces pages."
 
Recension, Le Spectacle du Monde - janvier 2012.
A quinze ans, Michel Bernard découvrait les récits de guerre de Maurice Genevoix (1890-1980), ses souvenirs d’ancien combattant rassemblés en cinq volumes sous le titre Ceux de Verdun (1916-1923). Plus qu’une révélation, cette lecture a conditionné son attitude vis-à-vis de la littérature, qui se justifie, dit-il, si elle donne le sentiment d’une puissance palpable. Reprenant cette lecture des années plus tard, Michel Bernard ressent semblable urgence, le pouvoir d’approcher les personnages pris de frisson et de peur, d’entraîner le lecteur au combat, de l’amener aux éboulis, de faire voir les soldats pétrifiés dans leurs derniers gestes par un obus, d’entendre siffler les tirs invisibles, d’imaginer les morts en boule pelotonnés à d’autres morts. L’oeuvre entière de Genevoix entraîne l’adhésion totale de Michel Bernard, qui le suit pas à pas, soulignant ce qui le lie à son pays de Loire, sa tendresse pour les gens, les bêtes, les landes, les étangs. A travers ce livre hommage, il s’agit, à ses yeux, de sauver un pan d’histoire de France, de considérer la nostalgie comme un ferment.
 
A lire également : François Bott, "Michel Bernard, les cols d'un champion styliste", Service littéraire, novembre 2011.
 
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23 mars 2012 5 23 /03 /mars /2012 18:35
Japon d'hier et d'aujourd'hui
 
2012 devrait être l'année du Japon retrouvé. Après le tremblement de terre, le tsunami et la catastrophe de Fukushima, le peuple nippon a repris courageusement son destin en main, tout en choisissant de regarder la modernité en face, cette modernité qui peut être terrifiante. Un grand mouvement civique parcourt aujourd'hui l'ensemble de l'archipel. Plus question d'accepter l'avenir tout fait que la mondialisation cherche à imposer aux peuples. La question du modèle de développement, du modèle de consommation est partout posé, et d'abord par la jeunesse. C'est sans doute un nouveau Japon qui est en train de naître, plus exigeant, plus autonome, plus à l'aise avec lui-même, plus sûr aussi des forces qu'il a su trouver dans ses institutions politiques, dans son immense culture et dans ses traditions, pour rebondir. Le texte que nous publions ici et que nos amis Cristina et Jean-Pierre Barbotin ont bien voulu nous confier est un hommage. Un hommage à la tradition théâtral du Kabuki, une des plus belles et des plus fascinantes qui soit. Un hommage, aussi, au grand peuple nippon et au Japon éternel.
La Revue Critique.
 
 
Kabuki et maquillage : entre art et artifice.
 
Le Japon fascine l’occident. La chose n’est pas nouvelle. Elle questionne cependant. Mélange de tradition et de modernité, au point que celle-ci semble être le maquillage de celle là, l’étrangeté de ce pays interpelle, interroge, dérange. Il n’est pas meilleure expérience à cet égard que d’aller voir une pièce de kabuki.
 Spectacle de couleurs, de bruits et de fureurs, extraordinairement vivant le kabuki est un genre théâtral japonais traditionnel et toujours populaire, y compris parmi les jeunes. Il n’existerait pas de kabuki sans maquillage. Le maquillage utilisé par des hommes pour incarner à la scène des rôles féminins, est certes l’élément nécessaire de la féminité, mais plus encore il est expression, langage. Comme langage, il doit être compris de ceux auxquels  il s’adresse, il utilise donc des « codes » connus  au japon sinon du public le plus large, du moins de celui qui fréquente les salles ou se donne des spectacles kabuki. Mais il lui faut aussi permettre l’expression de toute la palette des émotions, en cela il ne peut être un langage figé et doit constamment se renouveler dans la création. C’est d’ailleurs en quoi consistent l’attrait et la modernité du théâtre kabuki. Le maquillage est toujours œuvre de création. Il permet d’atteindre dans le théâtre Kabuki une vérité d’expression, s’agissant  notamment des personnages féminins,  à laquelle la nature seule ne peut prétendre. Cet art du maquillage nous introduit à une dimension d’intemporalité qui  est peut-être la clef de la fascination exercée ici sur tant d’artistes, d’écrivains, d’hommes ou de femmes de lettre mais intemporalité ne signifie pas pour autant universalité. Demeure la spécificité d’une esthétique authentiquement japonaise.
Le maquillage du théâtre kabuki nous révèle quelque chose de l’idéal esthétique, de la perception de la femme, et même de l’âme japonaise. Il n’en est pas meilleure démonstration que de le confronter avec les représentations féminines dans l’ukiyo- é ou art des estampes, confrontation naturelle si l’on songe que dans cet art, l’acteur de Kabuki partage avec les belles des quartiers de plaisir le privilège d’inspirer l’artiste. 
 
