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5 août 2012 7 05 /08 /août /2012 16:59
La République
et le Prince moderne
 
de Blandine Kriegel
Mis en ligne : [6-08-2012]
Domaine : Idées 
KRIEGEL-Blandine-la-Republique-et-le-Prince-moderne.gif
 
Blandine Kriegel, née en 1943, philosophe, professeur émérite des universités, a joué un rôle essentiel dans le renouveau de la philosophie politique et de l'histoire du droit public en France. Elle a récemment publié : Philosophie de la République (Plon, 1998), Etat de droit ou Empire ? (Bayard, 2002), Querelles françaises (avec Alexis Lacroix, Grasset, 2009), Le Big bang et après ? (avec Alexandre Adler, Marc Fumaroli et Trinh Xuan Thuan, Albin Michel, 2010). 
 

Blandine Kriegel, La République et le Prince moderne, Paris, PUF, novembre 2011, 386 pages.

 
Présentation de l'éditeur.
A l'heure où, partout dans le monde, les peuples se tournent vers la république démocratique, mais à l'heure aussi où l'Europe hésite à bâtir une république commune, que sait-on véritablement de l'histoire de la république européenne ? Est-elle issue, comme l'affirment nombre d'historiens anglais, des cités antiques et médiévales ? Est-elle née, comme le voudrait un préjugé francocentrique tenace, de la Révolution française de 1789 ? En contournant ces deux généalogies, trop longue ou trop courte, la philosophe Blandine Kriegel retrace ici une histoire originale et inédite de la république moderne. Celle-ci naît en effet de la rencontre inattendue des traditions des républiques de cité et de celle du droit politique moderne de l'Etat qui permet à l'insurrection des Pays-Bas néerlandais de vaincre le despotisme impérial de Philippe II. Mieux, tous les Etats-nations européens, au premier rang desquels la France et l'Angleterre, contribuent à sa victoire. Mieux encore, le droit politique neuf de cette première république d'Etat qui s'affiche dans les discours de Guillaume d'Orange, véritable "Prince moderne", comme dans les Déclarations d'indépendance des Provinces-Unies, est rédigé par des Français, protestants et "politiques". L'épilogue de cette histoire culmine avec le "Grand Dessein" d'Henri IV et de Sully de construire une république européenne... devant laquelle nous trébucherons encore. La république moderne, une idée européenne ? Ou quand le retour sur le passé peut permettre de frayer la voie à l'avenir. 
 
Le point de vue de La Revue Critique.
Blandine Kriegel poursuit son remarquable travail de renouveau des idées politiques et des fondements du droit public. Après avoir rendu justice aux travaux des légistes et des historiens de l'Ancien régime qui fondèrent notre histoire savante, elle travaille depuis une quinzaine d'années sur la notion de République. Avec sa Philosophie de la République, publiée en 1998, elle montrait comment l'idée républicaine s'est progressivement construite depuis l'antiquité jusqu'à l'époque moderne pour donner naissance à ce que l'on appelle aujourd'hui l'Etat de droit. Loin d'être une création de la Révolution, la République moderne, c'est à dire le gouvernement de l'intérêt général et de la loi, a été conçu en France dès l'époque classique, à partir des travaux des légistes capétiens sur l'indépendance de l'Etat. Mme Kriegel complète aujourd'hui son approche par un ouvrage sur "La République et le Prince Moderne" qui souligne les liens étroits entre souveraineté, légitimité de l'Etat et République. C'est au XVIe siècle, lors de l'insurrection des Pays Bas contre l'Espagne de Philippe II que les idées françaises connaissent un nouveau développement. Deux visions politiques s'affrontent : les Espagnols défendent l'idée d'empire européen et s'appuient sur l'intransigeance de la Contre Réforme pour éradiquer le protestantisme, les Hollandais, fatigués des guerres de religion et convaincus de former une communauté, luttent pour leur émancipation. Ils se rallieront à un chef, le protestant Guillaume de Nassau, prince d'Orange, figure exemplaire du Prince moderne, qui donne une base militaire et politique solide à la révolte. De l'union du Prince et du peuple, naîtra une nouvelle entité politique, la République des Provinces Unies dont la déclaration précède de deux siècles les déclarations américaines et françaises. Ce n'est pas un hasard si la France d'Henri III s'y rallie. La monarchie capétienne, elle même en lutte contre l'impérialisme espagnol, est confortée par le vent de liberté qui souffle des Pays Bas et qui va progressivement balayer toute la maison d'Autriche. Blandine Kriegel tire toutes les leçons politiques de cette période. L'idée d'empire européen a vécu, du moins pour quelques siècles. L'ère qui s'ouvre sera celle des Etats et  leurs chefs, à l'image du Prince moderne, tireront leur légitimité non plus du droit divin mais de leur capacité à faire respecter la souveraineté de la nation et les lois qu'elle s'est donnée. Deux remarques viennent à l'esprit en refermant ce livre plein d'enseignements et écrit d'une plume alerte et sûre. La première a trait au débat Monarchie-République. On n'a pas tort de penser, avec Mme Kriegel, qu'il a été longtemps mal posé et qu'il peut conduire à passer à côté de l'essentiel, l'idée de République selon Jean Bodin, dont la forme peut être d'ailleurs aussi bien monarchique que démocratique. Peut-on, pour autant, exonérer la République française de tous ses péchés originels : jacobinisme, sectarisme idéologique, démocratisme, profonde méconnaissance des réalités et des devoirs d'un Etat moderne... ? Et peut-on passer par pertes et profits tout ce qui la distingue des autres Etats qui ont choisi la forme républicaine ? Nous ne le croyons pas. C'est pourquoi nous continuerons a émettre sur le régime républicain, tel qu'il se pratique chez nous,  toutes les réserves qui s'imposent ! La seconde remarque concerne la notion d'Empire. A la lecture de l'ouvrage de Mme Kriegel, on voit que cette notion suscitait il y a quatre siècles les mêmes critiques qu'aujourd'hui, même si les débats sont devenus plus feutrés et sensiblement moins sanguinaires ! Nous en avons tiré, quant à nous, les conséquences, en rangeant toute idée d'empire ou d'union continentale au magasin des accessoires inutiles. Il semble que, de son côté, Mme Kriegel garde quelques illusions sur les institutions européennes. Qu'elle n'hésite pas à se relire ! paul gilbert.
      
La critique de Jean-Pierre Rioux. - La Croix du 5 avril 2012.  
La république sauce hollandaise. L'avènement de la république moderne, communément liée aux révolutions française et anglaise, serait en réalité née dans les Provinces-Unies, de l'idéal d'un prince, Guillaume d'Orange.  Nous croyons – et on nous apprend – que la république moderne est fille de notre 1789, ou tout juste apparentée, concédons-nous, avec la révolution anglaise du XVIIe siècle et l'Indépendance américaine du XVIIIe. Erreur ! nous dit Blandine Kriegel : la première république moderne est hollandaise, elle eut sa formulation victorieuse en plein XVIe siècle de Réforme et de Renaissance, quand Guillaume d'Orange fit plier l'envahisseur espagnol des Provinces-Unies insurgées. Il le fit avec l'aide d'un bataillon de penseurs et d'hommes d'action français, mais surtout avec le soutien de tous les États-nations européens ennemis de l'Empire espagnol et de la maison d'Autriche, avec le renfort de tous les contempteurs de la féodalité des principautés et des cités nées au Moyen Âge, de tous les ennemis de la Rome papale empêtrée dans ses guerres de religion et son discours universel.  Cap, donc, chez ces Hollandais alors si commerçants, si instruits, si artistes et si fiers combattants ! Le voyage – parfois difficile, car il faut apprendre à chaque ligne et Blandine Kriegel adore l'argumentation nourrie et érudite – est une révélation. Oui, là-bas est né « un nouveau droit politique qui anticipait l'avenir européen » , un art de la politique sans Machiavel, un goût pour l'association consentie, un appel au peuple pour vivre ensemble et tutoyer l'avenir : un sens du bien commun qui réconcilie. Oui, là-bas défila le premier cortège de la modernité : un « prince moderne » magistrat parmi d'autres ; un corps du peuple – les états généraux des provinces et des cités – détaché du corps du roi et de l'Église ; une souveraineté populaire magnifiée par des représentants qui délibèrent en son nom ; un sentiment national décroché de l'appartenance religieuse. Ainsi naquit en Hollande la république moderne, c'est-à-dire forte et libre, ennemie de la guerre et des divisions ; la république qui respecte la représentation populaire, règle la souveraineté et fertilise la cohésion nationale par l'État de droit pacificateur. Blandine Kriegel décrit aussi, avec jubilation, un autre défilé : celui des intelligences françaises qui ont contribué à formuler l'idéal d'Orange et à imposer les déclarations d'indépendance des Province-Unies. Il en est de connues, et d'abord celle de Jean Bodin, théoricien de la souveraineté, de Théodore de Bèze, apôtre de la résistance légitime, ou de François Hotman, un des premiers doctrinaires de la nation. De moins connues aussi, tels Henri IV et Sully formulant un « grand dessein » européen où le fédéralisme accomplira les nations. D'inconnues aussi, et si savoureuses à découvrir, comme cet étonnant Philippe de Marnix de Sainte-Aldegonde, calviniste et soldat, diplomate et pamphlétaire, adulé puis trahi par les siens mais un des pères spirituels de la pacification de Gand en 1576 et de l'Union d'Utrecht en 1580 ! Toutes valent d'être connues et saluées.

 

Autre article recommandé : Bertrand Renouvin "République : le moment hollandais", Royaliste n° 1009 du 19 mars 2012.
 
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31 juillet 2012 2 31 /07 /juillet /2012 07:12
 
 
jeux d'anjou
 
 
 
Anjou,
Ciel, toits et Loire de cendre bleue,
Et fines ailes des moulins tournant un peu,
Quand le vent joue;

Maisons blanches et saules d'argent
Mirant dans l'eau vos tons si doux,
Que de fois je me surprends songeant
Secrètement à vous !

Et plus encore sans doute,
A cette fille de Champtocé
Arrêtée sur le bord de la route
Et qui souriait quand je suis passé.

Bords argentés de Loire
Beau pays des yeux gris
Entre les boucles noires,
Que je vous chéris !
Maisons blanches dormant dans les prés
Ou les vignes,
Sous les toits bleus d'ardoise fine,
Jamais sans doute ne vous oublierai,
Ni la molle Angevine.
 
 
 
tristan klingsor (1874-1966). Le Divan (1926).
 
 
la balancelle
 
 
 
Si tu pouvais aller vers le pays ou dort
Celle qui fit mon cœur si lourd,
Je te ferais mettre toutes voiles dehors
O balancelle de Collioure.

Pour me retenir le roi de Majorque
M’offrirait en vain
Sa fille aux joues ocres
Et cent vingt mille morabotins
D’or.

Malgré le regret,
Belle ville rose et bel azur noir
Du port,
Dès ce soir, déchirant la soie d’eau, dès ce soir
Je partirais.