*
*  *
 
Encore appelé  kumadori le maquillage en forme de masque de certains personnages du théâtre Kabuki, consiste à peindre en rouge ou en bleu d'épais traits qui suivent les vaisseaux sanguins ou les muscles du visage.  Le maquillage Kumadori peut être porté par un personnage héroïque de la pièce ou par un démon. Le Japon donne aux acteurs du Kabuki à ces débuts une nature presque divine.
Il n’est pas possible de les contempler autrement que fardé. Le maquillage sert d’écran entre le spectateur et les dieux. Ce maquillage,(kesho) , est composé d'une base blanche de poudre de riz sur laquelle sont ajoutées des lignes ( kumadori ) qui amplifient les expressions du visage pour produire un effet de sauvagerie ou de puissance surnaturelle des acteurs. Les couleurs possèdent une valeur propre et symbolique. La couleur du kumadori reflète la nature du personnage. Rouge, il s'agit d'un héros, juste, passionné, courageux. Le bleu est employé pour dénoter des caractères négatifs, le vert les êtres surnaturels et le violet les personnages nobles. Il faut distinguer la couleur du fond et celles des motifs. Si le fond est blanc il s’agit d’un homme bienveillant. Si de plus les motifs sont rouges c’est le signe d’un héros divin et violent. Si le fond est couleur chair et les motifs rouges, violets ou bruns c’est un démon bienveillant. Par contre avec un fond rouge ou gris et des motifs bleu ou noir le personnage devient un mauvais sujet, un esprit malin ou un démon dangereux. 
 Le maquillage Kumadori du Kabuki est donc strictement codifié, selon l’apparence du protagoniste de la scène, le spectateur sait qui il est et comment le considérer.
 
  kabuki1  
 
L’usage de deux a trois couleurs tout au plus si l’on y inclut le fond confère un effet de contraste accentué qui renforce et donne au visage et au personnage sa force d’expression.
Les traits du maquillage, liberté de la forme au service de la création et de l’expression, sont les mots de cette langue qui exprime avec une particulière intensité l’émotion et la variété des sentiments.
 
kabuki 12
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*
*  *
 
Avec les onnagata (acteurs incarnant sur la scène des rôles féminins), le maquillage du théâtre kabuki se fait révélation au service d’une vérité à laquelle la nature même ne saurait prétendre.
 
kabuki4
  kabuki2
 
Etonnant paradoxe car si la vérité selon l’opinion commune n’a que faire de l’artifice, elle s’en trouve  ici sublimée et en quelque sorte plus vraie que nature.
L’explication la plus convaincante de cette puissance d’évocation nous est donnée par Marguerite Yourcenar dans Le tour de la prison [1].
« …Le kabuki se passe dit-on de metteur en  scène, échappant ainsi au désir de « faire nouveau » ou de « faire amusant » qui est notre plaie... Tel chef d’œuvre connu de tous, comme le maître d’école, n’aurait pas même besoin de répétitions, chacun  sachant d’avance quel sera son rôle et quel seront ses gestes. Pour qu’une telle spontanéité soit possible, il faut que le comédien rompu de tout temps aux pratiques du métier, ait accepté dés l’enfance des disciplines que le théâtre occidental n’a jamais songé à exiger de ses acteurs. Ainsi des onnagata auxquels on conseille de s’asseoir, de marcher, de manger, de parler à la ville le plus possible en femmes, de manière à obtenir un naturel parfait sur la scène… »  
Ou encore
« …..Utaemon qui a soixante-dix ans et qui traine la jambe excelle dans cette attitude repliée, toujours vue de trois quarts, qui est essentiellement celle de la femme nippone au théâtre. Séduction par l’effacement : sa démarche glissante, à peine inégale est une danse. Il lui suffit d’une écharpe flottante, rêveusement renouée ou dénouée, pour évoquer le passé riche et complexe d’une geisha arrivée à l’âge du savant amour. C’est assez d’un rosaire tendu à un guerrier pour indiquer que sa vie se passera désormais dans un monastère. Le viol est signifié par le geste de l’homme qui tire brutalement par un bout le long obi de la femme, et posant le pied sur ce pan de ceinture se fige pour un moment dans une attitude de victoire. Mais le plus beau de ces gestes symboles est celui de l’épouse ou de l’amante qui accomplit le discret, l’immémorial suicide des femmes nippones en se tranchant la carotide, et s’effondre, n’oubliant pas de sortir par l’échancrure de son kimono l’écharpe rouge qui tient lieu de sang.
 
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  kabuki6
  kabuki9
Kitagawa Utamaro. - Beautés du jour en robes d'été (Natsu ishô tôsei bijin), « Dans le goût des motifs d'Izugura » (Izugura shi-ire no moyô muki). Vers 1804-1806    
 
Le maquillage au japon comme en occident est partie intégrante de la féminité, mais il révèle dans le théatre kabuki un idéal esthétique traditionnel bien différent et qui différencie fortement la femme japonaise de l’occidentale.
 
*
*  *
 
Dans le Japon ancien, le teint pâle, la blancheur de la peau sont des attributs de la beauté, les femmes avaient également pour habitude de se dessiner un point rouge sur la lèvre inférieure, dans le but de faire paraître la bouche plus petite. Dès l’âge de la puberté, les jeunes filles devaient se raser ou s’épiler les sourcils. Soit complètement, soit de manière à ne laisser que l’épaisseur suffisante pour former un arc très fin. À la place des sourcils rasés, il était normal de mettre deux taches noires, placées assez haut sur le front
Teint d'albâtre, lèvres rouges et sourcils haut perchés sur un petit visage ovale, caractérise ainsi l'archétype de la beauté féminine japonaise, mélange de sophistication, d'épure et de mystère, sublimé par les geishas de Kyoto.
 
  kabuki-10.jpg   kabuki-11.jpg  
 
 Le maquillage, qui dissimule le visage sous des couches de fards, devient un masque qui gomme l'altérité. Au Japon, le maquillage n'est pas qu'une esthétique; il masque les sentiments et symbolise le rôle social.
Il est en quelque sorte mise à distance et dépersonnalisation de l’individu  bien plus que différenciation et affirmation de soi.
 
Ceci rejoint l’extrème stylisation des représentations féminines dans l’uki yo é, notée par Edmond de Goncourt [2], qui observe :
 
  kabuki3  
 
«Le peintre ne reproduit les yeux que par deux fentes avec un petit point au milieu, le nez que par un trait de calligraphie aquilin, et le même pour tous les nez de l’Empire du Lever du Soleil, la bouche que par deux petites choses, ressemblant à des pétales recroquevillées de fleurs...»
Il s’agit là de conventions mais ce sont celles la mêmes qui confèrent au maquillage ses caractéristiques visant à souligner, à accentuer ou bien à estomper, à unifier . 
C’est peut être Charles Baudelaire qui dans son Éloge du maquillage [3] nous en apprend le plus sur les secrets ressorts de cette distanciation lorsqu’il écrit 
« … l'usage de la poudre de riz si niaisement anathématisé par les philosophes candides a pour but et pour résultat de faire disparaître du teint toutes les taches que la nature y a outrageusement semées et de créer une unité abstraite dans le grain et la couleur de la peau, laquelle unité comme celle produite par le maillot rapproche immédiatement l'être humain de la statue c'est-à-dire d'un être divin et supérieur .. ».
Divinisation d’une beauté inaccessible ou vénération de la beauté lorsqu’elle confine au  divin ?
Stylisation, violence et jeu des contrastes, si le théâtre qu'il soit dépouillé comme le nô ou riche de maquillages et de parures comme le kabuki, parvient à susciter l'émotion liée à la beauté féminine en ne mettant aucune femme en scène, c’est peut être, comme  le dit Tanizaki dans son Eloge de l’ombre [4], que  « … le beau n'est pas une substance en soi, mais rien qu'un dessin d'ombres,…un jeu de clair-obscur produit par la juxtaposition de substances diverses. (...) le beau perd son existence si l'on supprime les effets d'ombre. »
 
Cristina Diaconu-Barbotin et Jean Pierre Barbotin.
 

[1]. Marguerite Yourcenar, Le tour de la prison (Gallimard, NRF, 1991). 
[2]. Edmond de Goncourt, Utamaro, le peintre des maisons vertes (Parkstone, 2008). 
[3]. Baudelaire, Le Peintre de la vie moderne (Fayard, Mille et une nuits, 2010). 
[4]. Junichirô Tanizaki, Eloge de l'ombre (Verdier, 2011). 
 