Mais parée de jaune et vert comme un jeune ara,
La balancelle est sur le sable
Et pour le pays inconnaissable
Jamais elle n’appareillera.
 
 
 
tristan klinsor (1874-1966). Poèmes de la figue et de la rose. (1932).
 
 
paysage
 
 
 
Les arbres du jardin,
Se découpent dans l'air léger du soir
Comme s'ils étaient peints
Sur une fine soie;
Le bel oiseau gris qui se balance
Sur la branche d'un pêcher fleuri
Se garde de troubler le silence
D'un seul cri;
Tout dort,
Et la lune qui se mire dans l'eau du lac
Est comme une mince barque
Au milieu d'un parc illuminé d'or.
 
 
 
tristan klingsor (1874-1966).
 
 

fontaine.jpg

 
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la Revue critique des idées et des livres - dans Le jardin français
29 juillet 2012 7 29 /07 /juillet /2012 21:43
Le sens du peuple
La gauche, la démocratie, le populisme
 
de Laurent Bouvet
Mis en ligne : [30-07-2012]
Domaine : Idées 
BOUVET-Laurent-Le-sens-du-peuple.gif
 
Laurent Bouvet, né en 1968, est professeur de sciences politiques à l'université de Versailles et il enseigne également la philosophie publique à l'IEP de Paris. Il a récemment publié : Le communautarisme. Mythes et réalités (Lignes de Repères, 2007), L’année zéro de la gauche (avec Laurent Baumel, Michalon, 2003), France-Allemagne : le bond en avant (Odile Jacob, 1998), Le Fédéraliste. La démocratie apprivoisée (avec Thierry Chopin, Michalon, 1997).
   

Laurent Bouvet, Le sens du peuple. La gauche, la démocratie, le populisme, Paris, Gallimard, janvier  2012, 300 pages.

 
Présentation de l'éditeur.
Retrouver le sens du peuple est à la fois une nécessité électorale et un impératif moral pour la gauche. C’est la seule cause politique qu’elle puisse désormais embrasser. Elle ne doit pas viser le « peuple de gauche » dont elle célèbre encore, trente ans après sa brève apparition dans les rues de Paris en mai 1981, la geste mythique. Elle doit viser le peuple tout entier. Celui des classes populaires qu’elle a abandonnées depuis si longtemps ; celui qui croit dans son destin national qu’elle a oublié avant de le mépriser et de le condamner pour populisme ; celui de l’aspiration démocratique la plus large qui veut continuer à croire dans la possibilité d’une aventure collective malgré les tentations de l’individualisme et de l’anomie.  Il faut à la gauche française un projet à la hauteur et il lui faut tout de suite. Sinon elle disparaîtra, comme principe et comme force historique. Elle sera remplacée bien sûr. Il y aura d’autres organisations, d’autres aspirations aussi, sans doute, qui prendront sa place, mais lesquelles ? Il y aura d’autres hommes pour se dire « de gauche » - certains seront les mêmes d’ailleurs, cela ne les dérangera pas -, mais avec quelles intentions ? L’avenir de la gauche se joue ici et maintenant, face au peuple, avec lui et pour lui.
     
Le point de vue de La Revue Critique.  Ancien directeur de la Revue Socialiste, ex-dirigeant du site La République des Idées, Laurent Bouvet est un fin connaisseur de la social-démocratie à la française.  Son dernier livre, Le sens du peuple, fut largement commenté pendant les élections et il continue à alimenter le débat au sein de la gauche réformiste. Sa thèse est claire : depuis la fin des années 60, le peuple a progressivement disparu des références de la gauche au profit de ce qu'Alain Touraine a appelé les "nouveaux mouvements sociaux", droits des femmes, des minorités sexuelles et des communautés discriminées... Si le point de départ de cette dérive libéral-libertaire remonte à mai 68, elle a mis du temps à infuser au sein d'une gauche où le marxisme orthodoxe et le parti communiste sont restés longtemps dominants. L'émergence d'une "deuxième gauche" réformiste, incarnée par Michel Rocard, le tournant de la rigueur de 1983, l'orientation très libérale et européiste du deuxième septennat de Mitterrand, la "gauche plurielle et multiculturelle" de Lionel Jospin marquent les grandes étapes de cette évolution idéologique. Comme aux Etats-Unis ou dans d'autres pays européens, les catégories populaires, ravalées au rang de "petits blancs", de "beaufs" ou de "classes archaïques", se réfugient dans l'abstention ou se tournent vers des discours plus radicaux. Au risque de faire le jeu d'idées ou de politiques qui n'ont, elles, rien de populaire. Ces changements sont-ils irréversibles et le parti socialiste est-il condamné à ne plus être que le parti des bobos? Non, répond Laurent Bouvet, pour peu que les dirigeants socialistes acceptent de regarder la société française comme elle est et non pas comme les médias nous la racontent. Pour peu aussi qu'ils retrouvent le sens du peuple, dans ses trois composantes, sociale, nationale et démocratique. On dit que le candidat François Hollande a lu Laurent Bouvet et qu'il a bien perçu le parti que Marine Le Pen avait pu tirer de ses analyses. Saura-t-il aller plus loin que ce simple décryptage et retrouver le fil d'un vrai projet populaire ? Il est trop tôt pour le dire, même si les premières mesures prises par les socialistes ne semblent guère aller dans ce sens. Il est vrai que le fossé est grand entre les changements auxquels aspire Laurent Bouvet et ce la pensée dominante de la gauche d'aujourd'hui. Il est vrai aussi que les conceptions de Bouvet sont parfois un peu schématiques. Sa vision du peuple et des classes moyennes, son acharnement contre la "deuxième gauche", ses plaidoyers étatistes et jacobins manquent de nuance. On lui reprochera aussi d'ignorer une certaine tradition socialiste, autogestionnaire, syndicaliste, antitotalitaire et girondine - celle de Proudhon, de Sorel ou d'Orwell, celle qu'illustrent aujourd'hui un Julliard, un Dufour ou un Michéa. C'est pourtant à cette tradition-là, plus qu'à celle des Jaurès, des Trotski ou des Mélenchon, que les socialistes devraient se ressourcer s'ils veulent retrouver le soutien d'un peuple qui aspire tout autant à la liberté qu'à la justice. henri valois.
      
Entretien avec  G. Andréani et P. Cohen. - Marianne, 31 mai 2012
Laurent Bouvet, professeur de science politique, accorde un long entretien à Marianne à l'occasion de la sortie de son nouveau livre «Le Sens du peuple». Dans cette première partie, il revient notamment sur son désaccord fondamental avec la stratégie électorale élaborée par Terra nova et livre son analyse sur la capacité de François Hollande à parler au peuple.
Vous êtes en désaccord avec la suggestion de Terra nova de bâtir la stratégie sociologique et électorale de la gauche autour de ce qu’ils appellent la « France de demain », c’est-à-dire les jeunes, les femmes, les immigrés ?
Nous avons été nombreux — heureusement — à nous élever contre le rapport de Terra nova paru à la mi-mai 2011. Pour ma part, je m’y suis opposé pour plusieurs raisons, d’abord académiques et méthodologiques : pour résumer, ce rapport n’était ni fait ni à faire ! Mais c’est surtout politiquement que ce texte m’a paru dangereux : le rapport signé par Olivier Ferrand n’est pas un élément de rupture qui viendrait mettre à bas un édifice idéologique de la gauche. Au contraire. Olivier Ferrand n’a été capable d’écrire ce qu’il a écrit, que parce que ces idées constituaient déjà un ensemble idéologique bien ancré au PS. Olivier Ferrand n’est pas du genre à aller contre le courant dominant. Le phénomène est donc beaucoup plus grave que le rapport Terra nova lui-même. Beaucoup de socialistes pensent qu’il faut changer de peuple, et remplacer le peuple politique et sociologique, qui soutient traditionnellement la gauche — en bref la classe ouvrière et plus largement les classes populaires — par une nouvelle « coalition » selon l’expression de Terra nova. C’est d’ailleurs un terme étrange dans le vocabulaire politique français, issu de la sociologie politique américaine qui n’a pas grand sens dans un système électoral à deux tours comme le nôtre. Ce « nouveau peuple », ce peuple de substitution, est un amalgame de catégories sociodémographiques très différentes : les jeunes, les femmes, les minorités issues nécessairement dans l’esprit des faux experts de Terra Nova des « quartiers sensibles ». Une liste à laquelle d’autres socialistes, comme l’économiste Daniel Cohen, ajoutent d’ailleurs explicitement « les élites » ! Cette proposition est non seulement fausse mais encore dangereuse car elle conduit à au destin électoral de la gauche depuis vingt ans : perdre l’élection présidentielle et ne gagner que les scrutins locaux sur la base d’une forte abstention des catégories populaires et/ou de triangulaires, avec la présence constante du Front national dans le paysage.
Une telle vision du monde véhiculée par les socialistes et, plus généralement, par la gauche, plonge d’ailleurs ses racines très loin dans l’histoire, dès le tournant des années 1970-80. Ce n’est pas le « tournant libéral » des années 1980 qui l’induit. Le « peuple de gauche » de 1981 est déjà constitué à partir des revendications minoritaires (les femmes, les homosexuels, les régionalistes, les immigrés, etc.) dont se sont saisi le Parti socialiste et la gauche. Le phénomène s’inscrit dans la continuité de mai 1968, dans ce que j’appelle le « passage du peuple à la société », une « société des individus » selon l’expression du sociologue Norbert Elias. Le PS n’est pas le seul en cause, le PCF s’y plie aussi avec la fameuse affaire du bulldozer de Vitry-sur-Seine en 1980. Le maire communiste de la ville fait alors détruire un foyer de travailleurs maliens chassés par la municipalité de droite de Saint-Maur. Il met le doigt sur le problème de l’équilibre de banlieue à banlieue dans la répartition des charges dues à l’immigration. Il s’interroge : pourquoi les municipalités populaires de gauche devraient-elles en supporter tout le poids ? Le PCF, au lieu de soutenir son maire, le dénonce comme raciste. Sur ce plan le Parti communiste devient alors, et c’est encore le cas aujourd’hui, semblable au PS – c’est le cas aussi des Verts bien sûr.
Le grand tournant identitaire date donc d’avant 1983. Mais pour être totalement abouti, il faut passer par l’exercice du pouvoir et par le virage de la rigueur économique et sociale des années 1982-1983-1984. On voit dans ces années l’aboutissement d’une transformation fondamentale du modèle de base idéologique qui était celui de la gauche française vers un modèle que je nomme « libéral-multiculturaliste ». On peut le décrire rapidement ainsi : il s’agit de placer au centre des préoccupations l’individu, de s’attacher à l’émancipation individuelle plutôt qu’à l’émancipation collective. Et l’individu en question n’est pas qu’un sujet de droit, il est aussi et même avant tout porteur d’une identité particulière. Ces idées vont peu à peu constituer une sorte d’idéologie officielle du PS. Mais c’est une idéologie qui ne dit pas son nom, une idéologie de la fin des idéologies aurait dit Claude Lefort. Il devient dès lors très compliqué de critiquer telle ou telle position, comme le montre bien le destin de Jean-Pierre Chevènement, qui finit par sortir du PS.
Est-ce qu’en trois mois le PS et François Hollande peuvent inverser la tendance et reconquérir les couches populaires ?
> En trois mois, non. Le combat des idées prend du temps. Mais une élection présidentielle est un moment où quelques meurtrières s’ouvrent : un candidat veut gagner, il est donc prêt à écouter ce qu’on lui dit pour y parvenir. Surtout un candidat comme François Hollande. Il est le produit de l’histoire récente du PS, celle qui a consisté pendant des années à préférer aux classes populaires une « coalition », comme la dit Terra nova, constituée autour des jeunes, des femmes, des minorités. Il n’en a pas été un des principaux architectes mais il l’a portée au PS comme premier secrétaire, avec beaucoup d’autres.
Il est aussi pragmatique dans sa manière de gérer les débats d’idées, il peut donc bouger. Il a par ailleurs un fonctionnement assez circulaire qu’on retrouve dans ses discours. Il est capable de saisir les contraires et, comme on l’a vu dimanche au Bourget, de les rendre complémentaires. C’est un des maîtres du genre dans le champ politique. C’est une position qui permet de ne donner tort à personne tout en restant le maître du jeu. Est-ce que la bonne méthode pour permettre une évolution architectonique de l’idéologie de la gauche française de gouvernement de ces trente dernières années ? Seule une victoire le 6 mai prochain nous le dira !
 