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22 mars 2012 4 22 /03 /mars /2012 16:43

Pour saluer

Félicien Marceau           

            

                       
MARCEAU Félicien 2

Si Félicien Marceau prend encore le temps de feuilleter la presse française dans le canton du ciel où il s'est installé, il doit réellement pouffer de rire. La montagne d'éloges que les gazettes viennent de déposer devant sa tombe est non seulement inattendue, mais presque indécente après les démêlés qu'il a eu avec la critique bourgeoise, sa vie durant. Ce concert de louanges est d'autant plus surprenant que, du Figaro à Libération, de Valeurs Actuelles au Nouvel Observateur, les portraits sont, la plupart du temps sans réserve, sans réserve aucune. Seul, Le Monde s'est senti obligé de répandre quelques gouttes de fiel helvétique en tête de sa rubrique nécrologique, mais c'était pour mieux agiter l'encensoir dans la suite de l'article. Nous attendons avec impatience la notice de Télérama qui devrait gâcher cette belle unanimité par deux ou trois colonnes de parfaite mauvaise foi ou du plus mauvais goût. Félicien Marceau n'en saura malheureusement rien car, au ciel, on ne reçoit pas Télérama.
Tout le monde sait que Félicien Marceau ne s'appelait pas Félicien Marceau, mais Louis Carette, qu'il est né à Cortenberg en Belgique le 16 septembre 1916 dans un milieu bourgeois et catholique et qu'il reçut, comme tous les jeunes gens de son époque et de son extraction, une excellente éducation chez les jésuites puis chez les Pères de Louvain. Nul n'ignore qu'il commença sa carrière en 1939 comme journaliste à la radio nationale belge, et qu'après avoir été démobilisé à l'été 1940, il eut la légèreté de donner jusqu'en 1942 quelques émissions radiophoniques qui lui valurent des ennuis à la Libération [1]. "Bêtises, péchés de jeunesse" dira Marceau. Mais l'époque n'était ni indulgente ni miséricordieuse pour la jeunesse. Notre jeune auteur appris à ses dépens que la justice des hommes est faite par des hommes. Il s'exila en France pour y accomplir l'intégralité de son oeuvre. C'est ce qui fait que, né belge, il compte aujourd'hui parmi les plus grands écrivains français. Les bêtises de jeunesse ont parfois du bon.
De Marceau, on retiendra surtout la carrière de dramaturge. Avec l'Oeuf, montée par André Barsacq  au Théâtre de l'Atelier en 1956, il utilise la trame de la comédie boulevardière pour faire oeuvre de moraliste, et de moraliste grimaçant. Magis, son héros, modeste employé, de la race des personnages d'Anouilh ou de Marcel Aymé, découvre que le bonheur, l'amour et la réussite ne sont donné qu'à ceux qui acceptent les règles de la société. Le petit bourgeois naïf va progressivement rentrer dans le jeu, dans l'Oeuf qu'est le système, au prix d'une l'hypocrisie et d'une duplicité sans égale. Il réussira évidemment sur toute la ligne et le joli conte du départ va se transformer, au fil des saisons de la vie, en une comédie féroce et joyeusement cynique où les personnages finiront tous par ressembler à leur caricature. Pièce neuve, écrite dans un style brillant et une forme narrative très libre, l'Oeuf connaîtra un succès mondial et Marceau un début de célébrité.
Suivront d'autres productions, moins emblématiques, mais qui dessineront, de proche en proche, une oeuvre dramatique originale. La Bonne Soupe (1958) raconte, dans un style plein de saveur, la vie d'une jeune fille pauvre, qui accumule les malheurs et finit par préférer le demi monde à la misère. L'Etouffe-chrétien (1960) est une farce en péplum où Néron et sa mère Agrippine tournent en dérision la morale chrétienne. Suivront Les Cailloux (1962), La Preuve par quatre (1964), Madame Princesse (1965), Un jour, j'ai rencontré la vérité (1967), Le Babour (1968), et L'Homme en question (1973), autant de comédies légères mais parfaitement noires, où la nature humaine finit toujours par avoir raison du moralisme et du démocratisme du siècle. C'en était trop pour la critique des années 60, qui avait laissé passer l'Oeuf, mais qui débina tout le reste. Marceau aimait le théâtre mais détestait la critique. Comme il est à peu près impossible dans ce pays d'écrire pour l'un sans subir l'autre, il décida d'aller voir ailleurs et se réfugia à l'Académie française et dans le roman.
C'est dommage. L'oeuvre dramatique de Félicien Marceau reste inachevée, alors qu'il aurait pu nous donner d'autres morceaux de choix. Son petit monde, fait d'ingénus, de cyniques, de jouisseurs, de filles faciles, de ratés, de génies à la dérive, aurait pris de l'épaisseur. Marceau avait un sens aigu du théâtre. Il avait su trouver le bon équilibre entre une forme rapide, brillante, souvent moderniste, et un fond empreint de réalisme et de culture classique. Son oeuvre prolongeait celle d'Anouilh, même s'il ne croyait pas à l'innocence, elle préparait d'une certaine manière celle de Ionesco, même s'il avait horreur de l'absurde et de l'onirisme. Son théâtre eut le privilège d'être servi par une pléiade d'acteurs formidables : Jacques Duby, qui fit pour partie le succès de l'Oeuf, Marie Bell et Jeanne Moreau, excellentes dans La Bonne Soupe, Arletty, Jean-Pierre Marielle, François Périer, Francis Blanche, Jean-Claude Brialy, Michel Duchaussoy, Bernard Blier, et tant d'autres.
Sa passion du théâtre, Marceau l'exercera également dans la traduction. On se souvient de sa belle adaptation de la Trilogie de la Villégiature de Carlo Goldoni, que Giorgio Strelher mit en scène à l'Odéon en 1978. On connaît moins sa traduction du théâtre de Pirandello, publiée à la fin des années 60, qui restitue avec finesse l'oeuvre du grand Sicilien. Amant de l'Italie, amoureux de la liberté, Marceau rêve d'un monde où le conformisme ne tient aucune place, où l'idéologie et la comédie sociale n'ont aucune valeur. Il ne croit qu'à l'homme, à l'homme avec ses hauts et ses bas, il prend tout ensemble, accepte tout, comprend tout, pour peu que la vie soit vécu comme une aventure. Face au système, il prône la rebellion, mais une rebellion de la vie, fraîche et joyeuse, légère, qui ne doit rien aux raseurs, ni aux prêcheurs ni aux faiseurs de doctrine. Son modèle d'homme, c'est Giacomo Casanova, ce Casanova à qui il consacra deux beaux essais - Casanova ou l'anti Don Juan, Casanova ou l'insolente liberté - le cavaliere ruiné, pourchassé, brûlé, boucané par une existence aventureuse, mais qui continue à dresser fièrement sa face au soleil et à faire retentir sur les places sa canne et ses éperons.   