Mais si l’on se souvient de la campagne de 1995, Jacques Chirac n’avait pas davantage de dispositions à entrainer le peuple ou à lui faire signe. Or, Chirac l'a fait parce qu’il a compris qu’il n’y avait d’espace pour lui qu’à la condition exprès d’être capable de toucher réellement les classes populaires en évoquant leurs sujets de préoccupation : le chômage, la « fracture sociale », etc. Est-ce que vous croyez que la crise qui, à sa façon, a poussé Chirac à jouer ce rôle peut faire de même avec Hollande ?
> Chirac n’avait pas plus de prédispositions à l’idéologie que Hollande. Chirac l’a fait à l’époque parce qu’il était dans une position de relégué dans la campagne. Or, Hollande n’a jamais été derrière dans les sondages, il fait la course en tête. Il ne peut selon moi se convaincre de retrouver le sens du peuple, de reconquérir les catégories populaires, que s’il sent que c’est la seule manière de gagner, de donner le coup de grâce à ses adversaires. C’est ce qu’il a commencé à faire dans son discours du Bourget, me semble-t-il. Sa stratégie de campagne était jusque-là, notamment dans son énoncé par le directeur de campagne, Pierre Moscovici,  d’expliquer que « Sarkozy ne peut pas nous battre » et  qu’il n’y avait donc aucune raison de changer. C’était très proche de la stratégie de Rajoy en Espagne, consistant essentiellement à ne rien faire ni dire de trop précis et de laisser venir l’adversaire. Depuis Le Bourget, on sent qu’une nouvelle impulsion a été donnée, qu’une nouvelle ambition s’est manifestée chez Hollande. Elle peut le porter au pouvoir désormais, surtout si l’on considère la position très délicate de Nicolas Sarkozy.  
Dans votre livre, il y a aussi cette idée que l’erreur profonde du Parti socialiste réside dans son rapport à l’Etat ?
> Pour les socialistes français au XXe siècle, l’Etat a joué un rôle d’écran. Un écran qui leur permettait de dire, pour faire simple, « nous sommes des révolutionnaires, nous appartenons à la grande histoire du mouvement ouvrier, nous avons le même but révolutionnaire que les communistes, mais nous sommes des démocrates, nous ne prenons pas le pouvoir par la force, nous changeons l’Etat démocratiquement. Nous sommes réformistes dans la méthode, tout en restant révolutionnaires dans les buts ». Les socialistes depuis Jean Jaurès se sont coulés dans la forme de l’Etat républicain qui leur a permis de gérer cette contradiction fondamentale. La limite d’une telle position étant évidemment la loi d’airain de l’institutionnalisation telle qu’elle a été mise en évidence de longue date par les sociologues du politique (Max Weber notamment) : ce n’est pas le parti qui se saisit de l’Etat lorsqu’il « prend le pouvoir » mais l’Etat qui prend le parti ! Ce à quoi on a assisté depuis 1981 au niveau national et, au fur et à mesure de l’extension de la décentralisation, au niveau local. Le PS est devenu un parti institutionnel, comme on le voit aujourd’hui de manière criante au niveau des collectivités territoriales.
Quand les socialistes arrivent au pouvoir en 1981, ils sont dans ce schéma-là. Mais il y deux nouveautés par rapport aux expériences précédentes : l’installation dans la durée et le fait que l’Etat n’a plus la puissance d’antan concurrencé qu’il est désormais par la logique du marché et de la dérégulation Or les socialistes s’installent au pouvoir avec l’idée que le pouvoir d’Etat dont ils pensent s’emparer va leur permettre de résoudre leurs contradictions internes et notamment l’articulation entre leur libéralisme politique et leur antilibéralisme économique. Las, à l’intérieur même du PS, l’un de ses courants, entré dans le parti en 1974, va œuvrer à remettre en cause le pouvoir même de l’Etat sur l’économie et la société au nom du marché et de la société civile – dont on sait que tant pour Adam Smith que pour Karl Marx, c’est la même chose. C’est l’aile politique de la deuxième gauche, incarnée par Michel Rocard et ses amis. Leur but n’est pas seulement la lutte de pouvoir mais la transformation idéologique du parti qui se désaxe. Il quitte son centre de gravité historique. Dans le parti, il y a désormais une force, importante, qui conteste la fiction d’un Etat protecteur du but révolutionnaire du socialisme. C’est le « parler vrai » de Michel Rocard : il faut dire que le but n’est pas révolutionnaire mais réformiste comme l’est la méthode. Il ne faut pas moins d’Etat mais « mieux d’Etat ». C’est le grand débat du congrès de Metz en 1979 : Rocard perd sur le plan organisationnel mais il gagne, en profondeur, sur le front idéologique même si dans l’immédiat le mitterrandisme l’emporte. Ceci explique aussi en grande partie la facilité avec laquelle le PS va prendre le pli de son époque dès le début des années 1980, à peine arrivé au pouvoir : le recul de l’Etat, la dérégulation, la libéralisation, etc. L’Etat socialiste, après 1982, dans les années 1980-90 sera un Etat « rocardien », technocratique et « moderne », au sein duquel la différence droite-gauche s’efface peu à peu : on multiplie les administrations de missions, les démembrements du service public, on réoriente les politiques publiques vers l’individualisation, la lutte contre l’exclusion, les « populations interstitielles », on « active » les dépenses publiques, on introduit des méthodes de gestion venues du privé dites de « new public management », etc.  Jusqu’à la LOLF et aux premiers éléments de la RGPP. On habille tout ça de tas de mots nouveaux et « modernes » : « l’Etat stratège » ou l’Etat « investisseur du social » par exemple, pour masquer sa perte de puissance et surtout de sens.
Ce phénomène est d’ailleurs contemporain de la construction européenne des années 1980-90. En la matière, la deuxième gauche, celle de Rocard et Delors, va trouver en Mitterrand un allié de choix. La conviction européenne de ce dernier, née de la nécessité impérieuse de la paix entre la France et l’Allemagne, va permettre à une véritable idéologie de la déconstruction de l’Etat national, social et démocratique de s’imposer. Or, ces trois formes d’Etat sont aussi liées à ce que j’appelle dans mon livre « les trois peuples contemporains » qui prennent forme à partir de 1848 : le peuple national, le peuple social et le peuple démocratique, et qui sont tous aujourd’hui en crise. En France, le renoncement de la gauche à l’Etat dans ces trois dimensions a participé étroitement à l’oubli et à l’abandon du peuple. Et donc à la nécessité d’en appeler à d’autres soutiens sociologiques, moins liés à l’idée d’une communauté unie de citoyens autour d’un projet commun, à la fois démocratique, social et national.
 
La montée en puissance du néo-libéralisme — un système qui ne fonctionne pas, la crise est là pour en attester — ne favorise-t-elle pas la réémergence d’un vrai clivage ? Comment la gauche peut-elle se réinventer à cette aune-là?
>  Ce qui m’intéresse dans la réinvention possible de la gauche et ce que j’aborde dans mon livre, ce n’est pas tellement la réinvention économique et sociale, mais la superstructure comme disait Marx : le politique, la culture, l’identitaire. Pour moi, la gauche ne peut se sauver d’elle-même dans la situation actuelle de sortie de l’Histoire que nous vivons qu’en s’éloignant de l’idée que seul l’individu peut être l’acteur de sa propre émancipation, cette idée que, chez chacun, ce qui compte ce sont ses rattachements identitaires, ce qu’il est plutôt que ce qu’il fait, et non plus la volonté de s’en détacher, de donner les moyens à chacun de pouvoir choisir de devenir autre chose que ce que lui assigne a priori les conditions de sa naissance. En travaillant sur ces questions d’identité, de valeurs, à partir de l’idée républicaine en particulier mais aussi avec des éléments que l’on peut trouver dans d’autres traditions, comme celle de la common decency, la décence ordinaire, chère à George Orwell, on peut reconstruire des règles communes de comportement, d’action, d’exigence dans la gestion publique, pour le « vivre ensemble », qui peut être d’ailleurs raisonnable et raisonnée.
Il ne s’agit pas d’une utopie dont on sait le devenir potentiel. Il faut, par exemple, en finir à gauche avec le raisonnement quantitativiste. C’est valable notamment pour l’Education. Ce n’est pas en ajoutant des moyens quantitatifs qu’on arrive à mieux comprendre et gouverner l’école comme la société. Il y a des éléments qualitatifs qui sont essentiels. Des choix de politique publique, d’orientation de l’action publique n’ont aucun sens s’ils ne sont pas articulés à une stratégie sociologique et politique dans le peuple et par le peuple. On touche là à la compréhension charnelle du peuple comme on la trouve chez Michelet notamment. Repartir de cette forme de compréhension, cela signifie réinvestir le débat sur ce que signifie être Français. La gauche doit se réapproprier le débat, perverti par la manipulation du gouvernement et de la majorité, sur l’identité nationale par exemple. Il faut que la gauche affronte ces questions, qu’elle réenvisage l’ensemble de ses politiques publiques — la politique éducative et culturelle sont fondamentales — à l’aune d’une grille d’analyse renouvelée, non dans la nostalgie du passé mais avec le souci du sens commun.
 
Comment accueillez-vous la démarche de l’historien Patrick Weil qui, avec ses camarades, propose « 80 propositions qui ne coûtent pas 80 milliards » ? S’agit-il d’une réémergence d’une nouvelle deuxième gauche débarrassée de ses oripeaux les plus critiquables ?
> Je n’ai pas encore lu le livre, mais j’ai vu la synthèse des propositions. J’en connaissais déjà certaines. Il y a des éléments très différents les uns des autres, mais on peut y lire globalement une orientation proche de ce que l’on retrouve depuis des années dans l’esprit commun aux travaux de la « République des idées » de Pierre Rosanvallon, chez un Eric Maurin par exemple. C’est une démarche qui est en grande partie un aboutissement, longtemps après, de l’inspiration de la deuxième gauche. J’y vois en partie une forme de rationalisation experte ou technocrate, peu importe le terme. Elle s’appuie sur l’idée que le monde est complexe, que cette complexité ne peut pas être saisie dans son ensemble. Qu’elle ne peut être transformée, mais seulement « gérée » ou régulée.
Le problème principal dans cette perspective d’ensemble, que l’on lit de manière magistrale chez Rosanvallon, c’est que le peuple doit rester « introuvable ». Il y a une société, il n’y a ni ne peut y avoir, ne doit y avoir, de peuple ! Dans cette société, il y a des problèmes que l’on va résoudre techniquement, si possible dans le plus large dans un consensus. Mais évidemment, pour que ce consensus puisse se faire, mieux vaut que les citoyens y participent de manière diffuse, composite, qu’ils participent à des jurys, à de multiples formes de démocratie locale par exemple. C’est ce que Rosanvallon appelle la « contre-démocratie ». Pourquoi pas me dira-t-on ? La démocratie représentative est en crise.  Seulement, en s’en remettant ainsi à un pouvoir diffus, jamais établi comme souverain pleinement exprimé dans la puissance de son unité, c’est bien entendu le pouvoir des élites que l’on conforte, et donc le risque populiste que l’on renforce. Cette vision un peu idyllique des choses conduit immanquablement à des frustrations, met à jour le caractère factice, artificiel de ces « espaces » de discussion. L’agora n’est pas une agora, c’est une simple place du marché avec autour, mais pas au centre, des stands, des agences, des conseils de quartiers… où l’on peut gueuler mais où rien ne se passe, rien ne se fait ni ne se décide vraiment. La gauche est semble-t-il en partie dans cette logique désormais. Toute cette histoire de démocratie participative ressemble à une gigantesque opération pour éviter de remettre le peuple au centre de la décision démocratique, par peur du populisme j’imagine. On voudrait nous faire croire que ce serait ça la nouvelle citoyenneté, la nouvelle démocratie. Moi je ne le pense pas. Il faut repartir du peuple, dans toutes ses dimensions, sans le prendre pour plus qu’il n’est ou penser qu’il a toujours raison – c’est ça le populisme – mais le considérer non plus, à la manière de Terra Nova, comme un ramassis de beaufs racistes, sexistes, homophobes et incapables de contempler les beautés de la société moderne ! La démocratie et le populisme ont partie liée, un peu de populisme rapproche de la démocratie, beaucoup en éloigne, on le sait depuis le XXe siècle.
 
Autre article recommandé : Bertrand Renouvin "La gauche et le peuple selon Laurent Bouvet", Royaliste n° 1008 du 5 mars 2012. 
 
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28 juillet 2012 6 28 /07 /juillet /2012 10:35
Pour saluer
Georges Mathieu
MATHIEU Georges
 
Nous n'avons rien publié lors de la mort de Georges Mathieu, disparu le 10 juin dernier. L'homme et l'oeuvre nous paraissaient trop considérables pour ne pas les saluer comme il convenait. Nous attendions quelques beaux textes d'hommage qui viennent enfin de paraître. Nous attendions aussi que l'on réexhume des points de vue plus rares, plus anciens sur Mathieu, ceux d'écrivains ou d'artistes, que nous republierons prochainement. Mais voici le premier texte d'hommage. Il est de la plume de la critique d'art Christine Sourgins qui l'a donné fin juin au site Culture.Mag. Nos lecteurs connaissent bien Mme Sourgins. Ils apprécient les articles pleins de force et de rigueur qu'elles donnent à Commentaire, à Liberté Politique et à tant d'autres publications de grand prestige. Mais, par dessus tout, Mme Sourgins est un esprit libre, soucieux de vérité et de beauté et l'on ne s'étonnera pas qu'elle parle si bien et si justement de Georges Mathieu. Car il était lui aussi tout cela et plus encore.
Est-il besoin de dire ce que l'équipe de la Revue Critique doit à Georges Mathieu ? Pour les plus anciens d'entre nous, il fut le médiateur, le pacificateur, celui qui ouvrit la voie de la réconciliation avec l'art et la peinture moderne, après cinquante ans d'incompréhension et d'opposition. Il pouvait s'affirmer de son siècle, dans son siècle et, dans le même temps, redevable à l'histoire, à la tradition française de ce qu'il peignait. Avec Mathieu, le temps des cathédrales, - où, comme il le disait lui-même, "les hommes étaient réellement contemporains les uns des autres" - était à nouveau ouvert. Quant aux plus jeunes, ils trouvaient chez Georges Mathieu cette belle figure de l'artiste, du créateur, du "faiseur d'enthousiasme" qu'aucune combine, qu'aucun pouvoir, à commencer par celui de l'or, n'arriveraient à abattre. De fait, rien n'a eu prise sur lui, sinon les fidélités qu'il s'était lui même donné. Parlant des conformistes de son temps, Bernanos proclamait à la fin de la Grande Peur: "ils ne nous auront pas, ils ne nous auront pas vivants". De fait, ils n'ont pas eu Georges Mathieu. 
Sainte Colombe.
 
 
Hommage à Georges Mathieu
   

La même semaine disparaissaient Georges Mathieu et un commentateur sportif : vingt minutes d’hommage au JT pour le spécialiste du ballon rond ; toute la journée radios et journaux ont glosé sur « Thierry Roland, sa vie, son œuvre ». Et pour l’inventeur de l’Abstraction lyrique ? Trois lignes, trente seconde ; réduit au logo d’Antenne 2, à la pièce de 10 francs, les jeunes générations auront à peine pu entrevoir que Mathieu peignait. Au mieux, on l‘a présenté comme un performer, « un organisateur de happening, d’événements en public ». Au siècle du divertissement travesti en culture, la Peinture  est donnée comme un club, avec des GO pour « amuser la galerie ».

Le représentant du ministère de la culture a brillé par son absence à ses obsèques. Logique : la rue de Valois organise l’invisibilité de Mathieu depuis trente ans. Beaubourg ne lui a même pas consacré une grande exposition, préférant souvent les réserves aux cimaises pour un morceau de bravoure tel que « Des capétiens partout ». Ce titre, qui fleure bon l’histoire de France, est-il politiquement correct ? Et Mathieu tel Saint Georges rompit des lances pour demander, horresco referens, le retour de l’éducation artistique à l’école… voire la suppression du ministère de l’inculture.

Nous étions donc 80 à lui rendre hommage à Notre Dame de Paris ; à côté de son cercueil blanc, une de ses toiles : un ciel bleu où des zébrures d’or ouvraient une plaie rouge. Deux académiciens arboraient leur bel habit vert. Mathieu, qui organisa des manifestations commémorant la « seconde condamnation de Siger de Brabant », aimait le faste, le panache ; il était de ceux qui pensent qu’il « faut étayer les supériorités morales par des symboles matériels, sinon elles retombent » ; de plus, la voie de l’Abstraction lyrique est une voie de l’enthousiasme qui suppose un sens de la fête, de la vitalité, une certaine théâtralité qu’on lui a parfois reproché. La cérémonie de ce 18 juin fut simple et digne ; elle s’ouvrit sur le témoignage de Pierre-Yves Trémois, un salut magistral autant qu’amical au « samouraï du geste » à celui qui, conjuguait « la révolte, la vitesse, le risque et la lucidité dans l’extase ».

Mathieu était inquiet de son temps, un homme aux aguets qui remarqua immédiatement le texte d’une jeune historienne de l’art qui contestait l’hégémonie de l’art officiel. Il décrocha son téléphone et m’invita à prendre le thé… au George V : toujours ce sens du symbole et de la classe. Nous eûmes une longue conversation où il me confia quelques souvenirs et ses désillusions : l’Académie n’était pas la chevalerie qu’il imaginait et sa voix étouffait un rugissement, les moustaches frémissaient. C‘est le souvenir que j‘ai gardé de lui : un homme-lion sanglé dans un costume impeccable ! Il me dédicaça l’ultime exemplaire d’un pamphlet qu’il avait fait imprimer. Le papier avait souffert quelques déchirures qu’il avait raccommodées exprès : le fauve avait une habileté de couturière. Ce petit opuscule, relié d’un cordon rouge, eut valeur pour la jeune historienne de passage de témoin. Il s’intitulait : « Cet art que l’on dit contemporain ».

Désormais c’était à ma génération de continuer le combat…

Dans le petit opuscule d’une trentaine de pages, intitulé « Cet art que l’on dit contemporain », Mathieu visait « les technocrates de l’art ». On sait que la formule fétiche du peintre était : « Le signe précède sa signification », autrement dit, il y a un langage visuel, perceptible avant la mise en concept et en mot. Tout discours amphigourique prenant la place d’un art de l’œil et de la main le hérissait.  « Le signe  précède sa signification » était l’équivalent du fameux E=MC2 et démontrait l’absurdité d’une conceptualisation outrancière de l’art.

Mathieu dénonçait aussi « la véritable mafia qui dirige l’orientation de l’art dans le monde », cet art dont la finalité « n’est plus que sa propre mort », une « gangrène culturelle » où sévit « l’influence des modes américaines ».

 Là, une mise au point s‘impose : Mathieu fut rédacteur en chef pendant 10 ans d’une revue culturelle bilingue et ne peut être soupçonné d’antiaméricanisme primaire, au contraire, il fut « le premier en Europe à révéler l’importance de l’art américain dès 1948 sans savoir alors qu’il s’agissait, non d’une pure manifestation artistique spontanée, mais d’une volonté déterminée de voler l’idée d’art moderne à l’Europe et à Paris en particulier » (le livre de Serge Guillebaut l’avait passionné).

« Harold Rosenberg et Clément Greenberg créèrent le mythe d’un art spécifiquement américain alors qu’en Europe Hartung, Wols, Atlan, Soulages, et moi-même n’avions pas attendu leur exemple ». Puis le galièriste Castelli et l’historien Alfred Barr  annexèrent « vers 1960 le Pop Art né en Angleterre entre 1952 et 56 », avec la complicité de Restany, le père du Nouveau Réalisme qui affirmait (ce que Mathieu contestait vigoureusement)  que l’abstraction lyrique  s’épuisant en redites, il fallait passer de la peinture à… la sociologie.

Mathieu, qui épinglait « ces renégats dont la légitimité ne s’est conquise qu’à l’aide d’un passé récusé », qualifiait l’œuvre de Duchamp de « transartistique », ce qui est bien vu, il rapporte une conversation avec Castelli :

-« savez-vous que je vous considère comme le plus grand fossoyeur de l’art contemporain ?

- Non, répondit l‘autre, ce n’est pas moi, c’est Duchamp.