  Eugène Charles.

 


[1]. On lira avec beaucoup de plaisir le roman de jeunesse de Félicien Marceau, les Pacifiques, que l'excellente maison De Fallois vient de rééditer, et qui retrace, dans un style plein d'ironie et de légèreté, ces journées de juin 39 à mai 40 et les illusions d'une génération qui allait payer cher le prix de la guerre et celui de la liberté.

 

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19 mars 2012 1 19 /03 /mars /2012 13:40
La monarchie de Juillet
 
de Gabriel de Broglie
Mis en ligne : [19-03-2012]
Domaine : Histoire
Monarchie-de-juillet.gif
 
Gabriel de Broglie, né en 1931, est historien. Membre de l'Académie des sciences morales et politiques et de l'Académie française, il est un des grands spécialistes de l'histoire de l'orléanisme et de la monarchie de Juillet. Il a récemment publié :  Le XIXe siècle : l'éclat et le déclin de la France (Perrin, Paris, 1995), Mac Mahon, (Perrin, 2000), Le droit d'auteur et l'internet (Paris, 2001). 
 

Gabriel de Broglie , La monarchie de Juillet. Paris, Fayard, mai 2011, 462 pages.

 
Présentation de l'éditeur.
Le changement dynastique n'est que l'un des effets de la révolution de 1830. Les Trois Glorieuses et la monarchie qu'elles engendrèrent, portées par les parties les plus dynamiques de la société – gens de plume, artistes, entrepreneurs, jeunesse étudiante –, par l'impressionnante galerie des « hommes nouveaux », par la frange la plus éclairée de l'aristocratie et des catholiques, ne sacrifièrent guère à l'utopie. La volonté d'implanter en France des mœurs et des institutions libérales était un projet solide, réaliste, conçu pour l'avenir. C'est lui qu'il faut créditer du progrès des libertés, du développement économique, du maintien de la paix au prix de quelques déconvenues et même de l'exceptionnelle floraison romantique. Si ces avancées, cette acclimatation au parlementarisme, cet enrichissement , certes bien inégalitaire, du pays ont fini emportés par le torrent de 1848, c'est en partie parce que les équipes dirigeantes, à l'épreuve du pouvoir, n'ont pas bien su accompagner le projet : défaut d'imagination devant l'événement, routine, rivalités personnelles, aveuglement ou sincérité douteuse du roi, scandales, résistance au changement, particulièrement en matière sociale, tout vint pervertir et gauchir une construction qui aurait peut-être assuré à la France un avenir meilleur. On aurait tort de condamner les idées et les aspirations des hommes de 1830 au motif que le régime a sombré dans le discrédit et a partiellement échoué à unir la nation. Nourri de l'intime connaissance que son auteur a de l'orléanisme, éclairé par de longs passages dus à d'illustres témoins – de Hugo à Chateaubriand, de Tocqueville à Guizot, de Rémusat à Louis Blanc… –, enrichi des recherches et des problématiques les plus récentes, ce livre offre la synthèse précise et vivante qui manquait. Un grand pan de notre histoire, longtemps négligé, nous est ainsi révélé. Membre de l’Académie française et de l’Académie des sciences morales et politiques, chancelier de l’Institut de France, Gabriel de Broglie est l’auteur de plusieurs biographies sur l’orléanisme et sur les grands représentants de ce courant : Guizot, Mme de Genlis, Mac Mahon, etc.
 
L'article d'Alain Duhamel. - Le Point du 9 juin 2011.
Les leçons de la monarchie de Juillet. Louis-Philippe est l'un des souverains français les plus sous-estimés, et la monarchie de Juillet pâtit toujours d'une image caricaturale. On regarde encore aujourd'hui le roi des Français sous la forme de la fameuse poire dessinée par Daumier, on fait du parapluie son sceptre, on se gausse du roi bourgeois qui préconisait le "juste milieu". Dans notre historiographie et plus encore dans la mémoire collective, les modérés ont rarement bonne presse et, à droite, sous la Ve République notamment, on place plus haut les bonapartistes que les orléanistes. En son temps, Valéry Giscard d'Estaing en a souvent pâti. Aujourd'hui, les centristes en paient toujours le prix. D'où l'intérêt particulier de l'excellent livre que Gabriel de Broglie consacre à la monarchie de Juillet (1), à la fois érudit et d'une parfaite clarté, ne manquant ni d'empathie pour le sujet ni de la distance nécessaire vis-à-vis de ses acteurs. On sent ses préférences - il place plus haut Guizot, Victor de Broglie bien sûr ou même Molé que Thiers, qu'il méprise, ou que les médiocres maréchaux (Soult, Gérard, Mortier) dont le roi fait par fausse habileté les chefs nominaux de ses gouvernements et que l'auteur réduit à juste titre à leur piètre proportion politique. Il dépeint fort bien Louis-Philippe lui-même, sans doute le roi le plus intelligent depuis Louis XIV, assurément le plus moderne, le plus sage, le plus pacifique et le plus subtil. Le plus original aussi par son éducation, imprégnée des Lumières, par son itinéraire (après avoir brillé à Valmy et Jemmapes, il doit s'exiler vingt-cinq ans en Allemagne, en Suisse, en Scandinavie et jusqu'en Laponie, aux Etats-Unis puis en Angleterre, dans des circonstances extrêmement périlleuses, parfois sans le sou), par son mélange de bonhomie et de fierté, de courage et de ladrerie, de clairvoyance et de prudence. Quelqu'un en somme de très peu banal, à l'opposé même de sa légende.
Plutôt que par l'histoire événementielle, nécessaire mais classique, le livre de Gabriel de Broglie se distingue par de remarquables chapitres thématiques, avec de larges ouvertures sur la société. Bien sûr, l'histoire parlementaire de la monarchie de Juillet est intéressante, puisqu'il s'agit en fait de l'apprentissage de la démocratie libérale, malgré un corps électoral encore exigu. Louis-Philippe respecte scrupuleusement, il est le premier à le faire, la règle de la majorité sortie des urnes. On s'émerveille au passage de la qualité des orateurs et de la vivacité des articles de presse de l'époque. Plus stimulant est néanmoins le contraste souligné par l'auteur entre l'avènement d'une société bourgeoise, dominée par l'argent et par la notabilité, et l'explosion simultanée du romantisme, de Berlioz à Delacroix, d'Hugo à Vigny ou Lamartine, au moment où culmine Balzac et où s'affirme Stendhal. D'un côté, une France dominée par les banquiers et par les financiers plus que par les industriels - comme en 2011 -, de l'autre un bouillonnement intellectuel, artistique et littéraire presque sans égal, à la différence d'aujourd'hui. Au passage, Gabriel de Broglie scande d'ailleurs judicieusement ses récits et ses analyses par des extraits bien choisis d'Hugo ou de Chateaubriand, de Guizot ou de Tocqueville, de Remusat ou de la comtesse de Boigne.
De même la volonté de Louis-Philippe de restaurer méthodiquement l'unité nationale après des décennies de tempêtes, un objectif permanent du courant orléaniste, est-elle soulignée à bon droit. Après une phase d'anticléricalisme, le régime organise ainsi une cohabitation apaisée entre le catholicisme (qui cesse d'être religion d'Etat), le protestantisme et le judaïsme. Il propose une réécriture tolérante de l'histoire officielle. Il multiplie les symboles de fierté et de rassemblement : Versailles s'ouvre aux visiteurs, on dresse l'obélisque de Louxor place de la Concorde, on inaugure la colonne de Juillet place de la Bastille, on construit l'Arc de triomphe mais surtout on organise en grande pompe le retour des cendres de Napoléon. François Mitterrand, grand connaisseur de la période, avait retenu la leçon que Nicolas Sarkozy a oubliée.
C'est aussi une époque de croissance démographique(la seule au XIXe siècle), de développement économique, des premières lois sociales ou scolaires, des premiers équipements collectifs (éclairage au gaz, hôpitaux, bains publics). La France se redresse et s'apaise. Pourtant, le régime doit faire face à des émeutes, à des coups de force, à des attentats. Républicains, légitimistes, bonapartistes le harcèlent. S'il s'effondre subitement, c'est cependant par la conjonction d'une brutale crise économique, de scandales à répétition, de la mort accidentelle du très populaire héritier du trône et d'un conservatisme croissant qui sclérose le pouvoir : la France a besoin d'équilibre mais aussi de rêves, de bonne gestion mais également d'audace ou de gloire. Cela vaut toujours.

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15 mars 2012 4 15 /03 /mars /2012 01:13
A Pierre Schoendoerffer
 
En hommage au cinéaste, à l'écrivain, au soldat et à l'homme. Un de ceux - trop rares - qui auront permis aux générations d'après guerre de vivre debout et de regarder le visage de leur pays en face. Aux chefs, aux héros, à tous les morts de nos guerres coloniales dont il aura magnifié le destin. A la France qu'il aura aimée et consolée... et à tous ceux, ce soir, qui ont le coeur un peu las.
 

la 317e section

 
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12 mars 2012 1 12 /03 /mars /2012 16:08
De la grandeur
Saint-Simon
 
de Jean-Michel Delacomptée
Mis en ligne : [12-03-2012]
Domaine : Lettres  
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Jean-Michel Delacomptée est écrivain et essayiste. Il est l'auteur de portraits littéraires de personnages historiques et d'écrivains, tous publiés chez Gallimard, dans sa collection "L'un et l'autre" :  Henriette d’Angleterre avec Madame la Cour La Mort, François II avec Le Roi Miniature, Ambroise Paré avec Ambroise Paré La main savante, La Boétie et Montaigne avec Et qu’un seul soit l’ami, Racine avec Racine en majesté, Mme de Motteville avec Je ne serai peintre que pour elle, et aujourd’hui Bossuet avec Langue morte Bossuet. Il a également publié deux romans : Jalousies (Calmann-Lévy, 2004), La vie de bureau (Calmann-Lévy, 2006).  
 

Jean-Michel Delacomptée, De la grandeur. Saint-Simon, Paris, Gallimard, novembre 2011, 233 pages.

 
Présentation de l'éditeur.
Saint-Simon vivait entouré de tableaux. Ils peuplaient par dizaines les murs de son château, portraits de famille, portraits de Louis XIII encadrés dans les boiseries, fixés au-dessus des glaces, peints sur toile, peints sur bois, en estampes, buste de Louis XIII sur un piédestal, la tête en cire ceinte d'une couronne en cuivre, portraits de Mme de Saint-Simon, de Rancé, du duc d'Orléans, du cardinal de Fleury, du cardinal de Noailles, du cardinal Dubois devant la chaise percée, et, dans une chambre au premier étage ayant vue sur le parc, du feu duc de Saint-Simon et de la feue duchesse, sans autres précisions, le duc Claude et Charlotte la mère, ou Diane sa première épouse. Saint-Simon n'apparaît jamais, aucun tableau de lui.
 
L'article de Christine Ferniot, Lire - décembre 2011.