- Oui, mais Duchamp avait de l’humour… »

Significative encore, l’anecdote où Clément Greenberg  lui dédicace une photo « A G. Mathieu, le peintre d’outre atlantique que j’admire le plus », « tout en m’interdisant de rendre public ce jugement craignant d’attenter à la réputation d’hégémonie artistique des États-Unis ». « L’intelligentsia américaine de gauche, voulant se démarquer du stalinisme … prit partie pour la peinture abstraite… ».

« L’avant-garde américaine (devient) une arme culturelle contre la propagande soviétique », bref un effet « du nationalisme américain incarnant une véritable idéologie dont le sectarisme n’a cessé de croitre ». Avec la complicité des médias, de l’intelligentsia et de la bureaucratie française peut-on ajouter aujourd‘hui.

 

Christine Sourgins.

Article publié sur le site Culture.Mag le 29/06/2012

 

Christine Sourgins est une de nos meilleures critiques et historiennes de l’art. Pourfendeuse infatigable des fumisteries contemporaines et de « l’art par le fric », elle collabore à de nombreuses revues (Commentaire, Liberté politique, Catholica, La Nef). Elle a récemment publié Les mirages de l’art contemporain (La Table Ronde, 2005).

 

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22 juillet 2012 7 22 /07 /juillet /2012 17:39
Trotski
 
de Robert Service
Mis en ligne : [23-07-2012]
DomaineHistoire  
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Robert Service, né en 1947, est un historien britannique. Spécialiste de la Russie contemporaine, il enseigne à Oxford et à la British Academy. Il a récemment publié : Stalin, a biography (Macmillan, 2004), Comrades! A History of World Communism (Macmillan, 2007). Une traduction française de sa célèbre biographie de Lénine sera publiée en septembre 2012 chez Perrin. 
   

Robert Service, Trotski, Paris, Perrin, septembre 2011, 606 pages.

 
Présentation de l'éditeur.
Soixante-dix ans après sa mort, que peut-on découvrir sur un homme célébré de son vivant et jusqu'aux années 2000 comme un archange de la "bonne" révolution? La véritable histoire de Trotski est loin des contes de fées longtemps colportés par l'Occident. Révolutionnaire, chef de guerre, mais aussi écrivain brillant, amoureux des femmes, juif en conflit avec ses racines, père de famille, icône puis bouc émissaire et victime traquée, Léon Trotski a vécu l'une des vies les plus extraordinaires qui soient. Fondateur de l'Armée rouge, opposant à son rival Staline qui le pourchasse, à partir de 1929, en Turquie, en France puis au Mexique, sa vie s'achève dans un apogée de violence à l'image de son existence tourmentée. Théoricien "pur" d'apparence, cet homme aussi monstrueux que génial fut habité par l'obsession du pouvoir, sans jamais parvenir à le conserver. Par les documents officiels et les archives privées, Robert Service nous restitue enfin cet homme dans son époque, livrant un récit qui s'achève en thriller, ainsi qu'un condensé psychologique lucide d'histoire politique.
 
Le point de vue de La Revue Critique. 
L'Histoire serait-elle en train de rattraper Léon Trotski ? Ses façons d'intellectuel, son statut d'éternel opposant et, pour finir, de martyr de Staline ont longtemps occulté la part tout à fait réelle qu'il a prise à la terreur bolchevique. Au point de rendre son image sympathique à des générations de jeunes bourgeois, sincèrement convaincus qu'en étant trotskiste on pouvait jouer au révolutionnaire sans avoir à porter sur ses épaules l'héritage sanglant de l'URSS. Mais voilà que les archives parlent et que les historiens nous racontent une toute autre histoire, moins belle, moins glorieuse, mais sans doute plus proche de la vérité. L'ouvrage de Robert Service est à l'image de l'historiographie anglo-saxonne : sérieux, clair, documenté aux meilleures sources. Non, nous dit M. Service, Trotski n'était ni le révolutionnaire impavide, ni le guerrier magnanime, ni le penseur lumineux dont une certaine littérature, complaisante, nous chantait encore hier les louanges. Il était l'inverse : un homme tourmenté, agité, écartelé entre ses origines aisées et ses convictions révolutionnaires, un dissident de la bourgeoisie, angoissé, brutal, et d'autant plus brutal et sans scrupule qu'il était angoissé. Il fut, au même titre que Lénine et Staline, l'artisan du système policier et totalitaire qui régna sur l'URSS jusqu'à la fin des années 50. Ni la terreur de masse, ni l'emprisonnement, la torture et l'assassinat des adversaires politiques, ni les exactions de la police secrète, ni les crimes de l'armée rouge ne lui furent étrangers. Robert Service souligne même qu'il en fut, la plupart du temps, l'instigateur, sinon l'exécutant. Quand à sa doctrine, celle de la révolution mondiale, longtemps présentée comme la "voie juste" vers le socialisme, elle aurait sans doute provoqué plus de victimes encore que le stalinisme si elle avait été vraiment mise en pratique. Les faits parlent d'eux-mêmes : les insurrections allemandes et hongroises des années 20, ordonnées par le Komintern, et qui s'achèvent dans de véritables bains de sang, les grandes grèves anglaises, françaises ou italiennes de 1919 et 1920, commanditées elles aussi par Moscou et réprimées elles aussi dans la violence... La chance du personnage, ce fut finalement d'avoir Staline comme adversaire. Un autre aurait sans doute cherché à ménager ou à récupérer Trotski, en jouant sur son narcissisme bien connu. Staline trancha les choses plus nettement : il le chassa et l'exonéra dans le même temps de leur sanglante histoire commune. Trotski, comme le montre Robert Service, ne tira pas vraiment parti de sa situation de proscrit. Ses longues années d'exil, il les consacra pour l'essentiel à ruminer ses échecs ou à justifier ses positions. C'est un vieil homme aigri, égoïste et sectaire que Malraux découvre en 1933 à Paris et avec lequel il polémique violemment en 1937. Puis ce sera l'exil mexicain. L'homme dispose encore de quelques poignées de fidèles. S'il est souvent d'une grande violence avec le contradicteur et l'adversaire, il sait communiquer et se montrer sous son meilleur jour avec les journalistes, notamment américains. On l'écoute, on le plaint, sa "légende dorée" commence à prendre forme, au point de convaincre Staline qu'il faut en finir. Ce sera fait le 21 août 1940, alors que la guerre fait à nouveau rage en Europe et qu'un cycle de l'histoire se termine. Pour Robert Service, l'échec de Trotski était inéluctable. Sa personnalité égocentrique, discoureuse, assez brouillonne ne lui laissait aucune chance face au tueur géorgien, sûr de lui et décidé. Il avait trouvé son maître. Vae victis ! Ne dit-on pas que la Révolution n'aime que les vainqueurs ?  Jacques Darence.
NB : La remarquable biographie de Lénine, publiée en 2000 par Robert service, sera prochainement disponible en version française chez Perrin. Nous la commenterons dès que possible ! J.S.
       
L'article de Philippe Cohen. - Marianne, 18 septembre 2011
Trotski déboulonné. Staline incarne l'une des principales figures du mal en politique. Son adversaire Léon Trotski était alors devenu, pour ses nombreux partisans, le saint du bolchevisme. Ceux-ci risquent d'être déçus par la biographie de l'historien britannique Robert Service qui s'attaque au mythe trotskiste. L'air du temps est plus sévère avec les idéologies qu'envers ceux qui les ont forgées. Il a fallu attendre près de trente ans après la mort de Staline, du moins en France, pour qu'un large public prenne la mesure de ce que fut la terreur qu'il infligea à la population russe. De même, le prestige de Mao Tsé-Toung a longtemps survécu à la mort du maoïsme, et il se trouve encore quelques épigones pour saluer sa performance d'avoir réussi à nourrir son peuple... Ignorant le bon mot de Simon Leys, rappelant que les maquereaux rendent le même service aux prostituées qu'ils esclavagisent. L'adage des icônes intactes est encore plus vrai de Trotski, dont l'idéalisation historique a assez bien survécu aux déboires du trotskisme. Il est vrai que l'homme a infiniment moins de sang sur les mains que d'autres. Justement. L'icône Trotski a pu prospérer confortablement à l'ombre de celle de son adversaire Staline. Chaque dévoilement des crimes du stalinisme nimbait «le Vieux» ou «Oncle Léon» - deux de ses innombrables surnoms - d'une auréole d'humanité supplémentaire, comme dans un mécanisme de balancelles de jardin d'enfants. Si Staline s'est révélé brutal, inculte, nationaliste et totalitaire, alors Trotski «ne pouvait qu'être» dialectique, infiniment cultivé, internationaliste et démocrate. A l'exception notoire des anarchistes qui ont toujours dénoncé la proximité entre les deux frères ennemis du bolchevisme Staline et Trotski, le stalinisme - et son rejet - a fait de ce dernier, par contraste, un humaniste assez éloigné de ce que furent sa réalité et ses croyances.

Déconstruction de la légende trotskiste
Un historien anglais, Robert Service, tente donc d'en finir, par une biographie publiée en 2009, avec la «mythologie Trotski». Dans les milieux trotskistes, tout croyant potentiel est invité à commencer l'oeuvre de Trotski par son autobiographie, Ma vie. La lecture, agréable, est moins ardue que le coeur de l'oeuvre du révolutionnaire, la Révolution trahie ou la monumentale Histoire de la révolution russe. Les trotskistes recommandent aussi la biographie de l'historien marxiste Isaac Deutscher. Une chose est sûre : la biographie de Robert Service ne fera jamais partie de la biblio de base du sympathisant trotskiste du XXIe siècle. Dès l'introduction, ce dernier révèle le sens général de sa recherche : «Staline, Trotski et Lénine avaient bien plus de points communs que de différences.» Il pousse le bouchon encore plus loin en prétendant que si Trotski avait triomphé de Staline, «le risque de voir l'Europe plongée dans un bain de sang aurait été bien plus grand». Après une telle mise en bouche, le livre ne pouvait se montrer trop indulgent envers le chef de l'armée Rouge de 1918. Robert Service entreprend une déconstruction méthodique, et souvent convaincante, de la légende Trotski, voulant grosso modo que celui-ci ait été à la fois un théoricien génial, un prophète accompli, un stratège hors pair et un esthète élégant. Robert Service lui reconnaît, certes, quelques qualités et faits d'armes aux sens propre et figuré. Trotski avait ainsi défendu, à l'inverse d'un Lénine, marxiste plus «conventionnel», l'idée que la Russie n'avait pas besoin d'une «étape capitaliste» avant de passer au socialisme. L'historien lui accorde également une conduite brillante de l'armée Rouge après la révolution d'Octobre, durant ce moment crucial où le jeune pouvoir soviétique devait affronter une guerre civile dans laquelle les forces contre-révolutionnaires étaient appuyées par des puissances étrangères. On en apprend au passage sur ce qu'était la vie concrète du révolutionnaire, et notamment l'existence de l'incroyable «train de Trotski» dans lequel plus de 200 personnes, de l'artilleur au cuisinier, veillaient sur son intégrité et son confort. Trotski excella également dans les manoeuvres diplomatiques conduisant à la paix de Brest-Litovsk, épisode qui lui valut les félicitations de Staline lui-même. Mais, comme dans le cas du cholestérol, il y eut aussi, selon Robert Service, un «mauvais Trotski», que le «bon» ne doit pas occulter.

Une vision putschiste de la révolution
Il se révèle d'abord un piètre interprète de sa théorie de la révolution permanente en poussant (avec Staline d'ailleurs), au début des années 20, les communistes allemands sur des barricades minoritaires et catastrophiques, témoignant, quoi qu'il en dise, d'une vision parfois putschiste de la révolution socialiste. Plus tard, Trotski discerne bien la nécessité d'une unité d'action des partis sociaux-démocrates et communistes contre la montée du fascisme, qu'il oppose à la théorie stalinienne du social-fascisme, laquelle prétendait que la social-démocratie était plus dangereuse que les hordes hitlériennes puisqu'elle semait davantage d'illusions dans la classe ouvrière. Mais cette lucidité n'alla point jusqu'à accepter l'entrée des Etats-Unis dans la Seconde Guerre mondiale. Pour Léon Trotski, celle-ci avait le même caractère «impérialiste» que la guerre de 14-18, et la jeune section américaine de la IVe Internationale fut incitée à combattre l'engagement de l'Amérique dans la lutte contre Hitler. Autre illusion à cultiver, selon l'auteur : l'opposition entre Staline et Trotski n'a pas été aussi radicale que le prétendent les trotskistes. Leurs divergences concernant l'industrialisation de la Russie ou la conduite à adopter face aux milieux agricoles étaient une affaire d'opportunité plutôt que de principes, Trotski n'ayant jamais rechigné à employer des manières autoritaires en ces domaines. Pour Robert Service, l'apport de Trotski à la théorie marxiste s'est par ailleurs révélé plus que modeste. Son incursion sur les terres de la philosophie, à travers son ouvrage Leur morale et la nôtre, pour contrer Boris Souvarine ou Victor Serge, relève de la scolastique marxiste plutôt que d'une quelconque percée épistémologique. Enfin, son approche de la littérature et de l'art (lire son ouvrage Littérature et révolution devenu culte dans les organisations trotskistes) nous ramène, toujours selon Service, au «stalinisme culturel». La formule aurait toutefois mérité davantage de développements. Reste l'esthétisme de Trotski. Le biographe pointe une coquetterie vestimentaire surprenante pour l'époque. Ses partisans «pablistes» - l'une des scissions de la IVe Internationale -, sensibles à cette caractéristique, auront été les dandys du trotskisme. Service, lui, détecte dans le comportement du «Vieux» la marque indélébile d'un narcissisme envahissant. Venons-en donc au noeud gordien du trotskisme : si le maître était si supérieur à son adversaire, et son art de la dialectique si sophistiqué, pourquoi donc a-t-il essuyé une défaite si cuisante, qui nous est retracée avec une précision parfois cruelle, chaque défaite succédant à la précédente et chaque exil l'éloignant un peu plus du coeur de la révolution mondiale et des affaires du monde ? Faut-il, comme les trotskistes d'hier et d'aujourd'hui, penser que son échec était inévitable et qu'il ne pouvait faire mieux que laisser derrière lui une IVe Internationale croupion de quelques centaines de membres, qu'une villa suffisait à réunir les délégués pour sa création ?

Intransigeant et égoïste
Robert Service propose, en pointillés, une autre interprétation. Trotski a tué Trotski et son échec est le fait, d'abord, de sa personnalité finalement plus réfractaire qu'on ne le croit à l'exercice du pouvoir. A plusieurs reprises, Trotski - le fait est méconnu - a argué de son origine juive pour refuser la direction du gouvernement ou devenir en 1922 le second de Lénine, ce qui lui aurait donné toutes les chances de lui succéder. Son argument laisse pantois : une telle promotion aurait favorisé, disait-il, une recrudescence de l'antisémitisme. Si l'auteur y perçoit un prétexte, il ne nous suggère pas directement une véritable explication. Mais on devine un homme finalement trop soucieux de sa liberté intellectuelle pour assumer le pouvoir dans des périodes de paix civile. Trotski, finalement, apparaît ici davantage comme un écrivain manqué - ses écrits, auxquels il prêtait une attention quotidienne, ne l'éloignent jamais de la révolution - que comme un révolutionnaire épanoui. Robert Service décrit bien toutes ses erreurs dans la lutte contre le stalinisme montant. Intransigeant, trop peu soucieux des autres pour engranger des soutiens ou des alliances, indifférent aux conséquences de ses actes et de ses discours, hésitant à porter l'estocade quand le moment s'y prêtait, il a finalement offert un boulevard à Staline alors que le fameux testament de Lénine - décrivant le Géorgien comme trop brutal pour exercer le pouvoir - lui donnait toutes les chances d'affaiblir son adversaire dans le Politburo du parti bolchevique. Trotski préférait toujours, nous explique cette biographie, se réfugier dans l'éloquence de ses discours ou l'élégance de ses écrits, quand le coeur de la bataille antistalinienne aurait dû le mobiliser à plein-temps. Les mêmes défauts du leader conduisent l'opposition de gauche puis la IVe Internationale à des déboires étincelants en URSS comme dans le reste du monde. L'égoïsme et le narcissisme ici pointés se retrouveraient aussi dans sa vie privée, domaine dans lequel le jugement historique devient plus délicat. Service rappelle l'abandon de sa première épouse et leurs deux enfants avant 1917, avec l'exil révolutionnaire comme alibi. Le biographe lui reproche d'avoir mis sur le compte de Staline la mort d'une fille schizophrène dont il était trop éloigné pour comprendre la maladie. Il le cloue enfin au pilori pour son attitude peu aimante envers son fils Liova, pourtant devenu son principal représentant en Europe dans les années 30. Robert Service apporte de nombreux éléments sur la personnalité de Trotski, utiles pour comprendre sa «face cachée». Mais certaines de ses critiques sèment le doute. Reprocher à Trotski d'en appeler aux libertés démocratiques bourgeoises alors qu'il s'est prononcé pour la terreur révolutionnaire paraît un peu faible (le fait est banal pour des marxistes révolutionnaires). Et surtout, Robert Service ne nous instruit pas suffisamment sur ses sources - les notes en russe non traduites ne facilitent pas la vie du lecteur qui en est curieux - et notamment celles qui furent ignorées par les hagiographies qui ont précédé son travail historique. Espérons toutefois que ces critiques ne prédisposeront pas à une réhabilitation en creux de Staline. Le travail sur Trotski de Robert Service procède de toute façon d'un révisionnisme historique salutaire. Martyr de la politique ou plutôt de sa version stalinienne, Trotski mérite mieux qu'une apologétique qui finit par obscurcir la vérité d'un homme forcément plus complexe que les portraits - caricature ou hagiographie - qu'en firent ses ennemis puis ses partisans.  
 
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20 juillet 2012 5 20 /07 /juillet /2012 23:08
Le marteau de Nietzsche
 
Rien. Toujours rien sur ce pauvre Jean-Jacques. Ou si peu de choses. L'Assemblée nationale, qui a du mal à se remettre du peu de succès de l'exposition qu'elle consacra en début d'année à "Rousseau et la Révolution", s'est sentie obligée d'en tirer un catalogue qui est plus ennuyeux et plus poussiéreux encore. Le texte, complaisant et nul à souhait, donne l'impression d'avoir été composé dans la douleur par la dernière promotion de l'ENA et les gravures sont plus laides les unes que les autres. Voilà un ouvrage aussi dispendieux qu'inutile, qui fera, d'ici quelques mois, n'en doutons pas, le délice des pilons. Le reste de la production rousseaulâtre de ces deux derniers mois ne vaut pas plus cher : un Jean-Jacques et les Arts de Guilhem Scherf qui nous apprend peu de choses que nous ne sachions sur l'amour de notre helvète pour la musique et sur son peu de goût pour le théâtre; des Promenades matérialistes de Rousseau d'Yves Vargas que l'on fuira au profit des vraies Rêveries de Jean-Jacques, quelques livres de cuisine ou d'herboristerie rédigés pour la circonstance.... On retiendra néanmoins un bel essai de Marie-Gabrielle Maistre sur Rousseau et la Savoie, publié à La Fontaine de Siloé, et l'honnête biographie de Raymond Trousson, qui reparait chez Folio. Sur les idées politiques du promeneur d'Ermenonville, rien. Sur sa philosophie, rien de lisible. Décidément, la République ne s'est pas mise en frais pour saluer la mémoire de son géniteur. Nous savions qu'elle était gueuse. Mais ingrate ! mais négligente  ! ... 
La négligence, voilà bien un défaut qu'ignorait Friedrich Nietzsche ! Il avait tout au contraire la rancune tenace. A commencer par ceux, comme Rousseau, qui n'étaient pas de ses amis. L'auteur du Zarathoustra poursuit Jean-Jacques de la même haine, de la même joyeuse méchanceté qu'il porte à Kant ou à Socrate. Esprit faux, faussement naturel et faussement honnête, embarrassé de lui-même, de ses vices et de sa pauvre morale, faiseur de chimères mais de chimères sanglantes, qui mènent tout droit à la Révolution, à la Terreur et à l'échafaud, voilà Rousseau pour Nietzsche. Une des figures les plus emblématiques de ce ressentiment, de cette haine de la vie et du monde qui empoisonnera jusqu'aux meilleurs esprits du XIXe siècle, jusqu'à Hegel, jusqu'à Schopenhauer. Contre Rousseau, "idéaliste et canaille en une seule personne", Nietzsche prend évidemment le parti de Voltaire, Voltaire, homme capable de vraies et de saintes colères mais aussi, et le plus souvent, de sourire et  dire oui à la vie. Dans l'extrait qui suit, tiré du Crépuscule des Idoles - un des passages les plus durs de Nietzsche contre Rousseau - notre saxon s'en donne à coeur joie : c'est au burin, au marteau, à la barre à mine qu'il s'attaque à la statue du faussaire, de l'idole pour mieux mettre en valeur la noble et belle figure de Goethe. Comment ne pas applaudir des deux mains ?
Paul Gilbert.
 
 
Le crépuscule des idoles (1888)
 
48.
 