La plume du siècle. En 2010, Jean-Michel Delacomptée signait un brillant portrait de Bossuet dans la collection L'Un et l'autre, dirigée par J.-B. Pontalis. Respectant les principes de ces courts ouvrages fondés sur les fraternités électives, Langue morte : Bossuet était un récit subjectif consacré à l'Aigle de Meaux, ce grand amoureux du passé, de la langue exacte, redoutant "l'avènement du monde à venir dont il abhorrait l'athéisme, les désordres latents et l'attrait pour la chair". Racine, Ambroise Paré, La Boétie ont également intéressé le spécialiste des lettres du Grand Siècle, porté par une insatiable curiosité littéraire. Et le voici aujourd'hui à l'écoute de Saint-Simon, reprenant en exergue cette citation tirée des Mémoires : "Au temps où j'ai écrit, surtout vers la fin, tout tournait en décadence, à la confusion, au chaos, qui depuis n'a fait que croître." Dès les premières pages de son livre, Jean-Michel Delacomptée pose la question fondamentale de l'écriture et de ses objectifs : "A partir de quel moment un écrivain, chargé d'un projet longuement fermenté mais qui lui résiste, finit par se lancer et, d'une traite, le réalise ?" En effet, Saint-Simon n'entame l'immense projet de ses Mémoires qu'en 1739 ou 1740. Fatigué, éloigné du monde, il a passé les soixante ans. Et Delacomptée de répondre presque aussitôt : "L'appel de la vérité, je crois. Et la grandeur." Tout en y songeant très jeune, Saint-Simon ne réalise son projet magistral qu'à son crépuscule.  C'est grâce à son mariage que le duc obtient une charge lui permettant de loger au château de Versailles, d'être à la cour et donc au centre du monde. Sans cette position, il n'aurait rien vu et surtout rien entendu. Mais, uni à Marie-Gabrielle, la fille aînée du maréchal de Lorges, voilà Saint-Simon dans la place, en courtisan idéal et surtout en homme d'honneur et de fidélité. En grand sage également, comme le décrit le narrateur : "Saint-Simon était pieux, pondéré, corps et âme épris de son épouse, avec des appétits réglés et un penchant prononcé pour les moeurs régulières. Il prenait soin de son hygiène, mangeait modérément bien qu'il fût gourmand... Il buvait peu, répugnait aux débordements du jeu..." Et pourtant cet homme presque parfait va rester un ami fidèle du Régent, Philippe d'Orléans, dont les faiblesses de caractère et de tempérament étaient extrêmes et les tentations multiples. Ces débordements mettent en rage son conseiller, même si convaincre, manipuler, est dans sa nature.  Saint-Simon a l'éloquence dans le sang et Jean-Michel Delacomptée revient avec admiration sur sa puissance verbale, auprès du duc d'Orléans comme du roi Louis XIV. Homme de plume et homme de voix, grand fumeur fasciné par la mort, Saint-Simon se montre d'une dureté implacable à l'égard du roi Louis XIV, "dictateur assourdi par le bourdonnement des essaims de flatteurs qui lui tourbillonnaient autour". Pour Saint-Simon, Louis XIII fut la grandeur même, modèle de charité et de perfection quand l'homme qui lui succède possède une âme trop petite. Et plus tard, lorsque Louis XV à son tour lui impose l'exil, Saint-Simon n'a plus qu'à changer de monde, trouver une autre voix. Dans ses Mémoires, il va dire "je", se mettre à découvert et n'exister que par l'écriture, achevant cette oeuvre en demandant une "bénigne indulgence" à ses lecteurs. Comme avec Bossuet, Jean-Michel Delacomptée se montre fasciné par le souffle de Saint-Simon : "Une langue écrite par le vieil homme, mais qui était si neuve, si vibrante de passion, si chargée de la grandeur même du règne dont il blâmait les tares, qu'aucun style d'une fécondité pareille n'avait jusqu'alors retenti."  C'est donc ce "sens de la grandeur" que Delacomptée veut remettre en lumière et célébrer au cours de ce texte magnifiquement tourné. Ecriture vive, culture sans vanité, élégance de grand seigneur, voilà ce qui caractérise cet essai-portrait, savant mais accessible. Il y plane la nostalgie d'un passé flamboyant, quand la langue française créait le rêve, se plaçait à hauteur de l'ambition politique et sociale pour devenir un patrimoine de l'humanité. Les Mémoires de Saint-Simon et le livre de Jean-Michel Delacomptée devraient être adressés à tous les hommes politiques appelés demain à s'exprimer devant leurs électeurs. Ce n'est pas un conseil, c'est un médicament, que dis-je, une thérapie ! 


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