Ce que j'entends par progrès. — Moi aussi, je parle d’un « retour à la nature », quoique ce ne soit pas proprement un retour en arrière, mais une marche en avant vers en haut, vers la nature sublime, libre et même terrible, qui joue, qui a le droit de jouer avec les grandes tâches... Pour parler en symbole : Napoléon fut un exemple de ce « retour à la nature » comme je le comprends (ainsi in rebus tacticis, et plus encore, comme le savent les militaires, en matière stratégique). Mais Rousseau, — où vraiment voulait-il en venir ? Rousseau ce premier homme moderne, idéaliste et canaille en une seule personne, qui avait besoin de « la dignité morale » pour supporter son propre aspect, malade d’un dégoût effréné, d’un mépris effréné de lui-même. Cet avorton qui s’est campé au seuil des temps nouveaux, voulait lui aussi le « retour à la nature » — encore une fois, où voulait-il revenir ? — Je hais encore Rousseau dans la Révolution ; elle est l’expression historique de  cet être à deux faces, idéaliste et canaille. La farce sanglante qui se joua alors, « l’immoralité » de la Révolution, tout cela m’est égal ; ce que je hais, c’est sa moralité à la Rousseau, — les soi disant « vérités » de la Révolution par lesquelles elle exerce encore son action et sa persuasion sur tout ce qui est plat et médiocre. La doctrine de l’égalité !... Mais il n’y a pas de poison plus vénéneux : car elle paraît prêchée par la justice même, alors qu’elle est la fin de toute justice... « Aux égaux, égalité, aux inégaux, inégalité — tel devrait être le vrai langage de toute justice; et, ce qui s’ensuit nécessairement, ce serait de ne jamais égaliser des inégalités. » — Autour de cette doctrine de l’égalité se déroulèrent tant de scènes horribles et sanglantes, qu’il lui en est resté, à cette « idée moderne » par excellence*, une sorte de gloire et d’auréole, au point que la Révolution, par son spectacle, a égaré jusqu’aux esprits les plus nobles. Ce n’est pas une raison pour l’en estimer plus. — Je n’en vois qu’un qui la sentit comme elle devait être sentie, avec dégoût. — Goethe...
Friedrich Nietzsche.
 
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15 juillet 2012 7 15 /07 /juillet /2012 14:58
Le cousin de la marquise
 
de François Bott
Mis en ligne : [16-07-2012]
Domaine :   Lettres 
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François Bott, né en 1935, est journaliste et écrivain. Directeur des pages littéraires de l'Express, fondateur du Magazine littéraire, il dirige le Monde des livres jusqu'en 1995 et se consacre désormais entièrement à la littérature.  Il a récemment publié : Gina (La Table Ronde, 2008), Ecrivains en chambre, (La Table Ronde, 2010), La Traversée des Jours (1958-2008) (Ed. du Cherche-Midi, 2010).
 

François Bott,  Le cousin de la marquise, Paris, La Table Ronde, février 2012, 252 pages.

 
Présentation de l'éditeur.
De Montaigne, qu'il dépeint comme " notre cousin de province le plus aimable ", à Montesquieu, dont il rappelle qu'il eut l'idée d'une étude sur le goût en prenant de la liqueur de cerise chez Mme du Deffant, François Bott arpente, en promeneur éclairé, trois siècles d'histoire littéraire, entre le crépuscule du Moyen-Âge et l'éclat des Lumières. Il brosse, par petites touches pleines de vivacité, le portrait de hautes figures de la littérature, de Villon à Voltaire. Et c'est avec la même allégresse qu'il dépeint les " seconds rôles ", parmi lesquels Bussy-Rabutin, cousin de la marquise de Sévigné, auteur impertinent d'une Histoire amoureuse des Gaules, " trop dissipé dans un siècle tellement tenu "
 
Le point de vue de la Revue Critique.
François Bott connaît notre littérature sur le bout des doigts et il brode à merveille autour des auteurs, des femmes et des livres qui l'inspirent. Voilà une quarantaine de charmantes petites chroniques où l'on badine, où l'on déjeune, où l'on dine, où l'on voyage avec les écrivains, les sommités et les bretteurs de la Renaissance, du Grand Siècle et de celui de Louis XV. On y croise Villon, le prince des poètes voyous, du Bellay, inconsolable à Rome, le lunatique Cyrano, on y salue le vieux Fontenelle, le Prince de Ligne, le Maréchal de Richelieu, quelques anglais, deux ou trois originaux et une pleine charette de philosophes. Le monde qu'il met en scène regorge d'esprit et dans cette Europe-là, comme le dit François Bott, "on se souciait moins d'échanger des marchandises que des idées". On s'y bat, on s'y amuse, on y pleure d'émotion ou d'amour, mais on y vit bien. L'aventure y a sa place, tout comme la guerre et on y voyage souvent, davantage par devoir que par agrément. Qu'il évoque d'Artagnan, La Fontaine, Crébillon fils ou l'abbé Galliani, Francois Bott nous fait partager un appétit de vivre, une alacrité parfois teintée d'un brin d'amertume ou de nostalgie, un bonheur de conter et de décrire qui puise au meilleur de Dumas, d'Anatole France ou de Jules Lemaitre. On admirera également son art de camper les petits auteurs - Bussy-Rabutin, le fameux cousin de la marquise de Sévigné qui vécut dans l'ombre des stars de son époque en fournit le portrait le plus réussi -, les femmes savantes, les égéries politiques, les éclésiastiques perdus dans la poésie, et toutes les figures qui les accompagnent, soldats galants, diplomates gastronomes, comédiennes frivoles, maris trompés... François Bott a enfin le bon goût d'arrêter ses chroniques aux limites de ce XIXe siècle, qualifié par certains de stupide parce qu'il confondit l'élégie avec le désespoir, le goût de vivre avec le goût du sang. On lui en rendra grâce. E. C. 
   
Critique de Jacques Aboucaya. - Le Magazine des Livres, mai- juin-juillet 2012.
La littérature à la hussarde. Voici un de ces ouvrages propres à vous faire aimer la littérature. A vous donner envie de vous plonger ou de vous replonger dans les oeuvres des siècles passés. Pas forcément les plus connues, du reste. Dans Le Cousin de la Marquise, François Bott, qui dirigea lontemps les pages littératures du Monde, arpente à la hussarde, de Villon au maréchal de Richelieu, du Moyen-Âge aux Lumières, les allées et contre-allées de l'histoire littéraire. Publié d'abord en 1966, ce florilège d'articles écrits au fil de l'actualité éditoriale des années 1990 n'a pas pris une ride. Son intérêt demeure intact. C'est une rétrospective pertinente le plus souvent, surprenante parfois, et même piquante lorsqu'elle s'aventure hors des sentiers battue. Ce qui lui arrive plus d'une fois. Bott y rencontre, au gré de ses détours, de ses lectures et de ses humeurs, des écrivains éminents, Montaigne, Ronsard, La Fontaine, Pascal, Racine, le prince de Ligne, Montesquieu. Des seconds rôles aussi, comme aussi, comme Crébillon fils ou Dominique-Vivant Denon, Hérault de Séchelles, Charles Pinot Duclos. Voire de parfaits inconnus, tels ce Charles Timoléon de Sigogne, qui fut le confident de Henri IV, ou Charles Lassailly, petit romantique contemporain de Petrus Borel - bien oublié lui aussi. On n'aura garde d'omettre celui qui lui fournit son titre générique, Roger de Bussy-Rabutin, auteur de La Vie amoureuse des Gaules, le cousin de la marquise de Sévigné, que Roger Nimier immortalisa dans son délectable D'Artagnan amoureux. "Il aimait trop se moquer des gens et des choses, assure François Bott, et l'on guérit difficilement de l'irrespect lorsqu'on y a pris goût" Voilà le genre de sentence qui révèle, sous le critique, le moraliste. Lequel porte le XXe siècle finissant un jugement dépourvu d'illusion : "celui-ci aura été, certainement, un des plus mal élevés. Avec la guerre de 14-18, la terreur stalinienne, l'horreur nazie, les guerres coloniales, les diverses dictatures, le triomphe de l'argent et la suite que vous savez : Le Liban, la misère africaine, Sarajevo..., il aura donné un bel exemple des raffinements de la civilisation" Cela glissé en passant, sans s'apesantir. Car le ton général est celui de la légèreté et du primesaut plutôt que de la componction. Pour en revenir aux écrivains sur lesquels il se penche, peu importe en réalité, le degré de notoriété de chacun. Pas davantage les propres dilections de l'essayiste, même s'il est aisé d'en déceler certaines. En homme du monde, ce dernier les présente tour à tour à son lecteur avec une constante bonne grâce, mettant en exergue les qualités, soulignant l'originalité, livrant son appréciation avec une bonhomie déférente. Une distance affectueuse à laquelle se mêle souvent un brin d'ironie. Il se livre à des rapprochements saisissants. A des raccourcis qui font cousiner, par delà les siècles, la religieuse portugaise et Hélise (celle qui valut à Abélard le châtiment que l'on sait). Il fait dialoguer à distance Colette et Mme de Sévigny. Découvre des traits de parenté inattendus ("Jean-Baptiste Rousseau était fils de cordonnier, comme pls tard Jean Giono et Jean Guéhenno..."). Ou encore souligne ce qui, vers Lord Chesterfield, l'ami de Voltaire, fait penser à l'Italien Castiglione et au Français La Rochefoucault. Quelques auteurs étrangers viennent en effet se glisser parmi les Français. Ainsi l'Anglais Antoine Hamilton qui, au temps de la Fronde, "partageant les vicissitudes des Stuart n'a cessé de traverser et de retraverser la Manche". Ou Lytton Stratchey, ami de Virginia Woolf et de Horace Walpole, précurseur du roman noir. L'horizon s'en trouve dégagé, les perspectives élargies. L'intérêt de ce vagabondage, le plaisir qu'on en retire viennent de ce qu'il échappe à tout académisme. Il fait parfois penser à Une histoire de la littérature française de Kléber Haedens. En plus mesuré, toutefois, et moins provocateur. Aux Journées de lecture de Roger Nimier. Voire aux Certificats d'études d'Antoine Blondin. Ces références "hussardiennes" ne viennent pas au hasard sous ma plume. En témoignent, en tout état de cause, de la qualité d'un critique qui mériterait une citation à l'ordre de la littérature. Pour services rendus.

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8 juillet 2012 7 08 /07 /juillet /2012 15:39
Victoire sur les Alpes
Briançonnais, Queyras, Ubaye, juin 1940
 
de Max Schiavon
Mis en ligne : [9-07-2012]
Domaine : Histoire
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Officier de l'armée de terre et docteur en histoire, Max Schiavon est directeur des études au Service historique de la Défense. Il est spécialiste de la période 1939-1940 et notamment du front des Alpes, auquel il a déjà consacré plusieurs ouvrages, dont Une victoire dans la défaite (Editions Anovi, 2007).
 

Max Schiavon , Victoire sur les Alpes. Briançonnais, Queyras, Ubaye, juin 1940. Paris, Editions Anovi, novembre 2011, 480 pages.

 
Présentation de l'éditeur.
Juin 1940. Alors que la France vit la pire défaite militaire de son histoire, l’armée des Alpes résiste victorieusement aux assauts des Italiens. Elle parvient même à contrer l’attaque à revers menée par les Allemands en direction de Grenoble. Ce livre propose un récit passionnant des opérations militaires qui se sont déroulées en juin 1940 sur le front central des Alpes, dans les secteurs du Briançonnais, du Queyras et de l’Ubaye, sans oublier de préciser le contexte dans lequel cette campagne a eu lieu, ni de revenir sur les longs mois de préparation, depuis septembre 1939. Le lecteur y découvrira comment l’armée des Alpes, sans beaucoup de moyens, a réussi à repousser les attaques italiennes, grâce à une préparation opiniâtre et minutieuse, grâce aussi à une combativité et un état d’esprit exceptionnels, mais également par de judicieuses improvisations au moment des combats. À partir d’archives inédites car accessibles depuis peu, Max Schiavon a réalisé une étude complète et argumentée de cette « victoire dans la défaite » riche en faits d’armes méconnus, telle la destruction du fort du Chaberton. Une iconographie exceptionnelle accompagne ce texte : des photos prises par les combattants italiens au moment de la bataille, des documents provenant du Service historique de la Défense et de nombreuses cartes. Les curieux comme les chercheurs trouveront dans ces pages des détails insoupçonnés et une source documentaire de premier ordre.
 
Le point de vue de la Revue Critique.
 Un très bel ouvrage sur un des épisodes les moins connus de la bataille de France, qui mettra du baume au coeur à tous ceux qui pensent que l'armée française s'est bien battue dans ces journées tragiques de mai et juin 1940. Le lieutenant-colonel Schiavon est un des meilleurs spécialistes de la bataille des Alpes à laquelle il a consacré un ouvrage d'ensemble en 2010 chez Economica. Son livre, documenté aux meilleurs sources, et rédigé d'une plume alerte, est aujourd'hui la meilleure référence sur le sujet.

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1 juillet 2012 7 01 /07 /juillet /2012 13:30
L'anarchisme chrétien

de Jacques de Guillebon et Falk van Gaver
Mis en ligne : [2-07-2012]
Domaine : Idées 
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Jacques de Guillebon, né en 1978, est essayiste. Directeur puis éditorialiste de la revue catholique La Nef, il collabore aujourd'hui à de nombreuses publications. Il a récemment publié : Le nouvel ordre amoureux (en collaboration avec Falk van Gaver, Editions de l'Oeuvre, 2008), Contre culture (Editions de la Nef, 2011), Frédéric Ozanam (Editions de l'Oeuvre, 2011), Philippe Muray (en codirection, Le Cerf, 2011). 
 
Falk van Gaver, né en 1979, est écrivain et anthropologue. Après avoir animé la revue Immédiatement, il a publié Le Politique et le Sacré (Presses de la Renaissance, 2005). Spécialiste de la médiation interculturelle et interreligieuse, il a effectué de nombreuses missions à l’étranger, notamment en Asie centrale, en Inde, en Chine et au Tibet. Il vit actuellement en Palestine.
 

Jacques de Guillebon et Falk van Gaver, L'Anarchisme chrétien, Paris, Editions de l'Oeuvre, avril  2012, 410 pages.

 
Présentation de l'éditeur.
Habitués aux clichés tardifs du type " ni Dieu ni maître ", nous avons oublié que l'anarchisme, comme le premier socialisme d'ailleurs, doit au christianisme plus qu'à n'importe quelle autre doctrine ou philosophie. Jacques de Guillebon et Falk van Gaver nous plongent ici dans les eaux profondes de l'insoumission à l'ordre des hommes. Fleuve souterrain aux détours sinueux, l'anarchisme chrétien irrigue depuis deux siècles la vie politique et intellectuelle du monde. Loin du " catéchisme révolutionnaire " de Netchaïev, des bombes de Ravachol et des cavalcades de Makhno, tantôt orthodoxe et tantôt hérétique, cette anarchie religieuse fonde la pensée de la non-violence, inspire les arts modernes, engendre la critique conjuguée de l'Etat et du libéralisme. Les anarchistes chrétiens furent les premiers à s'élever contre un monde rapace livré à la technique. Pour eux, l'" ordre sans le pouvoir " est le dernier mot temporel des enfants de Dieu.
   
Le point de vue de La Revue Critique. Sans doute l'un des meilleurs essais de cette année 2012. Les deux complices, de Guillebon et van Gaver, se sont lancés dans une vaste enquête sur l'anarchisme chrétien. Ils en reviennent avec une moisson de textes de Péguy, de Bernanos, d'Ellul, d'Orwell et de bien d'autres qui ont peu de choses à voir avec l'image traditionnelle du vieux libertaire. A la source du livre, on trouve la grande figure de Proudhon. Un Proudhon lu et bien lu, qui envisage l'anarchie non pas comme un désordre mais comme un "ordre sans pouvoir",  comme une communauté d'hommes libres, fraternels et responsables. On ne s'étonnera pas de voir tant de penseurs chrétiens du XIXe et du XXe siècle combattre sous les bannières du fédéralisme proudhonien. Ceux qui se réclament de ce vieux fond socialiste français se méfient de l'Etat, des partis, des maîtres et des vérités révélés, ils n'aiment pas l'argent, ils estiment que les sociétés se construisent par le bas plutôt que par le haut. Ils ont des rapports passionnés avec la religion qui ne suscitent leur colère que lorsqu'elle a trop partie liée avec les puissants. S'ils se sont parfois laissés fasciner par la pensée marxiste, c'était pour mieux en rejeter le déterminisme et affirmer haut et fort que ce sont les hommes qui font l'histoire. On retrouve en trace cet "anarchisme chrétien" dans les débats enflammés qui ont agité personnalistes et non-conformistes dans les années 1930. Le triomphe du matérialisme et du néolibéralisme ne lui ont plus laissé beaucoup d'espace par la suite. De Guillebon et Van Gaver le redécouvrent, ils plaident pour son retour dans le débat politique. Voilà qui nous va assez bien. P.G.   
     
Le bloc notes de Jean-Claude Guillebaud. - La Vie, 31 mai 2012.
Le message évangélique est dangereux, dérangeant, subversif, décisif. Une belle idée, et un beau travail ! Je salue fraternellement les deux auteurs d’un gros livre à qui j’emprunte le titre de ce bloc-notes (l’Œuvre, 29 €). Jacques de Guillebon et Falk van Gaver ont entrepris de suivre à la trace, sans œillères ni a priori d’aucune sorte, ce feu qui accompagne souterrainement toute l’histoire du christianisme. Anarchisme en effet que cette attention portée à ce qu’il y a de plus incandescent dans le message évangélique ; liberté dérangeante de ces « fous de Dieu » que nulle institution n’apprivoisa jamais ; fidélité aux pauvres de ces princes vagabonds ; dédains des honneurs et des « puissances » ; espérance têtue qui se lève avec l’aube… Au fil de ces pages, les auteurs nous convient à rencontrer ces anarchistes flamboyants. Les plus connus – Charles Péguy, Georges Bernanos, Léon Bloy, Simone Weil, Gilbert Keith ­Chesterton, Jacques Ellul – et quantité d’autres plus oubliés, comme Félix Ortt, ce contemporain de Péguy qui publia en 1903 un Manifeste anarchiste chrétien ou Joseph Proudhon dont – à tort – on n’interroge plus la pensée. Mentionnons encore Ernest Hello, ce sublime Breton amoureux de Dieu et qu’admirait tant Barbey d’Aurevilly. Les auteurs s’en tiennent aux deux derniers siècles. Leur absolue liberté de ton et d’écriture donne leur prix à ces pages jamais tièdes ni convenues. Aucune envie, chez eux, d’étiqueter ces anarchistes chrétiens, en les rangeant « à droite » ou « à gauche ». Pas question non plus d’établir un distinguo entre les catholiques comme Bloy, les protestants comme Ellul ou les orthodoxes comme cet incroyable archimandrite Spiridon qui, au XIXe siècle, se fit missionnaire révolté chez les bagnards de Sibérie. Guillebon et van Gaver englobent aussi dans leur quête ­quelques-uns de ces prétendus « non-chrétiens » dont l’anarchisme, à bien regarder, n’est pas sans liens singulier avec l’Évangile. Cette ouverture nous vaut des pages superbes sur Gandhi et – surtout – sur Rimbaud en qui Stanislas Fumet voyait un « mystique contrarié ». Une indélogeable conviction, partout et toujours, réunit ces rebelles héritiers – avoués ou pas – du Christ. Celle-ci : le message évangélique est dangereux, dérangeant, subversif, décisif. Qu’on ne s’étonne pas s’il suscite la raillerie des « importants » et la peur des « méchants ». À son sujet, pour reprendre Péguy, pas question d’avoir une âme « habituée ». En 2012, ce qui nous menace de mort spirituelle, c’est le règne médiocre de la marchandise et tous les affairements de la technologie. Les auteurs citent en conclusion une phrase de saint Paul : « Ne vous conformez pas à ce monde présent, mais transformez-vous par le renouvellement de l’esprit ». (Romains 12, 2). Lisons ce livre et tentons de vivre…
 
Autres articles recommandés : Gérard Leclerc "Force et faiblesse de l'anarchisme", Royaliste du 30 avril 2012. 

 

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1 juillet 2012 7 01 /07 /juillet /2012 10:15

Eté 2012
Rousseau
Un culte encombrant
 

- Un culte encombrant, par François Renié. [lire]

Les idées et les livres

- Rousseau, le vent et les tempêtes, par Vincent Maire. [lire]

- Contre Jean-Jacques, textes présentés par Paul Gilbert.  [lire] 

- Les partis et la crise de l'Europe, par Hubert de Marans.  [lire]

Le nouvel axe Chine-Russie, par Claude Arès.

- Lawrence Durell, par Eugène Charles.

Une journée napolitaine, un récit de Maurice Barrès. [lire]

- Le jardin français, poèmes de J. Pellerin, T. Derème, T. Klingsor  [lire]

Chroniques

- Notes politiques, par Hubert de Marans.
Hollande et ses contradictions. - Disparition du centre ? - Décentralisation, annonces et réalités.

- Chronique internationale, par Jacques Darence.
Québec, une première victoire. - Syrie, intervenir ou pas ? - Union latine.

- Chronique sociale, par Henri Valois.
Casses industrielles. - Un vent du sud. - Danger: Jouyet !

- La vie littéraire, par Eugène Charles.
Perret. - Duteurtre.  - Morand. - Daninos.- Benoît.

- Idées et histoire, par Jacques Darence et Vincent Maire.
Bergson et la politique. - Contre le désordre établi.

- Notes d'Art, par Sainte Colombe et Jean Lalo.
Georges Mathieu. - Emile Goué.

- Revue des revues, par Paul Gilbert.
Changer l'Amérique ? - Terra Nova. - La seconde révolution hongroise.

- Les livres, par Paul Gilbert, Eugène Charles, François Renié.
N'oublions pas la France. (Gilles Bernheim). - L'institution imaginaire de la société. (Cornélius Castoriadis). - Retour sur la condition ouvrière. (Serge Beaud). - Dans la mélée mondiale. (Hubert Védrine). - La France coloniale sans fard ni déni. (Jean-Pierre Rioux). - Le grand Coeur. (Jean-Christophe Ruffin). - Testament politique. (Cardinal de Richelieu). - Chroniques littéraires. (Georges Laffly). - La vie épique de Planchet (Bernard Lhote). - Petite sélection stendhalienne.  - Livres reçus.

 

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N°1 - 2009/01
 
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